‹ La prince-canicheChapitre 27 sur 46 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

PC l'ihfluercc politique des ghieks chez les

GOBBlfOUCIIES.

« Ah ! ma mère, s'écria Jacinthe, quel rêve j'ai

fait!

— Silence, mon enfant, dit la reine. Point

d'explication ; il y va de ta vie et de la mienne.

Tout ce que je puis te dire, c'est que, seule, je

suis entrée dans ta chambre, et que, s'il y a un

secret à garder, ce secret restera enire nous deux.

Le peuple ne saura que ce que nous lui dirons.

Voici la Vérité officielle, prends et lis. »

En tête de la première colonne, le journal portait imprimé en gros caractères ce qui suit:

« Acclamé par l'enthousiasme d'un peuple en délire, le roi a éprouvé une émotion si vive que sa santé en a été ébranlée. Les médecins ont ordonné à Sa Majesté un repos de deux jours.

L'indisposition est sans gravilé, on espère que demain Sa Majesté pourra présider le conseil des ministres. Un prince qui ne peut résister à la joie que lui cause l'amour de son peuple, c'est un spectacle admirable. L'hisloire et les arts en transmettront le souvenir à la poslérité. Heureuse de se sentir aimée, la fidèle nation des Gobemouches gardera une éternelle reconnaissance à son jeune monarque. Elle sait que les âmes sensibles sont les plus courageuses : un cœur que l'amour fait palpiter ne tremble pas devant l'ennemi. »

« Ma mère, dit Jacinthe, vous n'avez pas écrit cela?

— Mon fils, c'est le chevalier Pieborgne, notre rédacteur en titre, qui, sur la nouvelle de ta maladie, a inséré ces quelques lignes dans la Vérité officielle.

— Mais c'est un mensonge !

— Mon fils, dit la reine en souriant, n'emploie donc pas ce vilain mot. En politique, il n'y a ni mensonge, ni vérité, tout est convention, comme dans la comédie. Les Gobemouches ne demandent pas qu'on leur dise la vérité, ils en ont peur ; ils demandent qu'on les amuse. On les serl

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à leur goût. Ce petit article les charmera, il ne fera de mal à personne ; quoi de plus innocent?

— Ma mère, dit tristement Jacinthe, vous m'avez appris qu'il fallait toujours dire la vérilé.

— Sans doute, mon fils; Le mensonge est indigne d'un galant homme, à plus forte raison d'un prince; on doit la vérité à son prochain; mais au peuple, c'est autre chose. Le peuple est un enfant; on le trompe, dans son intérêt, pour qu'il se tienne tranquille et qu'il obéisse.

— 11 y a donc deux morales?

— Demande à tes ministres ,tnon cher enfant.

Voici l'heure du conseil, et, depuis deux jours, ils t'attendent. Quant à moi, je ne sais qu'une chose, c'est que je t'aime et que je t'embrasse. Adieu, beau philosophe! »

Une fois levé, Jacinthe prit sa cravache et marcha droit à la pièce où logeait la meute royale. A sa vue, tous les chiens bondirent; il y eut des cris, des tendresses, des aboiements à n'en pas finir. Ce qui surprit Jacinthe, c*est que, rendu à la forme humaine, il entendait encore le langage des chiens. La curiosité le désarma, et, au lieu de fouetter ce peuple ingrat, quiFavait méconnu, il s'amusa à l'écouter.

<x C'est le maître, disait un épagneul en lui pi'odiguant ses caresses.

— Peut-être a-t-il du sucre dans sa poche, murmurait une levrette des plus tendres.

— Il a un fouet, » aboyait un lévrier en lui léchant la main .

D'un coup de cravache, Jacinthe se débarrassa de cette troupe servile, et il entra dans la salle du conseil.

' A l'instant, Touche-à-Tout, Pleurard et Pieborgne se levèrent ; ils coururent au prince avec tant de vivacité, ils lui firent tant de compliments, ils lui prirent les mains avec tant de chaleur, que, malgré lui, Jacinthe pensa à ses lévriers; mais il réprima cette pensée scandaleuse, et ce fut dans les termes les plus affectueux qu'il remercia les ministres de Tintérêt qu'ils prenaient à sa santé.

La séance ouverte, le comte de Touche-à-Tout présenta à la signature cinq cents nominations, l'arriéré de deux jours. Le prince commençait à savoir son métier; il prit la plume et se mit à signer les dossiers sans en regarder le contenu. Tout en écrivant, il causait avec les ministres, charmés de tant de facilité.

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« Comte de Touche-à-Tout, dît-il, préparez^ moi, je vous prie, un décret de plus. 11 y a au château une meute inutile, je la supprime. J'entends que, dans une heure, on me débarrasse de ces animaux.

— Sire, dit le comte en prenant un ton des plus graves, ce que demande Votre Majesté ne peut se faire aussi vite qu'elle le désire. C'est une grosse affaire ; il y a là des positions à ménager, il faut du temps.

— Quoi I s'écria Jacinthe, moi, le roi, je n'ai pas le droit de mettre mes chiens à la porte ?

