CHAPITRE XV
Durant son sommeil le prince eut une vision.
Au milieu d'une auréole lumineuse parut devant lui une femme vêtue de blanc et armée d'une baguette ; c'était la fée du jour. Jacinthe reconnut sa marraine ; il avait si souvent admiré le portrait de la dame blanche dans le grand salon du château ! La fée le regarda longtemps et, poussant un soupir :
« Pauvre enfant, murmura-t-elle que deviendrais-lu si je n'étais pas là ? »
Et trois fois elle traça un cercle autour de son
protégé.
Jacinthe se réveilla brusquement au milieu du champ de batailte, et non plus en prince et en vainqueur, mais encore une fois cousu dans l'ignoble peau d'un chien. La fortune ne l'avait
élevé si haul le matin que pour le précipiter plus avant dans Tabime.
Il était nuit, la lune éclairait la plaine, mais sa pâle clarté ne rendait que plus noire l'ombre des collines. Autour du prince tout était calme et morne; dans le lointain, on apercevait les lumières du camp et des feux allumés. De droite et de gauche, au milieu de chevaux tués, de caissons brisés, d'armes éparses, des soldats étendus sur le dos dormaient de Téfernel sommeil. Sur ces visages, contracté^ par les angoisses et la rage, la mort même n'avait pu jeter sa triste sérénité. Lesdents serrées, la bouche écumante, les yeux hagards, ils murmuraient encore, ou pent-étre demandaient-ils à Dieu de venger leur sang versé pour le plaisir des rois.
Une horloge lointaine sonna lentement minuit, l'heure où lesmorls se réveillent; Jacinthe tressaillit ; et, ne pouvant soutenir l'aspect de ces yeux sans regard, il s'enfonça dans l'ombre pour s'y cacher.
C'est là que l'attendait le plus horrible des spectacles. Protégés par l'obscurité, deux maraudeurs, armés de lanternes sourdes, dépouillaient 1rs cadavres et insultaient à la mort. Jacinthe,
tremblant, se tapit derrière un canon renversé. « En voilà un qui est marié, disait Tun des voleurs, il a une bague au doigt, mais je ne peux Parracher.
— Coupe le doigt, imbécile, disait Pautre ; vois ces deux anneaux, je les ai arrachés de l'oreille de ce soldat. Quand ils sont crevés, ça vient tout seul
— Un officier I reprenait le premier. Bonne aubaine, il a une montre.
— Cherche bien, il doît avoir une bourse.
— Oui, et voilà un portefeuille avec une lettre cachetée.
— J'aimerais mieux des billets de banque, mais ça ne fait rien, donne toujours. Voyons ce qu'il écrit à sa bonne amie, ça nous amusera. »
Le brigand déplia la lettre et lut ce qui suit : « Ma bonnemère, quand tu recevrasceite lettre, tu n'auras plus de fils. Un pressentiment me dit que je serai tué demain. J'écris cette lettre à tout hasard ; j'espère qu'une main amie te la fera parvenir. Je veux que tu saches que mon dernier' soupir a été pour toi, et que je t'aime encore par delà le tombeau. Je n'ai^que mon épée ; je te laisse sans ressources, c'est h Dieu que je le
confie ; c'est lui qui te consolera* Pour moi, je meurs digne de toi, fidèle à l'honneur que tu m'as enseigné, heureux de donner mon sang pour la grandeur du prince et le salut de la patrie. »
« Ah çà! ditPautre voleur, vas-tu nous embêter longtemps avec tes sentiments ? A Touvrage I La lune arrive par ici, on nous verra bientôt, gare les coups de fusil I
— Oui, ta mère recevra cette lettre, dit le maraudeur d'un ton solennel, et heureux ceux qui meurent comme toi I
— * Bon, reprit son camarade, voilà que tu recommences à jouer le mélodrame ? Le diable emporte les gens qui ont été à Fécole, ils font toujours des phrases ! Tiens, voilà quelque chose qui brille comme de For ; qu'est-ce que c'est que ça? »
Il approcha sa lanterne. EfTrayëpar la lumière, un cheval magnifiquement caparaçonné, se dressa sur ses pieds et se mit à ruer en hennissant. C'était l'alezan du grand-duc. 11 avait au ventre une blessure énorme, et marchait sur ses entrailles sanglantes. Au bout de quelques pas il tomba en étendant sesjambesroidies parlamort. Aussitôt, une meule de chiens, sortie on
ne sait d'où, se jeta en aboyant sur la noble bète et commença la curée. A ce bruit, les voleurs s'enfuirent sans souci de leur proie. On voyait dans la plaine des falots en grand nombre, une ronde approchait.
« Quelle aubaine I disait un des chiens fi ses compagnons. Pourquoi les hommes ne nous donnent-ils pas plus souvent de pareilles fôtes?
— Là bas, dit un mâtin, il y a des loups qui dévorent un régiment de cuirassiers.
— Avez-vous vu ce qu'il y avait de corbeaux ce soir? dit un dogue.
— Demain il y en aura cent fois plus, reprit le mâtin ; mais qu'est-ce que cela fait ? 11 y a ici de la chair et du sang pour tout le monde.
— Oui, dit un lévrier, mais demain on va tout enterrer.
— Ce n'est pas l'affaire d'un jour, camarade, répondit le mâtin ; il y en a pour plus d'une semaine. Et dans les bois, et dans les fossés, et dans les rochers, et dans les ravins, à deux lieues à la ronde, il y a plus d'un soldat et plus d'un cheval perdus qu'on n'ira pas déranger. Vive la guerre 1 c'est le régal des chiens, des corbeaux et des loups I
Jacinthe s^enfuit éperdu ; il reprit le chemin du village, la route où, quelques heures plus tôt, il jouait si brillamment sa vie. Là avait eu lieu Teffort suprême, là les morts étaient entassés les uns sur les autres, noyés dans des maresde sang. Une fois encore, Jacinthe allait s'éloigner avec effroi de cette scène d'horreur, quand il entendit des gémissements. 11 s'approcha. Un officier, jeune encore et d'une belle figure, rampait sur les deux mains, traînant péniblement sesjambes écrasées par un boulet.
