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CHAPITRE XIII

Tout étonné de la résolution qu'il avait prise, le prince se promenait à grands pas dans un dos salons du château; il se demandait s'il n'avait pas été trop loin en acceptant la démissioa-d'un ministre habile et fidèle, et commençait à trou • ver qu'il y a plus d une épine dans le métier de roi. Il allait consulter sa mère, quand le chambellan de service lui remit une lettre, et aussitôt, comme un boulet lancé à pleine volée, entra le commandant en chef des armées royales, le général baron Bombe.

C'était un grand et gros homme de cinquante ans. Il marchait d'un pas ferme, la poitrine en avant, les épaules effacées, le cou roide. Des cheveux ras, un front bas, un nez retroussé, une mâchoire puissante, des joues retombant sur un

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col étroitenient bouclé, donnaient au général un aspect peu aimable, mais qui ne déplu! pas au roi. 11 lui trouvait un faux air de son vieil ami Arlequin.

« Sire, dit le baron avec une voix de Stentor, je demande pardon à Yofre Majesté de forcer la consigne ; mais je reçois à l'instant des nouvelles qu'il est de mon devoir de communiquer au roi. Je les portais au comte de Touche-à-Tout quand j*ai appris qu'il n'était plus en place. J'ai pris sur moi de violer Fétiquette. Quand le roi m'aura entendu, il m'excusera.

— Parlez, général ; vous m'effrayez. Est-ce que l'État est en péril?

— Oui, sire, on outrage Votre Majesté; on in* suite la nation des Gobemouches. Le roi des Cocqsigrues ne met plus de bornes à son insolence ; j'en ai la preuve dans ces lettres que je tiens à la main. Mais nous lui ferons rentrer ses injures dans la gorge, sacré mille tonnerres! Pardon, Majesté, je suis un vieux soldat, je ne sais pas mâcher les mots.

— Bien, dit Jacinthe en souriant. Assevez* vous, général, je vous écoute.

— Sire, dit le baron, la reine votre mère, que

SI VIS PAGEH, PARA BELLUN. idl

Dieu garde, est une grande et sage princesse I mais depuis six années elle n'a qu'une idée, c'est de vivre en paix avec tous ses voisins. Aussi qu'est-il arrivé? Ce que j'avais prédit. Ces gredins deCocqsigruesont travaillé, fabriqué, acheté, vendu; ils se sont enrichis; ils ont multiplié comme des lapins,'et maintenant ces messieurs nous tiennent tête. Us osent dire qu'ils ne sont ni moins nombreux ni moins braves que nous, et que si nous nous mêlons de leurs affaires, nous trouverons à qui parler.

— Et cela vous inquiète, général?

— Non, sire, mais ça me vexe. Si ces drôleslà sont les maîtres chez eux, alors nous ne sommes plus la grande nation. Ce ne sont plus les Gobemouches qui font trembler la terre ; nous sommes diminués.

— Est-ce là votre opinion, mon cher baron?

— Sire, c'est l'opinion universelle. Depuis six ans on tient cinq cent mille hommes au port d'armes, l'impatience les gagne. Depuis six ans les officiers n'avancent pas; on ne leur a pas procuré une seule de ces heureuses chances qui, en trois jours, font gagner deux grades à l'ancienneté; l'armée s'ennuie, l'armée est hu-

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miliée. Que Votre Majesté y fasse attention ; ça ne peut pas durer, les fusils partiront tout seuls.

— Mais, général, j'ai mon peuple à ménager, je ne puis pas faire la guerre parce que mes voisins grandissent et que mes officiers veulent de l'avancement* Encore faut-il une raison.

— Je croyais avoir dit à Votre Majesté que le roi des Cocqsigrues Pavait grossièrement outragé; est-il nécessaire de répétir à Votre Majesté ces injures exécrables?

— Pour en être blessé, dit Jacinthe, encore faut-il que je les connaisse.

— Eh bien, sire, ces lettres confidentielles m'annoncent qu'en apprenant votre indisposi* tion, le roi des Cocqsigrues a dit, après diner, à son frère le grand-duc et devant ses aides de camp : « Que pensez-vous de ce mignon des fées qui se trouve mal au bruit d'un feu d'artifice? » Et le grand-duc a répondu : cr Je ne serais pas fâché de me trouver face à face avec ce petit jeune homme. J'imagine que j'ai plus de poil dans le creux de la main que ce blanc-bec n'en a au menton. »

— Il a dit blanc-bec? s'écria Jacinthe en se levant, pâle de colère.

SI VIS PÂGEM, PARA BBLLUM. 16!^

— Oui, sacré mille tonnerres f il a dit blancbec; les journaux vont le répéter, Tannée le saura, le peuple des Gobemouches apprendra qu'on rinsnlte dans la personne de son roi bienaimé. .

— Ah! le grand-duc veut me voir face à face ! dit Jacinthe, les dents serrées, nous lui donnerons ce plaisir, el bientôt.

