CHAPITRE X
DE Là philosophie CHEZ LES CHIENS.
Arlequin détalait comme un vieux loup, la queue entre les jambes, tandis que Jacinthe courait de toutes ses forces pour ne pas perdre la piste de son camarade. Après avoir tourné par des ruelles sombres, des rues étroites, des allées désertes, le bouledogue s*arréta, la langue pendante, et se mit à souffler.
u Petit, dit-il à son compagnon, repose-toi, nous sommes chez nous. »
Ils étaient entrés dans une cour de ferme, bordée de deux côtés par des étables et des masures d'assez triste apparence. Devant eux s'élevaient d'énormes tas de fumier et d'immondices entre lesquels on apercevait un terrain planté d'oignons, de carottes, de salades, de me-
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Ions. Cela ne ressemblait guère au château royal et à' son frais gazon.
Le bouledogue enfonça ses pattes et son nez dans un tas de boue et en tira quelques os chargés de lambeaux sanglants; puis, sautant sur le fumier, il se mit à dévorer à pleine gueule la pâture que le hasard lui envoyait. Quant à Jacinthe, il s'était approché de la fontaine et baignait dans Teau ses pattes écorchées et son museau brûlant.
« Or çà, freluquet, grogna le vieil Arlequin, quand tu auras fini de t 'éplucher comme un canard, tu viendras souper avec moi, »
Jacinthe grimpa sur le fumier et sentit quelque plaisir à s'étendre sur cette couche rustique. Il prit du bout des dents Tos que lui passa son camarade : mais il était si las et si peu habitué à cette nouvelle cuisine, qu'il ne songea guère à manger.
« C'est ici que loge ton maître? dit-il au bouledogue.
— Mon cher enfant, je n*ai pas de maître et je n'en veux d'aucune sorte. Il y a deux ou trois ans, je suis entré ici, par hasard ; on m y a laissé tranquille; dès la seconde nuit, j'ai payé ma
bienvenue en mordant aux jambes certains curieux qui avaient sauté par-dessus les murs pour voir de près si la salade blanchissait. Depuis lors on me traite en ami de la maison. La nuit, je me promène dans ce potager ; le jour, je cours dans la ville ou je dors sur mon fumier ; personne ne s*inquièle de moi, je ne m*inquièle de personne. A mon âge, il n'en faut pas plus.
— Tu n'as donc pas toujours vécu de celte façon? demanda Jacinthe.
— Non, certes, mon enfant; j'ai été jeune, et, comme tous ceux de ma race, j'ai aimé les liommes; mais il y a longtemps que les misérables m'ont corrigé de ma folie.
— Ils t'ont battu, ils ont voulu te tuer?
— S'il n'y avait que cela, dit Arlequin, je les aimerais encore. Les coups de bâton n'ont rien qui effraye le cœur d'un chien ; Thommc est méchant, c'est sa nature, je m'y serais résigné. Ce que je ne lui pardonne pas, c'est d'être un ingrat et un traître. Écoute mon histoire et fais-en ton profit.
a Mon plus ancien souvenir est celui d'une belle jeune fille qui m'a élevé. Je la vois encore qui me prend dans ses bras, qui m'embrasse,
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qui émiette son pain dans une jafte de lait pour me ToiTrir. Aussi, comme je Taimais ! Du plus loin que j'apercevais cette chère enfant, je jappais, je sautais ; j'étais si heureux de l'amuser i Son plaisir était ma vie. Après trois mois de celte mutuelle tendresse, un matin, ma charmante maîtresse s*aperçut que je grossissais; le jour même, elle me vendit pour deux écus à la bouchère sa voisine. On me changea contre un carlin.
