CHAPITRE XVII
l'ivresse du triomphe.
La simplicité et la modestie ne sont pas communes chez les Gobemouches ; si par hasard un prince est infecté de ces vertus bourgeoises, on prend soin de l'en guérir au plus vite. Jacinthe en fit l'expérience. Ce ne furent pas quelques flatteurs, payés pour amuser et tromper le maître, ce fut la Gobemoucherie tout entière qui se rua aux pieds du jenne vainqueur et qui Tadora comme un Dieu. Ainsi est fait l'heureux peuple des Gobemouches. Amour, haine, mépris, chez lui tout est mode, tout est fureur. Vous réussissez le matin, vous êtes un grand homme; vous échouez à midi, vous n'êtes qu'un sot, trop longtemps méconnu. Rois et ministres ne sont pas les gérants d'une société sujette aux coups de la fortune, ce sont des acteurs qu'on paye fort
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cher pour remplir la scène et amuser le public. Aussi ne leur passe-t-on ni faiblesse, ni défaillance ; si on ne les applaudit pas, on les siflle.
Jacinthe avait réussi ; il était jeune, beau, victorieux ; tous les cœurs étaient à lui. De la frontière à son palais, durant une cavalcade de quinze jours, il lui fallut passer des revues et recueillir des députations sans nombre, traverser cent vingt arcs de triomphe, recevoir cent cinquante couronnes et six mille bouquets, donner quarantecinq mille poignées de main, saluer les dames, embrasser les jeunes filles, sourire à tout le monde et, ce qui n'était pas le moins rude, écouter sans faiblir trois cents harangues et deux cents compliments ; j'oublie la musique, les cloches, les bals et les dîners.
Jacinthe avait une santé de fer; il avait fait, en se jouant, le rude métier de soldat ; mais il apprit bientôt qu'il est plus aisé de supporter la peine que le plaisir. Les premiers temps, tout alla bien ; femmes et rois souffrent volontiers qu'on les traite en idoles ; mais au bout de quatre jours, notre héros se trouva un peu étourdi de tout cet encens ; à la fin de la semaine il râ» vait de repos et de solitude ; le neuvième jour.
s'il n'eût été un prince bien élevé, il eût jeté tous les discours par la fenêtre ; le dixième, il se sentit une envie féroce d'envoyer les députations par le même chemin, La gloire et la victoire, les lauriers et les guerriers, les Alexandre et les César lui bourdonnaient aux oreilles comme de; mouchesqu'onnepeutchasser. Ces honnêtes bourgeois qui quittaient leurs comptoirs pour lui chanter, sur le mode lyrique, la bataille qu'ils n'avaient point vue elles exploits qu'ils n'avaient point faits, ces magistrats qui jetaient leur grand sabre dans la balance de Thémis, et qui érigeaient en jijgement de Dieu les jeux de la force et du hasard, ces milices^ champêtres qui, avec la fierté des conquérants, défilaient au pas des moutons, tout cela agaçait Jacinthe et lui don^ nait des crispations nerveuses. Heureusement il avait auprès de lui le joyeux Pieborgne qui, d'un regard, d'un geste, d'un mot, encourageait si bien les orateurs, que la plupart restaient court, au grand amusement du roi. Mais tout s'use icibas, même le rire; aussi dès que Jacinthe aperçut Plaisir-sur-Or, sa chère capitale, peu s'en fallut quMl ne donnât de l'éperon dans le ventre de son cheval pour s'enfuir au plus vite et se réfu-
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gicr au château. Par bonheur pour les Gobemouches, rétiquette était là qui retenait le prince ; rien ne troubla l'ordre et la marche de l'armée victorieuse qui ramenait son chef en triomphe et le rendait à Tamour de ses sujets.
L'entrée fut admirable. Les rues jonchées de fleurs, les balcons pavoises, les femmes aux fenêtres, la foule sur les trottoirs, sur les arbres, sur les toits, tout annonçait la joie d'un peuple en délire. Tous les cœvrs battaient à rapproche des troupes, tous les yeux cherchaient le jeune vainqueur. Regardez. Deux hérauts d'armes ouvrent la marche ; voici toutes les musiques de la cavaleriequi jouent l'hymne national, voilà les soldats blessés, qui s'appuient sur leurs camarades, et portent avec eux trente drapeaux pris à l'ennemi ; voilà deux cents tambours qui résonnent b Tunisson ; c'est le chant favori des Gobemouches.
