LÀ BATAILLE DE NEGEDAD
sanglantes, bravement repoussées, les ennemis reculèrent, et il y eut quelque désordre dans leurs rangs.
Du village de Necedad on vit alors descendre une cavalerie magnifiquement montée. En tète de la division marchait, au petit pas de son cheval, un grand jeune homme vêtu d'une tunique blanche et coiffé d'un casque d'argent surmonté d'un aigle aux ailes éployées. Toutes les longuesvues de l'état-major étaient braquées sur ce personnage. Un aide de camp s'écria :
« Je le reconnais, je lui ai été présenté il y a quinze jours; c'est le grand-duc à la tête de ses cuirassiers,
. — Le grand-duc! s'écria Jacinthe. Que personne n'y touche, il m'appartient. »
Il allait lancer son cheval quand le baron l'arrêta en souriant.
. « Sire, dit-il, nous ne sommes plus au temps des combats héroïques. Depuis Tinvention de la poudre, nos duels se vident à coups de canon. D'ailleurs, avant que Votre Majesté ait pu joindre le grand-duc; il sera couché par terre; nos tirailleurs le tiennent déjà au bout de leur fusil. Parader sur un alezan en face de l'endemi, c'est
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fort joli sans doute, mais ce n'est pas de la guerre, c'est de la folie. »
Jacinthe ressentait une émotion étrange. Le grand-duc, il le haïssait ; il l'aurait volontiers tué de sa main, en combat singulier. Mais voir ce jeune homme s'avancer brave et confiant, prêt à affronter Tennemi, et se dire qu'une balle lancée dans Tombre allait l'abattre comme un oiseau sans défense, il y avait là quelque chose qui révoltait une âme généreuse. Ce n'était pas un duel, c'était presque un assassinat.
Chacun regardait en silence. Tandis que le grand-duc approchait, on voyait des 1 iraillcurs qui rampaient dans l'herbe et se cachaient dans les fossés ; puis tout à coup, au moment où le jeune officier, tournant la tête, donnait à ses cuirassiers l'ordre de charger, des coups de feu sortirent de terre, des rangs entiers s'abattirent; et du milieu de cette mêlée de blessés, de mourants, de chevaux renversés, s'élança tout effaré un alezan qui courut droit à l'ennemi. Le prince était mort, Jacinthe était vengé.
a Allons, Sire, dit le baron toujours impassible, ces messieurs ont perdu la première manche; à nous la seconde. Voyez-vous celte
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petite église, là-bas sur la hauteur? Quand nous y serons, nous aurons gagné la partie. »
Ce n'était pas chose facile que d'y arriver* Trois heures durant on se battit à outrance pour avancer de quelques pas. Remparé dans le village, l'ennemi s'y défendait avec fureur ; chaque maison était une forteresse qu'il fallait emporter d'assaut. Les pertes étaient grandes, d6s régiments entiers avaient disparu; les soldats se lassaient, et pour comble de disgrâce on avait de mauvaises nouvelles de l'aile droite, que Tennemi commençait à déborder. A chaque instant accouraient à bride abattue des officiers qui de* mandaient du renfort ; le baron leur riait au nez en jurant comme un damné.
« Des renforts! criait-il, où veulent-ils que j'en prenne? Qu'ils se fassent tuer, mille ton* nerresl Est-ce que ces chiens-là s'imaginent qu'ils sont faits pour vivre toujours? »
Autour du prince les visages étaient tristes. Jacinthe seul était plein de confiance. La gaieté du baron le charmait. Aussi fut-il un peu étonné quand le général, le tirant à l'écart, lui dit à voix basse :
« Sire, le moment est venu de faire le soldat*
Si dans une heure nous ne sommes pas là-liaut, il ne nous reste qu'à rentrer chez nous pour y élre chansonnés par les Gobemouches.
— Plutôt mourir I » s'écria le prince.
Et, poussant son cheval, il courut au plus fort du danger.
Chemin faisant on ramassa tout ce qu'on trouva de soldats épars: grenadiers, chasseurs, tirailleurs, dragons ou lanciers démontés ; c'est avec ce bataillon sacré qu'on fit un dernier et puissant effort. Deux fois Jacinthe mena ces braves à Tassant de Téglise, deux fois il fut ra* mené en arrière. Autour de lui, les balles sifflaient, les hommes tombaient comme des épis fauchés ; son cheval blessé s*abattit et manqua de l'écraser, rien n effrayait le prince. Tout au contraire, la poudre et le sang Tenivraient. 11 sauta sur un cheval égaré, et, la tète nue, les cheveux au vent, Tépée à la main, ce fut aux cris de : Vive le roi ! qu'il rallia ses troupes, et que, victorieux enfin, il entra dans l'église,* foulant aux pieds de sa monture les morts et les mourants.
