‹ La prince-canicheChapitre 22 sur 46 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

EN FOURRIERE,

Vive la philosophie ! Avec trois mots creux enfilés sur une belle théorie, on élève l'âme'au-dessns des misères de la réalité! Jacinthe sortit de son trou, boiteux d'une patte et crotté jusqu'aux oreilles, mais plein de respect pour la loi qui l'avait frappé. D un pas grave et tranquille, en chien qui se respecte, il entra dans la grande rue qui longeait le château, et se mit à regarder autour de lui pour étudier de plus près le peuple qu'il était appelé à gouverner*

Devant et derrière lui s'étendait à perte de vue une double rangée de maisons magnifiques. Toutes se ressemblaient : même hauteur, même toit, mêmes étages, même nombre de fenêtres, mêmes persiennes, mêmes balcons, mêmes portes ; il n'y avait de différent que le numéro. On

eût dit d'un palais, d'un couvent, d'un hospice ou d'une caserne qui aurait eu cinq lieues de long: c'était la splendeur de l'uniformité!

La rue n'était pas moins admirable que les maisons. Sur les larges trottoirs qui bordaient le pavé marchait à pas égal une foule compacte.

Des gardes de ville, postés sur la chaussée, avaient soin que chacun prit sa droite et emboîtât le pas à son rang. On ne pouvait traverser la rue que pour rentrer chez soi ou prendre une voie latérale, encore fallait-il s'adresser à l'autorité, qui Tépée au côté, surveillait militairement la marche des citoyens et offrait le bras aux dames. Le spectacle était imposant. On sentait qu'un œil invisible suivait chaque Gobemouche jusque dans les distractions les plus innocentes, et maintenait cette égalité qui fait la gloire de la grande nation. Tous les hommes étaient décorés; on eût dit qu'ils avaient volé l'arc-en-cîel pour s*en partager les couleurs. Quant aux femmes, elles n'avaient guère moins de rubans que leurs maris. En revanche, elles portaient d'énornies chignons de cheveux rouges, coiffés de petits paquets roses, bleus ou blancs : de loin, il semblait voir des couronnes de fleurs jetées négU*

gemment sur des botles de foin. C'était d'un goût achevé.

Jacinthe prit la file et se rangea modestement près d'un gros bourgeois qui faisait la leçon à ses fils. « Craignez, leur disait-il, d'être volonlontaires, raisonneurs, et d'avoir jamais des idées à vous. Notre société est si bien réglée que tout téméraire qui sort des rangs et manque à la consigne est aussitôt conspué, chassé, exterminé. Yoyez-moi, mes enfants, j'ai toujours répété ce que disait tout le monde, je n'ai jamais eu d'idée ni de volonté à moi ; aussi suis-je arrivé sans encombre : chacun m'a tendu la main. Je suis riche, on me respecte, on me salue, et, si je voulais, je serais un personnage. Mais j'ai en horreur la politique ; rien ne me parait plus sot que de s'occuper des affaires publiques quand on a un gouvernement qui est payé pour nous sauver cet ennui. Je suis un vrai Gobemouche, et je m'en fais gloire. Vive l'argent et le plaisir. Tout est là I »

Jacinthe écoutait avec respect ce sage vieillard, quand, tout à coup, on ouvrit les fontaines. Une eau limpide courut dans les ruisseaux. Depuis le matin, le pauvre caniche mourait de soif ;

il crut que, sans blesser le bon ordre et sans manquer au règlement, il pouvait boire un peu de cette eau qui semblait couler pour tout le monde. Glissant au bas du trottoir, Jacinthe plongea son museau dans Fonde fraîche, et bientôt, cédant à un attrait naturel, il s y baigna tout entier. Un bien-être inconnu ranima ses membres endoloris, et, tout chien qu'il était, il se sentit heureux de vivre.

Sorti de Teau, Jacinthe, qui avait le respect des convenances, se plaça au milieu de la chaussée, de façon à n'éclabousser personne, et secoua son poil mouillé. Un frisson voluptueux lui chatouillait la chair, quand une main brutale le saisit par la peau du cou et l'enleva en l'air, ses quatre pattes s'agita nt dans le vide.

a Brigadier, cria le bourreau en jetant le caniche entre les bras d'un garde de ville, encore un chien sans collier et sans muselière. C'est le second depuis un mois ; au troisième, je vous destitue.