« De l'eau ! murmura-t-il, del'eau. Au secours ! Je meurs pour vous et vous me laissez crever comme un chien, canailles que vous êtes I Maudite soit la guerre I Maudits soient les princes et les ingrats ! DeTeau, ou la mort par pitié ! »
Et avançant ainsi, tout haletant, il tomba sur le corps d'un autre officier.
« Une gourde I cria-t-il, je suis sauvé. Non, rien, elle est brisée... Ah I un pistolet : il est chargé celui-là, Dieu merci ! Prince Jacinthe, heureux vainqueur, que mon sang retombe sur ta tête I »
Et d'une main ferme il se fit sauter la cervelle.
Au bruit du pistolet, un mourant leva la tête
et regarda autour de lui d'un air égaré. Celait Narcisse ; Jacinthe le reconnut et s'approcha de lui.
o Est-ce toi , Fidèle? s'écria le soldat fondant eh larmes. Viens, viens que je l*embrasse. C'est Giroflée qui t'envoie, n'est-ce pas? Dis-lui que je Taime. Hélas I je ne la reverrai plus !
— Par ici, camarades, dit une grosse voix, et pas de raisons. Le sergent Lafleur sait ce qu'il fait, c'est une vieille moustache, et vous n'êtes que des blancs-becs. Je vous dis qu'il est lombé par ici ; je reconnais la place, sacrebleu. 11 y a eu six aides de camp tués en trois minutes, même qu'il y en a un dont la cervelle m'a éclaboussé toute la figure. Donnez-moi le falot... tenez, en voilà déjà deux par terre, les autres ne sont pas loin; nous sommes arrivés. Narcisse, mon garçon, es-tu mort? cria-t-il d'une voix de tonnerre.
— Sergent! répondit un cri étouffé.
— Me voilà, mon brave. Bonjour^ Narcisse, comment ça va-t-il?
— Vous voyez où j'en suîs^ père Lafleur.
— Dame! mon filsj c'est la guerre! Aujourd'hui, tu as le gros lot^ demain c'est mon tour.
m LE PRINCE-CANICHE.
Fie-toi à ma sensibilité, je ne te laisserai pas là. Holàl vous autres, apportez le brancard. »
J)ès qu'on remua Narcisse, il s'évanouit ; lout son corps n'était qu'une plaie saignante.
« Sergent, dit un des soldats, ce n'est pas la peine de remporter, il est mort.
— Est-ce que je me fais Phonneur de te demander ton avis? répondit Lafleur. Si, comme moi, tu connaissais ta théorie, bavard, tu saurais qu'un homme n'est mort que quand le major Ta mis sur sa liste. En route, et pas de raisons. »
A l'aspect de la troupe, le prince-caniche s'était caché dans un tas de cadavres; il en sortit tout épouvanté et se sauva comme un meurtrier, couvert du sang de ses victimes.
Pour échapper à cette boucherie qui lui faisait horreur, Jacinthe s'était jeté dans un chemin creux qui ramenait au village. La guerre était venue jusque-là. On avait volé les bestiaux, arraché les clôtures et brûlé les maisons. Partout des cendres fumantes, partout la solitude et la désolation.
Sur un fumier était étendu un homme, un paysan qui râlait. Il avait défendu son pays
contre Tenneini, ou son bien contre des maraudeurs. On l'avait tué d'un coup de fusil. Auprès de lui, accroupie sur la paille, était sa femme, tenant un nourrisson dans les bras; quatre garçons, dont l'aîné n'avait pas douze ans, lavaient à tour de rôle la pâle figure de leur père, et derrière le mourant, un vieillard à cheveux blancs invoquait la justice du ciel.
« Malédiction sur les rois I criait-il ; malédiction sur les courtisans, malédiction sur les armées! Venge le pauvre, ô mon Dieul Venge la veuve ! venge l'orphelin ! venge le père qui pleure sur le fils que tu lui avais donné et que ces brigands lui ont tué I Que fais- tu là-haut, ô mon Dieu ! si tu laisses écraser les innocents?
— Sois tranquille, grand-père, dit un des enfants. Pour venger mon père, nous sommes quatre. Un jour viendra où nous pourrons aussi égorger l'ennemi.
— Viens, frère, dit le plus jeune; prends une pierre; nous irons casser la tète aux blessés.
— Enfants, s'écria la mère en pleurant, restez ici, ils vous tueraient. »
Jacinthe s'éloigna tristement.
« Hélas I pensa-t-il, quel crime que la guerre,
et combien on m'a trompé ! Il me semble que chacun de ces morts m'appelle assassin et me redemande la vie. Où fuir? où me cacher? A moi I à moi I
— Remettez-vous, sire, remeltez-vous, » dit la voix d'un aide de camp.
Le prince se retrouva sur son lit, et regarda autour de lui, tout effaré.
a Je demande pardon a Sa Majesté de ravoir éveillée, dit l'aide de camp; mais elle poussait de tels gémissements que j'ai cru bien faire de l'arracher au cauchemar qui l'oppressait.
— Que ne l'avez-vous fait plus tôt ! » dit Jacinthe en^soupirant. i
Il se leva pour s'asseoie auprès d'une table, et jusqu'au point du joui* il resta immobile, la tète cachée dans ses deux mains.