— Bravo, sire! cria le baron Bombe, vous êtes le digne fils de votre vaillant père! Ne perdons pas un instant. Tout est prêt; les arsenaux regorgent de munitions, les magasins sont remplis, l'armée est au complet, rien n'est plus aisé que de masser trois cent mille hommes sur la frontière et de surprendre l'ennemi. Votre Majesté ne doit-elle pas se montrer aux peuples de SCS provinces? Qu'elle hâte son voyage. Je concentre les troupes sous prétexte de revue, et tout d'un coup, au moment où l'adversaire est en pleine sécurité, on lui adresse un ullimalum foudroyant, on fond sur lui, on l'écrase. Ah! Majesté, quand on verra flotter au vent noire vieux drapeau, tenu par votre jeune main, quelle joie chez votre peuple! quels transports dans l'armée! quel enthousiasme universel! Sire, à

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cette pensée, je pleure malgré moi ; permettez à un vieux soldat de vous embrasser.

— Merci, général. C'est sous vos ordres que je veux faire ma première campagne. Gardezmoi le secret et préparez tout. Nous partirons quand vous voudrez.

— Dès demain, sire, et comptez sur moi ; je ne vous quitterai pas plus que mon ombre; mais que Votre Majesté me permette de lui donner un conseil. Là-bas nous suffirons à tout, mais ici il faut un esprit ferme et résolu, qui ne laisse pas refroidir Tardeur populaire et qui, au besoin, force le pays à nous livrer son dernier enfant et son dernier écu; il est un homme que l'opinion désigne pour cette œuvre diflicile : c'est le comte de Touche-à-Tout.

— Ne m'en parlez pas, dit Jacinthe. Le comte m*a blessé par sa hauteur.

— Sire, pardonnez à un vieux soldat ; le comte a toute Tadministration dans sa main, et lui seul...

— Assez, général ; à demain. »

A peine sorti du salon, le farouche soldat courut dans une maison tierce où Tancien ministre l'attendait.

« Victoire 1 mon cher comte, lui dit-il. Le nom de blanc-bec a fait merveille ; la guerre est décidée; nous tenons Tenfant et nous lui ferons \oîr du chemin.

— Et ma place? demanda Touche-à-Tout.

— Il y a du tirage. Le prince est blessé de votre démission ; mais j'ai bon espoir.

— Merci, mon cher baron; je n'oublierai pas le service que vous m'avez rendu.

— Donnant, donnant, mon cher ami, dit le général. N'oubliez pas non plus ce que vous m'avez promis. Si je risque ma peau, j'enlends être prince de n'importe quoi, avec accompagnement d'une grosse dotation.

— Ceci est votre affaire et non la mienne, dit gaiement le comte. Battez d*abord l'ennemi, et pour le reste, comptez sur moi.

— Dépêchez-vous d'être ministre, dit le baron, nous partons demain.

— Ne vous inquiétez de rien, général; vous nvez gagné la première manche ; à moi la seconde. Adieu. »

Jacinthe n'était pas au bout de ses émotions. En apprenant le renvoi du comte et les projets de guerre, la reine ne s'était paç permis un

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mot de reproche, mais elle avait fondu en larmes et tendrement embrassé son fils. Quand on est jeune et qu'on aime sa mère, on ne résiste guère à de pareils arguments. Le prince rentrait fort soucieux dans son cabinet, mécontent des autres et de lui-même, quand on lui annonça que la vicomtesse de Touche-à-Tout lui demandait audience et l'attendait au salon.

Tamaris an palais I Tamaris qui avait peut-être besoin de son appui! A cette pensée, Jacintlie pâlit, et, quand il entra dans la salle, son cœur battait.

Vêtue de noir, coiffée d'une mantille de dentelle, Tamaris avait un air triste et résigné qui acheva de troubler le prince.

a Sire, dit-elle en faisant une longue révérence, que Votre Majesté veuille bien excuser rimportunité d'une humble sujette ; je viens ici au nom de mon père et pour remplir un devoir. »

Elle s'arrêta comme une femme dominée par la crainte et le respect ; Jacinthe fut obligé de lui prendre la main pour la rassurer.

« Sire, continua-t-elle, il y a dix ans que le roi des Tulipes, votre auguste père, revenant

de sa septième caiiipagnc contre nos éternels ennemis, remit au comte de Touche-à-Tout son épée de combat.

« Prenez cette arme, mon cher ministre, lui « dit-il, gardez-la comme un dépôt sacré, et, si « je ne suis plus là quand mon fils aura dix-huit c< ans, remettez-lui \ous-meme cette épée victo- « rieuse comme un souvenir de ma tendresse pour « lui, de mon amitié pour \ous. »

c( Cette épée, la voici, continua Tamaris. C'est dans deux années seulement que mon père aurait dû \ous l'offrir; mais, à la veille de quitter la cour pour se retirer dans ses terres et n'en plus sortir, il a pensé que l'heure était venue de vous restituer ce gage précieux. Si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise ! la guerre devait se rallumer entre les deux peuples, puisse celte arme glorieuse jeter un nouvel éclat entre les mains de Votre Majesté : c'est le dernier vœu de mon père et le mien. »

La belle vicomtesse fit une seconde révérence, et, baissant les yeux, elle attendit que le prince lui permît de se retirer. Jacinthe tenait toujours la main de Tamaris dans la sienne^ et les deux mains tremblaient.

