‹ La prince-canicheChapitre 30 sur 46 · LA BATAILLE DE NECBDAD · texte numérisé non relu

LA BATAILLE DE NECBDAD

Le 22 juin, dès laurore, Jacinthe se prome* naît devant sa tente en causant avec le baron Bombe. Le soleil n'était pas encore levé, mais, déjà, on sentait sa présence. C'était une de ces matinées calmes et lumineuses où l'on se trouve heureux de vivre au milieu de la nature souriante. Les blés verdissaient la terre, les prés étaient en fleur, l'air était embaumé. Pas un bruit, pas un souffle; tout dormait au camp, hormis quelques sentinelles qui se promenaient avec insouciance en regardant le ciel d'un air dislrait.

La diane sonne. En un clin d'œil, comme un essaim qui fuit la ruche, Tarmée sort de ses tenles; on plie les toiles, on étrille les chevaux, on essuie les Tusils, on mange un morceau, on

Là bataille de NECEDAD. i75

boit la goutte, on cause, on rit. Le tambour bat, on court aux armes, les rangs sont formés.

Vienne Tordre, maintenant ; faut-il tuer, faut-il mourir? On est prM.

Les estafettes sillonnent la plaine. A chaque instant, les nouvelles arrivent, les ordres partent. Assis devant une grande carie, le baron Bombe pique et dépique des épingles de toute couleur. L'ennemi est en marche, on connaît la force et la direction des différents corps, on devine ses intentions. Il approche.

Le général se frotte les mains, il a l'air triomphant.

c< A cheval, 'messieurs! s'écrie-t-il, le bal va commencer. »

Trois coups de canon retentissent. A ce signal, les divisions se massent, les régiments prennent leurrangde bataille. Lesofficiers vont et viennent; les vieux soldats jurent entre leurs dents, les jeunes se taisent. Parmi ces conscrits, les uns pensent au pays et à ceux qu'ils y ont laissés ; les autres se recueillent et se promettent de n*avoir pas peur. C'est le silence qui précède l'orage.

Le tambour bat aux champs : c'est le prince

174 LE PRIKGE-CANICHE.

qui arrive, suivi de son brillant état-major. Le voilà : Vive le roi !

Monté sur un cheval noir dont la crinière floUc au vent, et tenant au poiiig Tépée que Tamaris lui a donnée, Jacinthe salue le drapeau, qui s'incline à son passage. Chacun admire la bonne grâce du prince, chacun prend pour lui les paroles qu'il adresse an régiment: Mes amiSj je compte sur vous. De toutes les poitrines, de tous les cœurs sort un nouveau cri de : Vive le roi! Jacinthe sourit, il est heureux I

u Narcisse, mon garçon, tu n'es pas gai, dit un vieux sergent à un jeune fantassin. Quand le roi a passé, pourquoi n'as-tu pa» fait comme les autres? Un jour de bataille, mon (ils, il faut s'émouvoir un peu. Le prince, c'est la patrie, c'est le drapeau ; il faut le saluer.

— Soyez tranquille, père Lafleur : pour plaire à votre Benjamin, on se fera tuer tout comme un autre.

— Tu as de la rancune, mon garçon, tu as tort. Est-ce que c'est sa faute, à cet enfant, s'il aime la guerre? On Ta élevé pour ça, on ne lui a pas appris autre chose. T'imagines-tu qu'il sait ce qu'il en coûte à un père pour élèvera la sueur

LA BATAILLE DE NECEDAD. 17ft

de son front un fils de vingt ans? Les princes, vois- tu, on leur donne de l'argent et des hommes sans compter, et on leur dit : « Dépensez-moi ça, c'est votre affaire. » Ils font comme toi, ils font leur métier. »

Narcisse baissa la tête et ne répondît rien. Il se disait tout bas que si les princes étaient mieux élev('s, il serait auprès de sa chère Giroflée au lieu de courir après la misère, la maladie et la mort.

Après avoir parcouru le front de bataille, Jacinthe revint au centre. La, placé sur une hauteur qui dominait le pays, il suivit des yeux la marche de Varmée.

A droite et à gauche, dans le lointain, on apercevait des files de soldats, de chevaux, de canons, de caissons. Tantôt un pli de terrain cachait les bataillons, tantôt des milliers de baïonnettes s'enflammaient aux rayons du soleil. Avoir cette longue traînée qui avançait dans la campagne, en suivant les ondulations du sol, on eût dit d'un serpent gigantesque qui rampait en déroulant au loin ses anneaux.

Bientôt la fusillade éclata, le canon gronda. Quand par moment il se taisait, on entendait dos

clameurs étranges; le ciel était plein de fumée, et de temps en temps, au milieu de ces nuages sinistres, montaient des langues de feu. C'étaient des meules qui flambaient, des villages qui brûlaient. Le baron Bombe avait raison, le bal commençait*

Le gros de l'armée s'ébranla. On avançait lentement. L'artillerie roulait sur la chaussée; des deux côtés, dans les champs, marchaient la cavalerie et rinfanterie, écrasant les moissons dans la poussière et ne laissant pas derrière soi un brin d'herbe debout.

En approchant du village de Necedad on rencontra l'ennemi, depuis longtemps signalé par les vedettes. Il occupait sur la hauteur une position des plus fortes. Mais en avant, et dans la plaine même, il avait une armée en bataille, qui se rua sur ses adversaires aussitôt qu'elle les aperçut.

tf Eh 1 eh I dit le baron Bombe, les malins veulent nous battre avec nos propres armes. C'est la tactique des Gobemouches que ces farceurs nous volent. Cela ne suffit point, mes drôles, il faudrait aussi nous prendre nos soldats. »

Le baron n'avait pas tort. Après deux attaques

Page 1