CHAPITRE IX
OD l/ON FAIT CONNAISSANCE AVEC ARLEQl'IN.
Être roi depuis deux jours, se sentir jeune, beau, aimé, et tout à coup, par un caprice du sort, devenir chien, et ne plus attendre que le moment d'être empoisonné et étranglé pour le bon plaisir de dame Justice, le coup était rude pour un cœur de seize ans. Jacinthe alla se cacher dans un coin de la cour, en poussant un long gémissement, cri de rage plus encore que de douleur. A ce bruit, un mâtin, crotté qui gisait à terre ouvrit les yeux, leva la tête, et, regardant Jacinthe de travers :
« Vraiment, cria-t-il, on dirait qu'il n'y a ici que monsieur qui va être pendu. Qu'on nous laisse dormir.
— Un peu d'indulgence, camarade, dit un gros chien; tu vois bien que c'est un en*
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fant qui pleure.... Viens ici, petit, je veux eauser avec toi. »
Jacinthe regarda celui qui parlait. C'était un énorme bouledogue. Des yeux injectés de sang, des oreilles coupées, un large museau noir, un gros nez camus, une gueule écumante, ne lui donnaient pas Tair d'un grand seigneur ; mais il y avait tant de bonté dans celte grosse voix, que le prince-caniche s'approcha de son nouvel ami avec confiance et se coucha près de lui.
a Petit, dit le vieux chien, si j'en juge par ton poil tondu et ta mine proprette, tu as une maltresse, quelque vieille marquise, quelque bourgeoise enrichie; comment se fait-il qu'on ne vienne pas te réclamer?
— Je n'ai point de maître, dit fièrement Jacinthe, et je n'appartiendrai jamais à personne; c'est ce qui fait que ces valets de bourreau me tueront.
— Bravo ^ mon enfant, reprit le bouledogue.
J'aime les jeunes chiens qui méprisent le collier. Ta bonne fortune t'a fait rencontrer Arlequin : le vieil Arlequin n'abandonne jamais ses amis. On ne nous tient encore ni Tun ni l'autre. Voistu cette auge qui est près de nous ; glisse-toi
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derrière elle, tu y trouveras un trou commencé; travaille en silence et comple sur moi. »
Jacinthe rampa sous la pierre et se vit en face d'une clôture en bois au pied de laquelle on avait déjà fouillé. Des pattes et du museau il se mit à creuser le sol avec tant d'ardeur que, bientôt, il put mener son souterrain jusqu'au bas de la palissade et apercevoir le jour qui venait de l'autre côté. Mais ses forces s'épuisaient et ses pattes ensanglantées lui refusaient le service.
«Alerte! dit le vieil Arlequin en montrant, tout à coup sa face écrasée. On entend des voix dans le vestibule, le temps presse. »
Il se coucha sur le ventre, se traîna dans le trou, et regarda au travers d'une planche fen* due.
« Victoire I dit-il, nous sommes en contre* haut, il n'y a pas de terre de l'autre côté. »
Et poussant sa tète comme un bélier contre la planche la plus moisie, il la brisa par l'effort de ses épaules et de sou cou.
c( Suis-moi, petit, dit-il à son compagnon, et ne fais pas de bruit. »
Si Jacinthe s'était cru sauvé, son erreur ne fut
pas de longue durée. Les deux amis se trouvaient dans une cour fermée de liautes murailles. Des chiens morts, accrochés à un gibef, la langue pendanle, des cadavres écorchés, des tripes entassées, des peaux accumulées, des ruisseaux pleins d'une boue sanglante, ce n'élait pas un spectacle consolant. Arlequin ne s'en troubla guère. Tout entier à son salut, le vieux vagabond se glissait le long des murs, cherchant si l'adresse ou la fortune ne lui donneraient pas le moyen de s'échapper.
Arrivé devant une porte entrebâillée, il s'arrêta et regarda Jacinthe, qui se glissa près de lui. En face d'eux, mais leur tournant le dos, était La Douceur qui fumait sa pipe et lisait le journal. 11 était assis près d'une porte vilrée qui ouvrait sur la rue et la dominait de deux marches. Avec sa vaste corpulence, le geôlier remplissait tout l'espace ; le passage était fermé, les deux captifs étaient perdus.
(( Fais comme moi, r> murmura le bouledogue . à Toreillc du caniche. Bt, cache dans Tombre,
il rampa sur le ventre en s'approchant du geôlier.
C'était la Vente officielle^ journal de la cour,