‹ La prince-canicheChapitre 28 sur 46 · DE LA RAGE CANINE · texte numérisé non relu

DE LA RAGE CANINE

« Jacinthe, par la grâce du sort et la protection des fées, etc., etc.,

« Considérant que d'après les récentes découvertes de la science, la sélection est le moyen naturel d'améliorer et de régénérer les races ;

« Considérant que si Ton n*a pas encore trouvé une méthode pour appliquer ce procédé à la race humaine, il est d'autant plus urgent d*en faire Fessai sur la race canine ;

{( Considérant que le pays des Gobemouches est depuis longtemps renommé par les espèces de chiens qu'il nourrit, qu'on y trouve les plus beaux types de chiens courants, chiens d'arrêt, chiens de garde, bassets, chiens de berger, bichons» griffons, chiens de dame, etc.;

« Considérant qu'il est nécessaire de ne pas souffrir plus longtemps des mélanges adultères qui corrompent et abâtardissent la pureté des types;

« Ordonnons qu'à compter du jour où la présente loi sera promulguée, la police saisisse et supprime administrativement les races turbulentes et grossières, les espèces inférieures ou métisses, telles que chiens-loups, mâtins, boule-dogues, caniches, carlins, etc., ainsi que toute bête de poil douteux qui ne pourra justifier de la pureté de son sang et de la noblesse de sa généalogie. »

a Sire, ajouta le ministre, il y a dans cette mesure une pensée politique qui n'échappera pas à Votre Majesté. Quand nous aurons appliqué la sélection aux chiens, aux chevaux, aux ânes, aux vaches,, aux chèvres, aux brebis, aux poules, aux pigeons, aux canards, aux dindons et aux oies, quand il n'y aura plus dans yos États que des races fines, aristocratiques, élégantes et dociles, la magnificence de ce spectacle fera sentir aux Gobemouches qu'un gouvernement paternel ne doit pas s'en tenir aux bétes, et qu'il lui appartient de régler les alliances humaines, afin de conserver dans son empire la pureté et la noblesse du sang. Une fois là, nous serons vraiment le premier peuple de la terre, dignes sujets d'un prince à qui les fées, ses marraines, ont donné en partage la grâce et la beauté. »

Après cette tirade éloquente, Touclie-à-Tout s'arrêta d'un air satisfait et attendit le juste tribut d*hommages que méritait une politique si neuve et si profonde. Jacinthe resta muet, il était pâle, ses lèvres tremblaient.

a Monsieur, dit-il d'une voix saccadée, je veux croire que voire langage est sérieux. La manie

de régremenler vous cache ce qu'il y a d*odieux et de ridicule dans ce projet. Vous avez si souvent disposé des hommes à votre bon plaisir qu'il vous parait tout naturel d'en user sans plus de façon avec le reste de la création. De quel droit conddmnez-vous à mort des êtres sans défense que Dieu a faits vos compagnons et qu'il a confiés îi votre pitié? Quoi ! c'est pour expérimenter un système que vous verserez froidement le sang des misérables? Si j'en crois mon cœur, ce n'est pas ainsi qu'on gouverne. Le premier devoir du prince c'est de respecter, c'est de ménager tout ce qui l'entoure, c'est de laisser vivre. N'éteignez pas ce flambeau que vous ne pouvez rallumer. Quel est le tort de ces pauvres bêtes? La laideur? Ce n'est pas un délit. La fidé- , lité? Ce n'est pas un crime. Est-ce donc leur indépendance qui vous blesse? Avez-vous tellement asservi les hommes que vous ne puissiez plus souffrir même la liberté des chiens?

— Admirable! s'écria Pieborgne en se levant, admirable ! Si je manque aux convenances, je prie Votre Majesté de me pardonner. Je n'examine pas le fond des choses, cela m'est fort égal, mais la forme, mais le mouvement, mais

idO LE PRINGB-GANIGHE.

le choix des mots, mais Tironie ! Ah ! sire, il est heureux pour nous que vous soyez roi, vous auriez effacé tous les avocats ! »

Touche-à-Tout, qui ne partageait pas l'enthousiasme de Pieborgne, regarda froidement le prince et, d'un ton sentencieux :

a Sire, dit-il, nous ne pouvons qu'applaudir aux généreux sentiments de Votre Majesté. A voire âge, sire, il serait regrettable que votre cœur ne brûlât pas de ce feu sacré. Mais l'expérience modifiera ces illusions décevantes ; Votre Majesté apprendra que la politique n'a rien de commun avec Thumanité. C'est en prodiguant l'or et le sang des peuples que vos ancêtres ont fait de grandes choses ; les petits-fils admirent ceux qui ont envoyé leurs grands-pères a la mort. La postérité n'adore que les conquérants. 11 ne faut pas se laisser tromper par une fausse pitié ; les peuples sont faits pour être menés ; ils mordent la main qui les caresse, ils lèchent la main qui les écrase ; l'histoire est là pour l'atlcsler.

a Laissons donc de côté ces vains scrupules d'humanité. En politique comme en médecine, on se trouve mal la première fois qu'on fait cou-

1er le sang, mais celui-là seul est un grand politique et un grand médecin qui s'endurcil le cœur aux souffrances d'aulrui, et ne voit que le but qu'il a devant lui.

