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CHAPITRE XI

GIROFLEE.

Il faisait grand jour quand le prince-caniche s'éveilla. Arlequin n'était plus auprès de lui. Le vieux vagabond n'avait pu résister à son instinct ; il risquait sa peau à courir les rues. Jacinthe se demandait ce qu'il allait faire, lorsque dans une des masures delà cour, une fenêtre s'ouvrit. Une jeune fille vêtue d'un jupon et d'une simple chemise allongea son bras nu, et accrocha au mur une cage où sautillait un sansonnet. Puis, déroulant de longs cheveux qui tombaient en ondées et la couvraient tout entière, elle y passa le peigne, et se mit à tresser des nattes plus noires et plus veloutées que l'aile du corbeau. Qu'on soit chien ou qu'on soit homme, on a des yeux. Jacinthe, charmé, ne bougeait plus. Grande et souple, mince de taille, large des épaules, Tin-

connue en jupon court avait Tair d'une reine. Quelle princesse ne lui eût envié sa peau blanche, sonnez retroussé, ses grands yeux limpides, ses sourcils arqués ?

Sa toilette achevée, la jeune fille prit une carafe pour arroser deux pots de basilic et de réséda, tout son jardin I Heureux de revoir le soleil, le sansonnet, toujours sautillant, agaçait sa maitresse en batiant des ailes : « Giroflée ! criait-il. Giroflée 1 »

Ce nom tira Jacinthe de son extase. Était-ce par hasard la bien-aimée de Narcisse qu'il avait sous les yeux ? Comment le savoir ? La maison avait, une enseigne : Lapotnte, gloutier ; mais ces deux mots ne disaient rien.

Poussé par la curiosité, le prince s'approcha de la masure; la porte s'ouvrit. Giroflée une cruche à la main, venait prendre de Teau à la fontaine.

« Le joli toutou! s'écria-t-elle en voyantlecaniclie; viens, mignon ; n'aie pas peur, viens baiser ta petite maîtresse. »

Jacinthe était jeune et timide, il recula, mais si mollement qu'il se laissa prendre. On est si faible quand on est chien !

Après avoir lavé, savonné, séché son nouvel

1«t LE PRINCE-CANICHE.

esclave, Giroflée Temmena dans la chambre où elle travaillait. C'était un grand atelier, avec des engins de toute espèce : une forge, deux enclumes, des établis avec leur étau, des paquets de fil de fer, des cisailles. Les murs étaient gariiis de marteaux, de tenailles, de filières et d une foule d'outils dont le prince ignorait le nom et l'usage. Ce qu'il voyait de plus clair, c'est qu'il était chez le citoyen Lapointe, et que, suivant toute apparence, Giroflée élait la fille du cloutier. Giroflée s'assit sur une petite chaise et prit son ouvrage, Jacinthe se coucha à ses pieds, les yeux fixés sur elle. Tout en raccommodant une robe qui avait vu de meilleurs jours, la jeune fille soupirail ; elle murmurait tout bas je ne sais quel refrain. Peu à peu le ton s'éleva. Ce fut avec l'accent de la passion, que Giroflée chanta cette vieille romance :

Du fond des grands bois

M'arrive une voix

Qui pleure et qui chante;

Cest mon bien-aimé,

Que tient enfermé

One main méchante.

Oiseau bleu, couleur du temps, Yole, vole, à tire-d*aile;

GIROFLEE. 125

Va me chercher mon fidèle, Je Tattends.

Déjà près de lui

Mon cœur s*est enfui ;

Mon âme est absente.

Quand il reviendra,

Il me trouvera

Ou morte ou mourante.

Oiseau bleu, couleur du temps, Vole, vole, etc.

Malgré ma pâleur,

Ami, ne prends peur

De ma léthargie.

Le bruit de tes pas,

Deux mots dits tout bas,

Me rendront la vie.

Oiseau bleu, couleur du temps, Vole, vole, à tire-d*aiSe; Va me chercher mon fidèle.

Je l'attends.

Jacinthe s'était dressé sur ses pattes et regardait Giroflée de façon si tendre, qu elle en lut émue.

« Pauvre mignon! murmura-t-elle, on dirait

que tu me comprends. Tu m'aimes donc? C*est loi

qui seras mon fidèle. Veux-tu que je t'appelle

ainsi : tu seras mon compagnon, mon seul ami,

quand tout le monde m'abandonne. Ah! Fidèle,

s'écria-t-elle tout à coup en fondant en larmes, que je suis malheureuse : j'aime tant Narcisse!