— Vagabond, dit le brigadier en étranglant à moitié son prisonnier, tu ne mourras que de ma main; je t'apprendrai à insulter l'autorité. »

Heureusement pour Jacinthe, un tombereau

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couvert passait dans la rue; le garde de \rlle appela le cocher :

« Holà, Pierrot, crîa4-il, prends-moi ce grc^ din-là, et fais-lui danser la sarabande jdes oiseaux.

— Soyez tranquille, brigadier, réffondit rtiomme en riant ; j'en ai là une vingtaine qui vont faire le saut périlleux. »

Jeté dans la sombre voiture, Jacinthe tomba sur un tas de chiens couchés les uns sur les autres; mais, après plus d*un aboiement et plus d'un coup de dent, il finit par se glisser dans un coin et put réfléchir tout à son aise a ladmirable police du comte de Touche-à-Tout.

Ses réflexions ne furent pas de longue durée ; la voiture s'arrêta, on ouvrit le tombereau; Jacinthe fut jeté dans une vaste cour, au milieu d'une cinquantaine de chiens prisonniers comme lui.

La société était un peu mélangée ; il y avait là des chiens de tout poil et de toute taille, depuis le frêle et élégant havanais jusqu'au bouledogue trapu et grognon. Des groupes se formèrent ; Jacinthe, par un instinct naturel, se rapprocha de l'aristocratie du lieu et entendit une con*

versalion qui lui rappela celle des courtisans. « Je ne comprends pas qu'on se soit permis de m'arréter, disait un bel épagneul à Toeil intelligent. J'étais sorti avec la tabatière de mon maître le capitaine pour aller, comme tous les jours, lui chercher son tabac. Comment n'a-lon pas vu que j'étais un chien militaire ? Je suis curieux de savoir si Tarmée souiTrira cette insulte.

— Quant à moi, répondait une levrette en paletot, je ne suis pas fâchée de ce qui m'arrive. Ces brutaux ont besoin d'une leçon ; on leur apprendra bientôt qui je suis.

— A qui donc appartenez-vous? demanda un gros terre-neuve.

— Mon cher, votre question est grossière, répondit la demoiselle au museau pointu. Je n'appartiens à personne; et si vous saviez lire vous verriez écrit sur mon collier : Je suis Mirza^ Jonquille ni^appartiefit. J'ai une femme de chambre qui tous les jours passe deux heures à me savonner, et un valet do pied qui n'a d'autre emploi que de nie promener. Ah! crîa-t-elle en levant la patte comme si elle tombait en arrêt, quel est cet affreux caniche qui ose nous approcher?

Fil l'horreur, un chien d'aveugle' Je déteste le peuple, moi ; il sent mauvais. »

En galant chevalier, le terre-neuve courut à Jacinthe et le regarda d'un tel air, qu'il l'eut bientôt forcé de s'éloigner.

A ce moment la porte s'ouvrit.* I.e gardien entra, suivant un personnage en habit vert qui portait à sa boutonnière une rosette de toutes les couleurs. Ses parements retroussés et ses longues manchettes indiquaient un médecin.

« Voici la chasse d'aujourd'hui, monsieur le docteur, dit le geôlier. Voulez-vous de ce terreneuve?

— Non pas, mon cher La Douceur, répondit l'étranger. Nous en avons ouvert un l'autre jour; l'animal nous a mordu trois fois avant de se décider à mourir. Fi des bêles qui se défendent ! on n'a aucun plaisir à les écorcher.

— Ce caniche vous irait-il mieux ?

— Non, point de caniche (Jpns mon amphithéâtre, mes élèves feraient du sentiment ; je ne veux pas de chien plébéien. Amenez-moi ccl épagneul. )>

le gardien prit un filet accroché ou mur el le

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lança sur ]*cpagneul, qui se laissa prendre sans résistance.