— Sire, il y a un capitaine de meute et deux adjoints ; ce sont des fonctionnaires, et ils n*ont pas démérité ; l'administration est engagée avec eux.

— Fort bien, dit le prince. Je ne veux faire de tort à personne. Envoyez les chiens au diable, et que le capitaine garde son titre et son traitement.

— C'est chose impossible, dit Touche-à-Tout ; il ne peut y avoir de traitement sans fonction ; ce serait une illégalité, la loi est formelle.

— Ainsi donc, dit Jacinthe, qui commençait à perdre patience, il faudra que je garde ces

chiens chez moi, malgré moi, pour le bon plaisir de M. le capitaine de meute et de ses deirx adjoints?

— Que Votre Majesté veuille bien m'écouter avec indulgence, reprit le sage ministre. Elle sentira bientôt que, si je risque de lui déplaire, c'est qu'il y a en jeu le plus grand intérêt de la monarchie ; mon devoir est de le défendre.

— Quoi ! s'écria le prince d'un ton dédaigneux, mon trône est ébranlé si je ferme mon chenil ?

— Sire, il n'y a pas de petite question en politique. La monarchie des Gobemouches doit sa splendeur à cette centralisation que le monde nous envie. L'administration est un vaste filet qui, dans ces mailles étroites, enserre et captive le plus grand comme le plus petit de vos sujets. RompcE un seul nœud, tout passe au travers du trou, chacun fait ce qu'il veut.

— Et nous ne sommes plus des Gobemouches, dit le baron Pleurard avec le cri du patriotisme indigné.

— Mais l'administration, reprit Touche-àîout) n'est pas une abstraction chimérique; c'est

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un corps vivant qui réunit toutes les lumières, toute Ténergie, toute la volonté de la nation; c est une armée civile qui a son esprit particulier, son honneur, ses traditions, ses jalousies légitimes. Il faut la ménager, sire, vous en avez besoin autant que de vos soldats. C'est peu de chose qu'un capitaine de meute, mais, si peu qu'il soit, dès qu'il fait partie de l'administration, il est sacré. On n'y peut toucher sans effrayer tous les serviteurs de TÉtat. Mieux vaut cent fois conserver une fonction inutile que de licencier un fonctionnaire et de blesser Tarmée qui l'a reçu dans ses rangs.

— Et le peuple qui paye, y pensez-vous? demanda Jacinthe.

— Le peuple est fait pour payer, il a été créé pour cela, dit le baron Pleurard en regardant le prince d'un air étonné.

— Sire, reprit Touche-à-Tout, je ne pousserai pas la rigueur des principes aussi loin que le fait mon honorable collègue. Un monarque a raison de ménager son peuple et de ne pas lui imposer de charges inutiles ; mais, entre deux inconvénients, il faut choisir le moindre. Quelques millions payés sans grande nécessité par la foule,

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qu'est-ce que cela à côté de rintérêt et des droits de Fadministration ?

— Arlequin, s'écria le prince, tu as raison: il y a deux peuples dans mon empire I »

Les trois ministres se regardèrent. Arlequin n'est pas un inconnu chez les Gobemouches ; il a quelquefois paru sur le théâtre, mais on n'a pas l'habitude de l'invoquer comme une autorité politique.

« Sire, dit Touche-à-Tout, que Votre Majesté veuille bien s'en remettre à mon zèle ; d'ici à quelque temps, tout sera arrangé à sa parfaite satisfaction. On créera quelque poste nouveau pour ces trois hommes, et on trouvera moyen de les déplacer en les avançant.

— ^ Fort bien, monsieur, dit sèchement le jeune roi. Je vois que l'administration tient en tutelle le prince aussi bien que le peuple ; c'est elle qui règne et non pas moi. A l'occasion, je m'en souviendrai. Passons à Tordre du jour. »

Le minisire choisit un certain nombre de dos • siers, les feuilleta, les rangea, et, prenant son ton le plus important :

« Sire, dit-il, vos illustres ancêtres, ces grands législateurs, ont depuis si longtemps modéré,

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réglé et réglementé l'activité de vos peuples, qu'après eux nous n'avons plus qu'à glaner. Mais si rien n a échappé à leur prudence ingénieuse, s*ils ont enrégimenté les hommes et les choses, la vérité me force adiré qu'ils ont complètement oublié un des principaux éléments de la société, les bélcs, et, au premier rang, les chiens qui, tout à l'heure, éveillaient justement la sollicitude de Votre Majesté.

« Pour combler cette lacune poliiique, nous avons déjà fait quelque chose. Les chiens ont été numérotés et soumis à la patente comme les citoyens. L'égalité est satisfaite. Mais on peut et l'on doit aller plus loin. Il y a là un champ d'expérience des plus féconds. Nous pouvons essayer sur la race canine toutes les améliorations dont l'humanité profitera plus tard.

« C est pour entrer dans cette voie nouvelle qu'on propose à l'approbation de Votre Majesté le projet de loi que je vais avoir l'honneur de lui lire. C'est un premier essai de physiologie légis* lative.

PROJET DE LOI TOUCHANT l'aMÉLIORATION ET LA RÉGÉNÉRATION

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