— Giroflée I Giroflée! » cria le sansonnet qu'on oubliait à la fenêtre.

La jeune fille tressaillit.

«Mon Dieu! qu'ai-je fait? dit-elle, j'ai livré mon secret. Je suis une honnête fille; Fidèle, ne me trahis pas , je le donnerai tout ce que tu voudras. Tiens, prends ce beau ruban, qui me vient de lui. Ne dis rien ou je suis perdue.

« Vraiment, reprit-elle avec un soupir, je suis folle; je m'imagine que celle bêle m'entend, et qu'elle va parler. Viens, mignon; à ma folie tu gagneras au moins quelque chose I »

Et tout en baisant le caniche, elle lui mit au cou le plus beau des cordons bleus, attaché avec la plus fraîche des rosettes.

« Qu'est-ce que tu fais là ? » dit une voix de tonnerre.

Jacinthe leva les yeux, et vit, devant lui, un cyclope barbu, qui avait du poil jusque sous les yeux. Un tablier de cuir lui montait au cou; sur ses mains noires et ses bras énormes, les veines marquaient comme des cordes tendues.

C'était le père Lapointe dans ses atours.

c( Un caniche à la maison I continua le cloulier en regardant sa fille de travers ; il pai*ait que le pain est pour rien el que les écus traînent par terre. Il te faudra bientôt un bichon comme à une duchesse*

— Père, dil Giroflée, détournant l'orage, avezvous trouvé de l'ouvrage, ce matin?

— De l'ouvrage, ce n'est pas ce qui manque, répondit l'ours toujours grognant. On me demande deux mille crochets pour la fin de la semaine. Qui les fera? Il me faut des bras. Où veux-tu que j'en trouve depuis qu'on m'a enlevé Narcisse! Jolie patrie que la nôtre I On vous prend vos jeunes gens pour en faire des soldats, on vous prend votre argent pour les nourrir.

Qu'est-ce qui nous reste à nous autres vieux? Des dents longues, le ventre vide, et les yeux pour pleurer. On ne va pas loin avec ça.

— Mettez le fer au feu, mon père, je tirerai le soufflet.

— Beau métier pour une fille de patron I Enfin, va toujours. Il n'y a pas de sot métier, comme on dit, il n'y a que de soties gens. Mais penser que les uns crèvent en travaillant, tandis que les autres se gobergent 1...

— Voyez si je ne souffle pas bien, dit Giroflée, tirant la chaîne en mesure.

— Tout le plaisir pour les uns, toute la peine et tous les coups pour les autres, est-ce juste? continua le.cyclope en attisant le foyer. Voudraient-ils qu'on les traitât comme ils nous trai-* tent ? Si j'étais puissant, ce n'est pas moi qui serais dur pour les petits. Mais les riches, ça n'a point de cœur ! »

Jacinthe admirait, la philanthropie du cloutier ; il reconnaissait là le père de Giroflée. Tout à coup Lapointe, qui avait oublié le caniche, IV perçut de nouveau. 11 se frappa le front.

« Attends, dit-il à Giroflée, j'ai mon idée, nous allons rire ; ôte-toi de là. »

n y avait au pied de la forge une espèce de carcasse ronde en fil de fer, divisée par des palettes de bois ; on eût dit d'une grande roue d'écureuil. Lapointe Temmancha, la fit tourner, et la mit en communication avec la chaîne du soufDet.

« Qu'est-ce que cela ? demanda Giroflée.

— Ma fille, c'est la roue de cloutier dont se servait mon père, quand il travaillait à la mode de son pays. Pour la faire marcher, il nous faut

maintenant un apprenti qui ne coûte pas cher, et qui ne boude pas devant la besogne ; je Tai trouvé. »

-Disant cela, le forgeron empoigna l'innocent caniche, le jeta dans la cage de fer, et donna à la machine une si vigoureuse poussée que pour ne^as être emporté la tète en bas, Jacinthe se débattit comme un noyé et fit tourner la roue avec rapidité.

c( Mon père, ne lui faites pas de mal, cria Giroflée.

— Ne faut-il pas le mettre dans du coton ? dît le forgeron. Qu'il gagne son pain comme moi, en travaillant. Quand il n*y a plus de repos pour les hommes, il n* y en a plus pour les chiens. En route, mirliflor, ou je tape. »

Jacinthe ne se le fit pas répéter; il allait, il allait sans relâche, mais les sages et tristes con* seils d'Arlequin lui revenaient en mémoire ; et, tout en tournant, il se disait qu'il eût mieux fait de rester sur son fumier que de suivre la belle Giroflée.