A cinquante pas derrière les tambours, à trente pas en avant de son état-major, parait Jacinthe monté sur son cheval de combat. A celle vue, un tiourra formidable couvre le bruit même des tambours ; les hommes agitent leurs chapeaux, les femmes remuent leurs mouchoirs : Vive le roi ! Le prince est pâle, et salue avec son épée;
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les cris redoublent, on voit des larmes dans tous les yeux. Qui ne mourrait pas pour un prince aussi brave et aussi charmant? Belles journées, si elles avaient un lendemain I
Le défilé dura six heures. Quand Jacinthe entra au château, il était ivre d'émotion, de fatigue et de bruit. Courir auprès de sa mère, l'embrasser tendrement, la rassurer, .recevoir ses larmes et ses baisers, ce fut la première chose que fit le prince ; mais ce devoir rempli, une pensée non moins chère s'empara de son esprit. Enfin il était libre, enfin il lui était permis de jouir de sa puissance, enfin il pouvait demander à Tamaris de régner avec lui. Une femme douce, bonne, timide, comme Tétait la vicomtesse, n'était-ce pas une compagne désignée par le ciel pour faire le bonheur d'un époux et permettre au roi d'exécuter ses grands projets.
Si amoureux qu'on soit, on ne va pas en habits poudreux offrir son cœur et sa main. Jacinthe s'habilla, et, faut- il l'avouer, il prit plaisir à mettre son uniforme le plus élégant. Jeune et victorieux, il voulait se présenter avec ses avantages. Était-ce coquetterie et vanité? Non, c'était le désir de plaire à celle qu'il aimait.
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Il se regardait dans la glace, et ne se trouvait pas mauvaise façon, quand on gratta à la porte. Un chambellan entra et salua profondément.
« Qu*y a-t-il? demanda Jacinthe.
— Sire, répondit l'officier du palais, je viens prendre les ordres 4e Sa Majesté. Il y a là, dans les salons, cent deux députa lions qui attendent.
— Cent deux députations, s'écria le prince terrifié ; qui les a convoquées?
— Sire, c'est le grand chambellan qui a fait ce que l'étiquette ordonnait.
— Cent deux députations, murmura le prince, cent deux députations I Quand donc échapperai-je à cet esclavage? Toujours roi, jamais homme ! Allons, monsieur, dit-il au chambellan, annoncez-moi, je suis prêt. »
Il le suivit avec la résignation d*un condamné qu'on traîne au supplice.
Le salon était rempli d'uniformes de toutes les couleurs, rouges, oranges, bleus, blancs, verts, etc. On ne voyait que broderies, croix, et rubans. Dans le royaume des Tulipes on adore Tégalilé, mais on la pratique d'une façon singulière ! Personne au-dessus de moi et moi au-desstis des autres^ c'est la devise qu'une longue éducc-
tion monarchique a gravée dans le cœur des Gobemouches.
Au milieu de ses habits bariolés se promenaient d'un air grave les chiens du prince, lis étaient chez eux et faisaient les honneurs du salon.
Chacun les appelait, chacun voulait les caresser; mais, avec le sentiment de leur dignité, ils se tenaient à part, et quand le maître parut, ils se couchèrent à ses pieds, en demi-cercle, immobiles et sérieux comme les sphinx du désert.
Le défilé commença.
La première députation était présidée par le directeur général de l'enseignement et des cultes, le vénérable baron Pleurard. Il s'avança d'un pas mesuré, soupira, mit ses grandes lunettes, et d une voix monotone commença le discours suivant:
« Sire,
« L'Éternel est le Dieu des armées. C'est lui qui donne la victoire aux princes qui l'honorent et qui pratiquent ses. commandements. Cestlui qui châtie et qui abat les orgueilleux dont Tambition et le caprice répandent comme de l'eau le sang des hommes. C'est lui qui met en poudre
la mâchoire des lions. C'est lui qui brise les superbes. La peur les consume au dedans, l'cpée les consume au dehors. Jeunes gens et jeunes filles, enfants et vieillards, tout est exterminé. Dieu les a vendus I Dieu les a livrés I Le juste se réjouit en voyant la vengeance et il lave ses mains avec joie dans le sang de Fimpie. »
— Assez, monsieur le baron, dit le prince.