Une fois là on se reconnut.
« Où est le baron? demanda Jacinthe.
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— Sire, on Ta porté dans la maison voisine ; il est blessé. »
Le prince courut auprès de son vieil ami ; il le trouva couché sur une boite de paille et donnant des ordres pour que Tartillerie, prenant Pennemi en écharpe, achevât la victoire. Le baron avait la bouche pleine de sang, c'est à voix basse qu il parlait à son aide de camp, une balle lui avait traversé la poitrine.
« Cher général, dit Jacinthe, j'espère que cette blessure ne sera rien, et que vous jouirez bientôt de votre triomphe.
— Mon compte est réglé, dit le baron ; je n'en ai pas pour longtemps. C'est égal ; Tennemi a son affaire, et ce n'est pas de nous que riront les Gobemouches ! Sire, occupez-vous de l'armée ; tout n'est pas fini ; adieu et merci. »
Jacinthe sortit la télé baissée pour cacher une larme ; le baron appela un soldat.
« Y a-t-il ici une goutte d'eau-de-vie ? demanda-t-il.
— Voilà, mon général, dit le sergent Lafleur en détachant sa gourde.
— Merci, mon vieux. Enveloppe-moi dans mon
manteau et mels-moi sur le côté. Le rêve a été beau, mais il est court. Bonsoir. »
Ce furent ses derniers mots. Il ne bougea plus; une heure après il était mort.
Du clocher de l'église, Jacinthe suivit la déroute des ennçmis ; elle était complète. Pris d'une terreur panique, les malheureux ne se défendaient plus ; ils couraient en jetant leurs fusils, leurs sabres et leurs sacs. Les batteries étaient enclouées, les caissons renversés, la cavalerie fuyait à toute bride, écrasant tout sur son passage. En vain les officiers essayaient de rallier cette foule éperdue ; ils étaient entraînés, insultés, renversés. La peur est aveugle et sourde ; des milliers d'hommes se noyaient dans le fleuve, pour échappera un ennemi qui ne les poursuivait plus.
Telle fut la célèbre bataille de Necedad, qui couvrit de honte les Cocqsigrues et combla de joie les Gobemouches.
Le soir même, un général, aide de camp du roi des Cocqsigrues, apportait à Jacinthe une lettre ainsi conçue :
« Monsieur mon frère, a La journée est à vous, je n'ai plus d'armée.
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Je demande une suspension d'armes et la paix ; vous en fixerez vous-même les conditions ; je m'abandonne à votre générosité. Vaincu, j'ai du moins un privilège que je paye assez cher pour avoir droit de l'invoquer en ce moment. Je vous félicite du courage et du talent que vous avez montrés aujourd'hui ; j'aurais voulu finir comme vous commencez.
« Sur ce, monsieur mon frère, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. »
Le prince fit proclamer de suite la suspension d'armes, et remit les négociations au lendemain. Depuis seize heures il était à cheval, il avait
besoin de repos. Dans la maison la moins ruinée on lui dressa un lit avec quelques matelas rassemblés au hasard ; il s'y jeta le corps brisé, l'âme exaltée. Tant d'idées se pressaient dans sa tête, que, malgré sa fatigue, il ne pouvait dormir ; mais ce qui le tenait éveillé, c'était moins la gloire que le souvenir de Tamaris. Il songeait que bientôt il paraîtrait devant elle, en vainqueur, et qu'il mettrait aux pieds decelle qu'il aimait sa couronne et sonépée.
Dans une chambre voisine, les généraux et les aides de camp invitaient à leur table l'envoyé du
roi des Cocqsigrucs. On avait trouvé quelques provisions dans les fourgons royaux, on buvait gaiement et on passait en revue les événements de la journée. Chacun des convives racontait ses prouesses, il n'en était pas un qui n'eût gagné la bataille à lui seul. D'une voix unanime on condamna la témérité du grand-duc ; il était mort par sa propre folie, disait-on ; ce fut là toute son oraison funèbre. On parla beaucoup du baron Bombe et des trois cents officiers morts avec lui, pour se demander quels seraient leurs successeurs : on parla plus encore d'avancement et de décorations ; mais par-dessus tout on célébra le bonheur de l'armée, qui possédait un prince jeune et vaillant. Si à seize ans, il commençait à guerroyer, que ne pouvait-on espérer d'un roi si heureusement doué? Ce fut au bruit de ces louanges que Jacinthe s'endormit.