Au bout d'une heure on lui rendit la liberté. Mais six fois dans le jour l'infatigable Lapointe le remit dans la cage maudite ; le pauvre caniche

i3» LE PRINGE-CANICHB.

ne tenait plus sur ses pattes quand l'heure du souper arriva.

Le cloutier prit une grosse miche de pain et en coupa une tranche, mais au lieu de manger, il ficha son couteau dans le pain, but un verre d*eau et, regardant sa fille :

« Voyons, Giroflée, il est temps de parler /iffaires. J'ai vu M. Leloup ce matin. »

Giroflée ne dit rien ; mais Jacinthe, qu'elle caressait, sentit que sa main tremblait.

a J'ai causé avec lui, reprit Lapointe ; c'est un homme puissant, qui a de belles connaissances. 11 m'a promis de me faire entrer au château comme concierge.

— Vous en livrée, mon père, vous qui avez toujours été votre maître ?

— Là-dessus, mon enfant, je m'en suis dit plus que tu ne m'en diras. Ce n'est pas volontiers qu'à mon âge on plie l'échiné. Mais quoi ! j'ai cinquante ans, il y en a quarante-deux que je travaille, où suis-je arrivé 7 Je t'ai élevée à grand'peine, je n'ai rien mis de cftté, l'impôt me gruge, Tarmée m'enlève mon apprenti, les années viennent et elles ne sont pas couleur de rose. Je suis las, je veux me reposer. Sans doute

j'aimerais mieux êlre rentier si j'en avais les outils; mais faute de mieux je serai portier.

Songes-y donc : douze cents francs de gages, sans parler des profits ou des étrennes, et logé, et chauffé, et éclairé, et rien à faire ! Trouve -moi un métier où on gagne autant en s'éreintant du matin au soir? »

Giroflée ne répondit rien. Lapointe mangea une bouchée de pain et but un second verre d'eau. Il avait le gosier serré et ne pouvait avaler.

ff Naturellement, continua-t-il en regardant sa fille, ce n'est pas pour mes beaux yeux que M. Leloup fera jouer ses machines. Tout dépend de toi, et, comme il me l'a répété ce matin, je peux compter sur lui quand il sera mon gendre.

— Il ne le sera jamais, dit Giroflée.

— Pourquoi cela ? demanda Lapointe en ser rant les dents.

— Parce que je ne Taime pas»

-^ Dis donc parce que tu en aimes un autre, égoïste que tu es. C'est à Narcisse que tu me sacrifies.

*^ Je n'ai jamais dit que j'aimais Narcisse.

— Non, mais tout le monde l'a vu ; moi le

152 LE PRINGB-CANIGHE.

premier. Je ne disais rien. Narcisse est un rude ouvrier; à deux on pouvait faire une bonne maison ; mais à présent le voilà soldai. C'est quasi un homme mort. Il est lemps d'être raisonnable, et pour toi et pour moi. »

Giroflée se tut; ce silence exaspéra Lapointe. il frappa du poing sur la table :

a Répondras-tu I dit-il. Tu es entêtée comme Tétait ta mère; mais je l'ai fait obéir, et je saurai te faire plier. Tu seras madame Leloup, c'est ma volonté 1

— Jamais ! dit Giroflée en se levant.

— Jamais ? cria Lapointe en se dressant sur ses pieds et en montrant le poing. Ose donc répéter ce mot-là ! Je t'apprendrai si on me brave. Je te dis que tu épouseras M. Leloup, et pas plus tard que dans quinze jours.

— JamaisI » dit Giroflée.

Les mains du forgeron se crispèrent, il s'approcha de sa fille, et, pale de colère, il leva le bras. Giroflée resta immobile et dit d'une Toix

ferme :

« Je suis la fille de mon père ; je n'ai pas peur ; frappez une femme, si vous l'osez. »

Le cyclope baissa la tête, ses bras tombèrent.

GIROFLEE. 153

il regarda par terre autour de lui, comme un homme ivre, et, rencontrant le pauvre caniche :

« Crapaud I cria-t-il, tu seras donc toujours dans mes jambes! »

Et d'un coup de pied il l'envoya faire la culbute à dix pas devant lui.

Jacinthe, éploré, s'était sauvé dans les bras de sa maîtresse; Lapointe était retombé sur sa chaise. Morne et muet, il hachait son pain avec son couteau, quand la porte s'ouvrit doucement. Un homme, un soldat, entra sur la pointe du pied en faisant le salut militaire; c'était Narcisse dans tout Péclat de son uniforme.