« Jolie bête et bien établie, dit le docteur en palpanti'animal; elle fera mon affaire. Nous allons lui introduire délicatement une canule dans Tes* tomac ; cet ingénieux procédé nous* permettra d'étudier tout à notre aise le phénomène de la digestion.

— Et la loi prolectrice des animaux ! dit La Douceur en riant. M'est avis, monsieur le docteur, que vous lui donnez plus d'une entorse.

— La loi n'est pas faite poumons, répondit le médecin. Nous nous ne sommes pas des hommes, nous sommes la science.

— Qu'est ceci? dit le geôlier en détachant le collier de l'épagneul. Voyez-i^ous ces cinq lettres gravées sur une plaque de cuivre : J. M. M. D. G., avec deux sabres en croix ; je flaire une conspiration.

— Vous avez le nez fin, di! le docteur.

— Monsieur, j^i servi dix ans le baron Pieu-» rard, j'ai appris à me défier de tout^ à avoir peur de tout ; c'est le moyen de n^étre jamais trompé» Et d'ailleurs, si je découvre une conspiration^ ma fortune est faite, je passe geôlier d'une vraie

prison. Quand on se sent capable de garder des hommes, il est triste de ne garder que des chiens-.

— Tous avez de l'ambition.

— Sans doute, j'ai le cœur bien placé; je veux faire mon chemin, comme lant d'autres, en sauvant mon prince et mon pays. J. M. M. D. G., qu'est-ce que cela veut dire, sinon : Je me moque du gouvernement : et les deux sabres en croix, n'est-ce pas un symbole, un signe de ralliement ?

La porte s'ouvril brusquement ; un officier, à longues moustaches, entra, la cravache en main, le chapeau sur l'oreille, Tair furieux.

« Castor est-il ici? cria-t-il. Nom d*un tonnerre I il me le faut. »

A cette voix, Tépagneul bondit et se jeta sur son maître comme s'il allait le dévorer.

« A bas, drôle, à bas, mon vieux, dit l'officier, d'une voix émue. A bas. Castor, j'ai un compte à régler ici. Qui s'est permis d'arrêter le chien d'un officier?

— Monsieur, la loi est faite pour tous les citoyens, dit l'honnête La Douceur.

— Taisez-vous, insolent I dit le capitaine; sachez que les soldats ne sont pas des citoyens. Je

vais de ce pas chezmon cousin, le général en chef, et je vous fais casser.

— Pas avant que je n'aie remis à la justice ce collier suspect, répondit le geôlier, à qui le sang montait au visage.

— Donnez moi ce collier, sot que vous êtes, cria TofQcier.

— Monsieur, dit le docteur, qui sentait la nécessité de faire une diversion, auriez-vous la boni é de me dire ce que signifie ces cinq lettres : J. M. M. D. G. et ces deux sabres croisés?

— Volontiers, monsieur, ce sont les premières letlresde mon nom et les insignes de mon état : Jonc-Marin, marquis de Gobéa, capitaine de cuirassiers, pour vous servir.

— Monsieur le marquis, dit La Douceur d'un air penaud, veuillez recevoir toutes mes eicuses, et soyez certain que, sur mon rapport, Tadminis- Iration punira sévèrement celui qui s'est permis d'arrêter le chien d'un capitaine. »

L'ofBcier sorti, le geôlier soupira.

o Monsieur le docteur, dit-il. vous voyez sMI est facile de faire mon métier. J'aimerais cent lois mieux être ministre. On met cinquante bourgeois en prison, sans savoir pourquoi, chacun so

£N FOURRIÈRE. iOl

tait, personne ne réclame ; si quelqu'un se per* met de parler, on l'enferme avec les autres ; tandis que, pour un malheureux chien, arrêté légalement, on m'insulte et on me menace. Âhl qu'il est plus aisé d'administrer les hommes que de gouverner les chiens I »

A peine La Douceur finissait-il de soupirer cette phrase, qu'on lui frappa rudement sur Tépaule. Blessé de cette familiarité, il se retourna, mais pour prendre aussitôt son plus gracieux sc^rire. Devant lui se dressait un grand valet de pied, à la livrée royale, rouge et or.

a Bonhomme, dit le laquais d'un ton protecteur, n'auriez-vous pas ici une levrette grise, couverte d'un paletot de velours?