« Venons maintenant à la loi qui effraye Votre Majesté. Aider la nature, en faisant disparaître quelques individus pour perfectionner lespècc, réaliser les plus hautes conceptions de la philosophie moderne, cela déplaît à Votre Majesté : elle craint les systèmes, soit; restons terre à terre, et ne nous inquiétons que des intérêts d'aujourd'hui. Il y a une raison décisive pour prendre un parli héroïque ; cette raison , la voici :

« Si Votre Majesté veut jeter les yeux sur ce dossier, elle verra que la police vient de découvrir une conspiration détestable. Des gens qui ne respectent rien se sont entendus pour livrer la ville à des ennemis de la pire espèce. La fourrière, la prison des chiens errants et mal famés, a été minée ; on a déchaîné ces malfaiteurs sur les citoyens paisibles. L'effroi est partout. Heureusement la police veille, on est sur les traces des coupables; ils n'échapperont pas à la vindicte des loi3»

ttô LE PRIT^CE-CANIÇHE.

— C'est affreux, c'est épouvantable, cria le baron Pleurard.

— C'est tout bonnement ridicule, dit froidement Jacinthe. Que signifie tout ce bruit, toute cette agitation pour des chiens qui se sont sauvés par un trou ?

— Oui, dit le baron, mais qui a creusé ce trou? C'est là qu'est la gravité du fait.

— Les inspecteurs, dit Touchc-àTout, ne sont pas d'accord sur les outils dont on s'est servi ; mais ils sont unanimes en ce point que Tœuvre est faite de main d'homme et qu'elle accuse une habileté infernale. On suppose même que le geôlier est complice, et on demande sa destitution.

— C'est trop fort, dit Jacinthe en haussant les épaules. Si c'est à cela que sert l'inspection et l'administration, c'est la plus inutile de toutes les dépenses. Rassurez-vous, messieurs, il n'y a pas de conspiration. Ces chiens, que vous supprimez si lestement, ont eu plus d'esprit que vos inspecteurs, ils ont fait eux-mêmes le trou par où ils se sont sauvés.

— Sire, dit Toucheà-Tout d'un ton assez rogue, les rapports sont là. Ce n'est pas sur des

suppositions plus ou moins ingénieuses que Tadministration se décide. Les inspecteurs se sont rendus sur les lieux, ils ont tout vu par euxmêmes.

— Eh bien , moi aussi j'ai tout vu, s'écria Jacinthe irrité. Cela vous étonne, monsieur le ministre? Oui, mieux que votre police, je sais ce qui s'est passé à la fourrière ; je sais ce que vous ignorez peut-être, qu'avant-hier on y a mis la levrette de la femme de chambre de votre fille.

— En effet, sire, dit Touche-à-Tout étonné.

— Je sais qu'un certain capitaine de Gobéa a dénoncé le geôlier La Douceur au général en chef de nos armées.

— Il est vrai, dit Touche-à-Tout confondu.

— Et je sais avec la même certitude, que deux chiens, que je ne vous nommerai pas, ont creusé ce terrier infernal qui met votre police et vos inspecteurs en défaut.

— Vive le roi! cria joyeusement Pieborgne. Sa Majesté éclipse le calife de Bagdad : les Gobemouches auront leur Bondocani ! »

Touche-à-Tout regarda l'avocat de travers, et s'entêtant comme un joueur qui risque sa dernière carte :

I5f LE PRINCE-CANICHB

« Si les chiens, dit-il, ont assez d'esprit pour forcer eux-mêmes la prison où la loi les enferme, il est urgent d'en finir avec ces insurgés de nouvelle espèce. Autrement on en a tout a craindre, ainsi que le prouve la pièce suivante que j'ai reçue ce matin.

« L'inspecteur général des jardins royaux a rhonneur d'exposer à ^. E. H. le ministre qu'avant-hier, vers dix heures de la matinée, le gardien Leloup a rencontré dans le parc un chien métis de grosse espèce, à poil blanc et frisé. Cet animal n'ayant ni collier, ni muselière, ni rien de ce qui distingue un chien bourgeois, n'avait pu s'introduire dans les jardins royaux que par la négligence ou la connivence des factionnaires.

a Remarquant que cette bète s'attachait surtout aux enfants, le gardien Leloup l'a suivie, et $*est bientôt aperçu qu elle était enragée. Elle avait les yeux hagards et la gueule écumante. Aussitôt, sans songer au péril, et quoiqu'il ne fût armé que d^uoe simple canne, le brave Leloup s'est précipité sur ce redoutable adversaire. Une lutte terrible s'est engagée; Tanimal s'est plusieurs fois jeté sur ledit Leloup, qui a été assez heureux pour n'être pas mordu.