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« Pourquoi le comte veut-il quitter la cour? dit le prince aprjès un court silence. Je puis avoir besoin de ses conseils plus d'une fois.

— Sire, répondit Tamaris, mon père est un homme de mœurs antiques, rien ne peut fléchir la rigidité de ses principes. Serviteur du prince et de rÉtat, fier de s'immoler à leur grandeur, il ne se prêtera jamais à Taffaiblissement de l'autorité. Sa présence à la cour appellerait des comparaisons dangereuses et des regrets coupables : le premier devoir d'un ministre disgracié est de se faire oublier. Rien pour soi, tout pour le prince, telle est la foi politique du comte; je la respecte et je l'admire. C'est la mienne. J'ai partagé la fortune de' mon père, je partagerai sa disgrâce, quel que soit le sacrifice, et je le suivrai sans me plaindre dans la solitude où nous nous enfermerons à jamais*

— Vous aussi. Tamaris, vous me quittez, s'écria le prince, et dans ce moment! Tout m'abandonne ; je n'ai plus un ami sur la terre ! n

Pour toute réponse, Tamaris leva au ciel ses beaux yeux baignés de larmes. Jacinthe sentit qu'il était vaincu et n'essaya même pas de résister. 11 sonna.

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« Qu'on cherche le comte de Touche-à-Tout, dit-il, je Tatlends.

— Adieu, sire, dit la vicomtesse avec sa plus gracieuse révérence et son plus doux sourire.

— Non pas adieu, Tamaris, au revoir! »

Que se passa-t-il entre le roi et son fidèle ministre? On Pignore; mais, le lendemain, la Vérite officielle contenait Tarticle suivant :

a Hier, on a répandu le bruit d'un change^ ment de ministère. 11 n'y a pas un mot de vrai dans ces rumeurs. Le public ne saurait trop se mettre en garde contre ces inventions de cerveaux oisifs et de journaux malintentionnés. Si ces bruits persistaient, le gouvernement se verrait obligé de sévir contre ceux qui les propagent. ))

On lisait un peu plus loin :

« Au moment de partir pour visiter les frontières du Nord et se montrer à un peuple impatient de lui témoigner son amour, le roi a nommé le comte de Touche-à-Tout président du conseil des minisires et lui a délégué les pouvoirs les plus étendus. »

En même temps les journaux officieux annonçaient, sans les garantir, les nouvelles suivantes,

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qui faisaient Tentretien de la cour et de la ville :

tt La reconnaissance est la vertu des princes. On dit que, pour récompenser les longs services du comte de Touche-à-Tout, le roi lui a remis de sa main le grand collier de l'ordre. On assure que le comte sera élevé à la dignité de prince arcliicliancelier, pour prendre rang immédiatement après les membres de la famille royale.

a Le baron Géronte Pleurard est, dit-on , nommé sur sa demande directeur général de l'enseignement et des cultes. Depuis longtemps Téclat de ses vertus et la solidité de ses principes le désignaient pour cette place éminente. S'il se retire delà politique, cette retraite n'est qu'apparente. Uu y a-t-il de plus important pour un État que Téducation donnée aux jeunes générations, que le soin de cet avenir qui sera bientôt le présent? L'intérim du poste laissé vacant par le baron Pleurard est confié au comte de Touche-a-Tout.

a Le chevalier Pieborgne partira, dit-on, prochainement pour Schwiegenbad. 11 est affecté d'une laryngite qui demande les plus grands soins. Les médecins lui ordonnent de garder un silence absolu. En son absence, Tinté-

rîm est confié au comte de Touche-à-Tout.

« Le général baron Bombe, qui accompagne le roi dans son voyage, est parti hier pour tout préparer. Les villes du Nord, si connues par la splendeur de leur hospitalité, veulent se surpasser elles-mêmes, et l'armée aura, dit-on, une part brillante dans ces fêtes civiles. Le 10 juin, il y aura de grands exercices au camp de Canonville, avec simulacre de guerre et d'assaut ; on brûlera plus d'un million de cartouches. Le soir, il y aura bal, souper et feu d'artifice, on parle de dix mille dames invitées. Heureux pays que celui où Ton s'amuse à ces plaisirs innocents et où le canon ne tonne que pour porter au ciel la joie d'un peuple en délire I »

Huit jours après ces nouvelles pacifiques, la guerre était déclarée, la frontière franchie: six cent mille hommes accouraient à marches forcées pour s'entr'égorger. Les peuples aiment la petite guerre, les princes aiment la grande : il en faut pour tous les goûts.

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