— Monsieur,ellc arrive à l'instant, dit le geôlier en s'inclinant.

— Qu'appelez-vous à l'instant? demanda le superbe valet.

— Monsieur, il n'y a pas dix minutes.

— Dix minutes ! reprit l'homme rouge ot or :

comment se fait-il que la levrette ne soit pas depuis cinq minutes au ministère ?

— Au ministère I cria La Douceur en se cour-? bant jusqu'à terre ; mais, monsieur, je n'ai pas

loi LE PRINCE-CANICHE.

encore eu le temps d'examiner cette fournée*

— Il fallait le prendre, dit le valet, appelant à lui la levrette. Confondez-vous cette noble bêle avec toute cette canaille ? ne savez-vous pas lire, ne voyez-vous pas ce qu'il y a d'écrit sur ce collier ?

— Pardon, dit le geôlier, balbutiant, il y a : « Je suis Mirzaj Jonquille m'appartient. » Mais, monsieur, qu'est-ce que Jonquille ?

— ^hl vous ne connaissez pas mademoiselle Jonquille, la première femme de chambre de la vicomtesse de Tanraris, la fille de Son Excellence Monseigneur le comie de Touche-à-Tout I Ah!

vous arrêtez la levrette de la femme de chambre de la fille du premier ministre et vous ne la ramenezpasdesuite au ministère I C'estbon,mou cher on vous fera des loisirs afin que vous appreniez rhistoire et la géographie.

— Mais, monsieur, Tarrestation est légale, je n'ai fait qu'exécuter la loi.

— La loi ? dit le laquais d'un air dédaigneux, vous imaginez-vous qu'elle soit faite pour les chiens du gouvernement ? Dès ce soir, on vous enseignera le respect de l'administration ; vous | en avez besoin, bonhomme, » i

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Et prenant la lewette entre ses bras, ]c valet empourpré sortit avec majesté.

« L'insolent! dit le médecin. J'aurais du plaisir à lui ouvrir le crâne pour voir si, dans celte cervelle il y a autre chose que du vent.

— Ah ! monsieur, il n'a que trop raison, s'écria La Douceur. Voire visite m'a perdu. Sans vous, ma fortune était faite. Je reconnaissais cette noble bête, je la portais à mademoiselle de Jonquille; mademoiselle de Jonquille mène sa belle maîtresse, la belle maîtresse mène son père, qui mène le prince etTÉtal; les faveurs pleuvaienl sur moi. Et maintenant me voilà ruiné par mon ignorance et ma stupidité.

— Non, dit le docteur, je connais un peu cette Jonquille, que j'ai soignée naguère ; j'arrangerai les choses. Avec les solides qualités que vous possédez, mon cher La Douceur, un homme tel que vous finit toujours par faire son chemin dans l'administration. Dans quelques années, vous me protégerez. En attendant, envoyez ce soir cet aimable caniche à mon laboratoire du palais de justice. lia un air innocent et doux qui me touche; je ne veux pas qu'il soit pendu comme un vagabond. Nous avons une expertise des plus eu-

rieuses ; il s'agit d'une femme, empoisonnée suivant les uns, étouffée suivant les autres ; demain, nous en aurons le cœur net ; j'empoi* sonnerai d'abord cette bonne béte, et ensuite je l'étranglerai. Ce sera une expérience du plus vif intérêt.

—Et vous ne m'oublierez pas auprès de mademoiselle de Jonquille? dit le geôlier en soupirant. Songez, monsieur le docteur, que je ne sais plus où donner de la léte. Si la loi ne s'applique ni à la science, ni à Tarméc, ni aux femmes de cbam* bre, ni aux valets, ni aux chiensdu gouvernement, à qui s'applique-t-elle ?

— A ceux qui sont assez niais pour se faire prendre etassezsots pour se laisser pendre, » dit le médecin riant du geôlier ébahi.

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