« Ma nouvelle patronne était une jeune veuve à qui son mari avait laissé un étal pour toute fortune. 11 lui fallait travailler sans relâche, elle m'avait choisi pour m'associer à son travail. Tous les matins, elle m'attelait à une petite charrette, nous courions la ville pour prendre les ordres et porter la viande. La besogne était rude, mais elle ne me déplaisait pas, et je levais gravement la tète en traînant mon fardeau. Je m'étais attaché à la pauvre femme, j'étais fier de penser que, grâce à moi, ses affaires grandissaient chaque jour : je le sentais au poids de la charrette. Le seul défaut de ma bouchère, c'est qu'elle avait la main un peu leste ; c'était à coups de fouet qu'elle entretenait mon ardeur et
récompensait mon zèle. Je m'y faisais, cepen* dant ; on est si béte quand on aime ! Mais un mafin, en réglant ses comptes, la dame s'aperçut qu*elle était assez riche pour prendre un cheval et un mari qui feraient les courses à sa place. On n'avait plus besoin de moi, mon rôle était fini. J'avais usé mes forces au service de ma maîtresse, ce fut elle même qui me mit à la porte ; je revins en gémissant tendrement, elle me reçut avec un bâton et m'arrangea de telle sorte, que les voisins me lapidèrent pour m'ap. prendre que, dans une ville bien ordonnée, personne n'a le droit de hurler quand on l'assomme. « L'épreuve aurait dû me corriger ; maisj'étais un sol ; je ne pouvais vivre sans affection. Au bout de quelques jours, je portais le pain d'une bou-. langère qui me nourrissait mal et me battait souvent ; mais elle avait un enfant qui jouait avec moi : c'en était assez pour me faire oublier mes peines. Il y avait deux ans au moins que je travaillais pour mes nouveaux maîtres, quand une voiture accrocha notre modeste équipage et le renversa. J'avais une patte cassée, et ce fut sur trois jambes que je rentrai au logis. Je n'y restai pas longtemps. Ma guérison pouvait être longue
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et coûteuse, la boulangère était une femme économe, qui gardait pour elle son argent et sa pitié ; le soirmêmeelle me caressait d'une main, tandis que de l'autre elle jetait dans ma pâfée des boulettes appétissantes. Survînt une poule, qui en prit une becquetée ; aussitôt ses plumes se retroussèrent, elle ferma les yeux et tomba morte. Cela me fit rénéchir, et, la nuit même, je quittai cette maison ingrate, résolu de ne plus aimer personne. Ma première maîtresse m'avait vendu, la seconde m'avait battu, la troisième m'empoisonnait, la leçon était suffisante ; j'ai ditadieuaux hommes, et me suis fait loup pour les fuir et les mépriser.
— Tu as été malheureux, dit Jacinthe, le malheur rend injuste. Toutes les femmes ne sont pas des monstres comme celles qui t'ont si indignement traité.
— C'est ce qui te trompe, enfant, répondit le jj vieil Arlequin. Il n'y a pas à choisir dans cette triste engeance. Mâles ou femelles, petits ou grands, tous sont traîtres et pervers.
a Remarque d'abord qu'il n'est pas un seul
de ces animaux à deux pieds qui ne rougisse de t
lui-même et qui n'essaye par lous les moyens de
cacher la laideurde son corps. Nous autres chiens, *
qui sommes vigoureux, souples, beaux, élégants, nous nous montrons à tous les yeux tels que la nature nous a faits. Dès sa naissance, Thommc est difforme, nu, impuissant. Il lui faut une peau d'emprunt et des secours étrangers. Que deviendrait-il s'il ne s'habillait et ne se réchauffait à nos dépens îCelte femme qu'on admire à la promenade, et que tu suis peut-être, l'es-lu demandé ce que nous coûte sa beauté ? Âs-iu compté ce que Thomme égorge d'animaux, ses frères, pour que rien ne manque à la parure de cette femelle égoïste ? Plumes, fourrures, manchon, gants, chaussures, équipage, tout a été acheté par un meurtre ; tout, jusqu'à ces pommades avec lesquelles, matin et soir, elle se graisse les pattes et le museau. C'est le plus pur de notre sang qui fait la fraîcheur de sa peau. Ah I si les bêtes pouvaient s'entendre, il y a longtemps qu'elles auraient exterminé ce peuple cruel et perfide qui ne vit que de trahison et de carnage.
— Les loups en font autant, dit Jacinthe.