« La vicloirc est restée au représentant de l'autorité. Le chien, blessé mortellement, s'est enfui dans la rue, mais pour y rendre le dernier soupir.

« On tremble en songeant aux victimes innocentes qu'âurait pu faire un pareil monstre, sans le dévouement du sieur Leloup, qui n'en est pas à son coup d'essai. »

« Sire, continua Touche-à-Tout, j'ai préparé un décret par lequel Votre Majesté confère une médaille et une pension au brave qui s'est distingué si noblement. »

Pour toute réponse Jacinthe déchira le papier qu'on lui présentait.

« Faites-moi, dit-il, un décret qui destitue le sieur Leloup ; c'est un infâme menteur, et rinspecteur général est un niais qui s'est laissé du* per par un fripon.

— Sire, dit Touche-à-Tout, il y a un procèsverbal. Un procès-verbal fait foi jusqu^à inscri* ption de faux.

— Eh bien, je m'inscris en faux, reprit Ja* cinthe, j étais là. J'ai tout vu, le monstre était un caniche inoffensif qui n'était pas enragé^ qui n'a

mordu personne, et que personne n*a tué. La belle chose que Fadministration pour découvrir le contraire de la vérité t

— Sire, dit Touche-à-Tout, je vois avec regret que mes services n'ont pas le bonheur de plaire à Sa Majesté et je la prie respectueusement d'agréer ma démission.

— Monsieur le comte, vous avez tort de prendre si vivement les choses. Je ne vous rends pas responsable des fautes et de l'ignorance d'un subalterne.

— Sire, je suis profondément touché de vos bontés. Si je me relire, ce n'est pas que mon amour-propre soit blessé; moi et les miens, nous serons toujours aux pieds de Votre Majesté. Mais je suis le chef de l'administration, d(^ ce grand corps qui contient le peuple et soutient rÉtat. Du jour où l'administration est discutée, où son infaillibilité est mise en doute, son prestige est détruit, sa force dissipée; l'anarchie est aux portes, la royauté est compromise. Je ne m'associerai pas à cette dissolution du lien social; j'ai grandi avec l'administration, je tomberai avec elle.

— Fort bien, dit le roi. Baron Mcurard, je

VOUS nomme à la place du comte de Touchera- Tout ; préparez le décret.

— Sire, dit le baron, d'une voix lamentable, je suis ici pour obéir aux ordres de Votre Majesté. »

: Le décret signé, Jacinthe sortit de mauvaise humeur. Les trois ministres restèrent en présence.

a Cher comle, dit le baron, je vous félicite de votre énergie. Le prince est jeune, il avait besoin d'une leçon ; vous ne lui avez pas ménagé la vérilé.

— Oui, dit Touche-à-Tout, et cela ne vous a pas empêché de prendre ma place.

— Quoi ! mon bon ami, s'écria le baron, vous méprenez-vous sur le motif qui me fait agir?... Ne voyez-vous pas que ce jeune homme est iml)u d'idées révolutionnaires? Me retirer, c'était le livrer aux méchants qui abuseraient de son innocence. C'est pour sauver l'adminislration que je me suis sacrifié.

— Vraiment, dit le comte, d'un ton ironique, je ne savais pas à quel point je vous étais obligé, mon cher ami. A la première occasion comptez sur ma reconnaissance. »

Dès que Touche-à-Tout fut parti, Pieborgiie se mit à rire aux éclats.

« Il est vexé, dit-il ; mais après tout il n'a que ce qu'il mérite ! N'avait-il pas assez des Gobemouches à taquiner, et ne pouvait-il pas laisser les chiens tranquilles? Moi je suis chasseur : vive les chiens ! C'est ce quUl y a de meilleur dans Fhomme ! Si j'avais quatre pattes je demanderais qu'on dressât à Sa Majesté un arc de triomphe, avec l'inscription suivante en lettres d'or :

A LEUR SAl'VEUfi, LES CANICHES REC02fHAIS$AllT8. 9

Tandis que l'avocat se moquait de tout, suivant la coutume de sa tribu, le ministre disgra* cié faisait visite au commandant en chef de Tar* mèe. Après une courte conférence il rentrait chez lui, d'un pas ferme, appelait sa fille, causait avec elle, et ne faisait point ses paquets.

Page 1