« Bonjour, la compagnie, dit-il. Je ne vous dérange pas? Vous vous portez bien, mademoiselle Giroflée, et moi aussi, merci. Et vous, père Lapointe, toujours gai ! toujours luron, un vrai jeune homme !

— Asseyez-vous, monsieur Narcisse, dit Giroflée.

— Merci, mademoiselle; ne vous dérangez pas. Tiens, vous avez un chien; on vous l'a donné?

— Non, je Tai trouvé ce matin dans la cour.

— Attendez donc, je le reconnais, dit Narcisse

13i LE PRIRCE'CAIIIGHE.

en s'approchant de Giroflée. Il y a deux jours j'ai sauvé la vie à un caniche comme celui-là, en le cachant sous ma guérite. Même que j'ai eu des raisons à son propos avec... »

11 s'arrêta.

a Avec qui? dit Giroflée.

— Avec personne, reprît Narcisse en se mor-' dant les lèvres. Regardez, mademoiselle ^ c'est bien mon protégé; voyez-vous comme il me lèche la main. Ahl les chiens ne sont pas des ingrats!

— C'est bien à vous d'avoir sauvé cette pauvre bête, dit Giroflée. Viens, mon Fidèle, viens que je t'embrasse.

— Fidèle, c'est un joli nom, dit Narcisse en soupirant.

— Ah çà ! qu'est-ce qui t'amène ici? dit le cloutier de son ton le plus bourru.

— Merci, père Lapointe, vous êtes bien aimable. Ce qui m'amène, c'est le plaisir de vous voir et aussi de vous dire adieu.

— Vous partez? dit Giroflée d'une voix émue*

— Oui, mademoiselle, demain matin: le régiment va tenir garnison à la frontière, loin d'ici. »

Chacun garda le silence ; Giroflée se leva pour

cacher une larme ; Narcisse prit le chien sur ses genoux pour se donner une contenance, et, caressant Fanimal à chaque mot, il dit d'une voix entrecoupée :

a Vous comprenez, père Lapointe, quand on a été dix ans dans une maison... qu'on y est entré tout enfant.. . qu'on a eu des amis... qu'on s'est fait des idées... et qu'il faut partir... vous comprenez, mademoiselle, on se dit : Je m'en vais... je m'en vais pour longtemps... et quand je reviendrai... si je reviens... ça ne sera plus la même chose, et alors... avant de s*en aller pour jamais, on va voir ceux qu'on aime... on voudrait emporter avec soi... vous comprenez? »

Et il embrassa le caniche juste à l'endroit où Giroflée avait posé ses lèvres.

« Bon voyage, mon garçon, dit Lapointe en se levant. Tiens, prends un verre de vin, je bois à ta santé.

— A la vôtre, à celle de la compagnie, dit Narcisse qui ne pouvait tenir son verre dans sa main tremblante; adieu, père Lapointe, adieu, mademoiselle Giroflée, adieu, Fidèle.

— Adieu, -monsieur Narcisse, murmura la pauvre fille.

130 LE PRINCE-CANICnE.

— Adieu et bonne chance, dit le forgeron en poussant le soldat vers la porte; je vais te reconduire un bout de chemin. »

Quand Lapoinle rentra, Giroflée s'était retirée dans sa chambre. Jacinthe reposait dans un coin. Le cloutier alluma une mauvaise lampe, et, secouant le caniche par la peau du cou :

« A nous deux, mirliflor, lui dit-il en le remettant dans sa prison mobile. Nous ne sommes pas ici pour nous amuser. Il faut travailler dur jusqu'à minuit. Mourons à la peine; ainsi le veut la princesse Giroflée I »

Les heures sont longues quand on tourne dans un moulin. Jacinthe eut tout le temps de songer aux passions des autres, et plus d'une fois un coup de tisonnier Tempëcha de s'apitoyer outre mesure sur les douleurs d'autrui. Rendu à lui-même, il s'étendit sur un paillasson graisseux et se mit à réfléchir sur sa triste condition. Il revit le fumier où il avait dormi la veille et la fourrière où il allait être pendu ; il revit le terrible Leioup qui le chassait du château de ses pères, il entendit une seconde fois les discours de Pieborgne, et les lamentations du baron Pleurard; mais par-dessus tout il revit

la blonde Tamaris et son doux regard. 11 soupira, et tout à coup, à sa grande joie, il se retrouva au palais, dans sa chambre royale, sur son lit tendu de satin. La reine veillait auprès de lui.

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