— Tu as raison, mon fils, dit Arlequin ; et si les hommes ne faisaient la guerre qu'aux autres animaux, peut-être aurais-je la faiblesse de les excuser. Je me dirais que la nature les a faits car-
iiassiers, et qu'ils ne peuvent résister à la férocilé de leur instinct. Mais il ne leur sufSt pas de nous ôter ]a vie, ils ne sont heureux que lorsqu'ils s'entretuent les uns les autres. Les loups ne se mangent pas entre eux, le plus grand plaisir de rtiomme est de surprendre et d'assassiner son semblable. Quatre cent mille Gobemouches« la fleur de la jeunesse, sont dressés chaque matin à Part d'égorger leurs voisins et amis les Cocqsigrues; six cent mille Cocqsigrues, l'espoir de l'avenir, passent les plus belles années de leur vie à apprendre péniblement la plus courte façon d'expédier leurs voisins et amis les Gobemouches. La terre est un jardin qui offre ses fruits à tout le monde, les hommes en ont fait un abattoir. Partout où ils passent il y a du sang. Encore si le vainqueur mangeait celui qu'il égorge, je com* prendrais sa cruauté ; lechasseurvitdesongibier. Mais loin de là ! ils s'entretuent sans nécessité, par plaisir, pour respirer Todeur de la boucherie. Quand deux armées se sont battues, on n'a pas encore enterré les cadavres que déjà les princes se donnent la main. Des deux côtés, on se complimente, on s'embrasse, on sonne les cloches, on tire le canon, tout est fête et liesse, onn'ou-
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blie que les morts et ceux qui restent pour les pleurer.
— Mais, dit Jacinthe, si les hommes sont si méclianls de peuple à peuple, comment se fait-il quils vivent dans un même pays sans se tuer les uns les autres?
— Je ne connais que les Gobemouches, répondit Arlequin, il n'est pas difficile de voir comment on maintient la paix entre eux. Il y a ici deux races distinctes : les vainqueurs et les vaincus, les conquérants et les serfs.
— Qui t'a dit cela ? demanda Jacinthe.
— Mes yeux. Nas-tu pas remarqué que parmi les Gobemouches les uns ont des chapeaux à cornes et les autres des chapeaux ronds ? Les premiers ont Tépée au côté, un uniforme et des décorations ; les seconds ont un habit ou une veste. Les uns portent la tête droite, ils ont le verbe haut, ils commandent : ce sont les maîtres ; les autres baissent le front, parlent bas et obéissent : ce senties serfs. Tandis que les vaincus travaillent pour tout le monde, les vainqueurs font régner l'ordre à leur profit. »
Jacinthe regarda son compagnon ; tant d'ignorancerétonnait,même chez un chien. Il saisit Toc-
casion de redresser les fausses idées d'Arlequin, a Cher camarade, luidit-iljecroisqu'iln'y a ici ni vaincus ni vainqueurs, ni serfs ni conquérants. Les hommes, à ce que j'ai oui dire, obéissent à une règle qu'ils appellent la loi, et il y a en tout pays des officiers qui la font respecter.
— S'il>en est ainsi, mon enfant, reprit le bouledogue, les hommes sont encore plus méchants que je n'imaginais. Quoi I il faut que la moitié de la nation soit en armes pour contraindre l'autre moitié à vivre honnêtement? Nous autres chiens avons -nous des officiers, des chapeaux à cornes, des épées? Et cependant nous vivons en paix ; nos plus grandes querelles ne dépassent pas un coup de dents.
Ainsi font les bœufs, les moutons, les loups même et les renards ; l'homme est le seul animal qu'il faille museler et battre pour qu'il ne dévore pas son frère. race abominable, née pour le malheur du monde, je te maudis I
— Sais-tu, dit Jacinthe, qu'en t*écoutant je prends l'espèce humaine en horreur?
— Si tu crois cela, pauvre enfant, tu ne connais pas ta faiblesse. La première femme qui te caressera, le premier homme qui te flattera, sera
ton maitre. Tu te laisseras tromper comme je l'ai fait. Chacan de nous autres, pauvres chiens, apporte en naissance un besoin d'aimer qui le perd. 11 faut que notre cœur saigne par vingt blessures avant que l'expérience delà vie ne nous arrache notre dernière espérance, et alors....
— Que fait-on? dit Jacinthe.
— On se tait, on fuit dans un coin et on y crève. »
Après ces mots, le vieil Arlequin étendit son museau sur ses pattes allongées, et ne dit plus rien.
Jacinthe regarda tristement la lune qui se levait à l'horizon, mais il ne se. livra pas longtemps à ces pensées sombres, ses yeux fatigués se fermèrent, et, roulé en boule, ojirentenditronfler près de son compagnon.