L'Éternel est le Dieu des armées ; c'est lui qui refuse ou qui donne la victoire, je le sais, et je le remercie de ses bontés pour mon peuple. Mais le Dieu des armées se nomme lui-même le Dieu des vengeances; c'est par la guerre qu'il punit les fautes des nations ou les passions des rois. L'Ëtemel a des noms plus doux ; c'est aussi le Dieu de la paix, le Dieu qui pardonne. Cest lui qui permet aux honimes de vivre, de travailler, de cultiver leur âme, d*aimer leurs frères, de répandre sur la terre le bien-être et la vérité. C'est sous ce nom miséricordieux qu'il nous faut l'implorer désormais. Oublions laguerre et les maux qu'elle enfante, et puisse TËternel, dans sa bonté, nous épargner à jamais le retour d*un pareil fléau I »
Ces paroles, prononcées d'un ton ferme, et re*
Hgieusement écoutées, mirent toute l'assemblée en désarroi. Au lendemain d'une bataille, chacun arrivait avec une harangue guerrière. Il n'était si mince employé, si paisible boutiquier qui ne se disposât à pourfendre les Cocqsigrues avec des mots longs de deux aunes, et voilà que le vainqueur parlait de travail et de paix. Que faire en pareil cas? Les plus habiles rengainèrent leur discours pour s'en servir en meilleure occasion, et entonnèrent un liymne à la paix ; les autres, hors d'état d'improviser, lurent en souriant leurs dithyrambes et mirent une sourdine à ces terribles accents ; un seul, plus naïf ou plus habile, ne tint compte de ce qu'il avait entendu : il emboucha la trompette et sonna la charge avec l'entrain d'un vieux soldat. C'était le syndic de r honnête compagnie des merciers-bonnetiers.
« Sire, dit-il, nous sommes de bonnes gens qui n'entendent rien aux finesses de la diplomatie. Nous n'avons pour nous que ce gros bon sens que dédaignent les beaux esprits qui cherchent midi à quatorze heures. Mais chez nous, quand une guêpe bourdonne, onTécrase, et quand un loup se met à hurler on lui loge quatre balles
dans le ventre. Il y a cinq cents ans qu'on se bat avec les Cocqsigrues, il est temps d'en finir avec celte vermine. La chose serait faite depuis longtemps si Ton n'avait pas écouté les folliculaires et les avocats. Sire, achevez cette œuvre providentielle. Donnez- nous une paix solide en exterminant le dernier de nos ennemis. Nous sommes invincibles. Si quelquefois nous avons eu le dessous, c'est qu on nous a trahis. Aujourd'hui nous n'avons rien à craindre de semblable : nos ressources sont inépuisables, nos soldats aguerris, que tardons-nous? Ces misérables Cocqsigrues osent dire qu'un seul d'entre eux viendrait à bout de six Gobemouches ; l'histoire est là pour faire justice de cette fanfaronnade: un seul Gobemouche avale dix Cocqsigrues, chacun sait ça. En avant ! Sire ; déployez l'étendard de la victoire; on verra si la peur entre dans rame... »
Un aboiement formidable couvrit les derniers mots de l'orateur. Un dogue mal appris qui, jusque-là, s* était contenté de grogner, s'effraya des gestes héroïques que prodiguait l'honorable syndic, et, se croyant menacé, lui sauta à la gorge avec une telle rage que le pauvre homme
tomba, sans pouls ni voix, entre les bras de ses voisins. Par malheur un chien n'aboie jamais seul. A l'appel du dogue, toute la meute répondit par des bonds furieux et d'effroyables hurlements. [1 y eut un moment d'inexprimable confusion. Députés, chambellans, valets couraient après ces nouveaux alliés des Cocqsigrues et frappaient à tour de bras. Il fallut plus d'un quart d'heure avant que l'ordre se rétablît.
Jacinthe, qui avait eu quelque peine à garder son sérieux, trouva des paroles aimables pour excuser cet incident ridicule. Il promit que justice serait faite, consola l'orateur ébahi et lui donna une poignée de main si cordiale, qu'au mépris de l'étiquette le bonhomme lui sauta au cou et pleura d'attendrissement.
Celte scène avait touché tous les cœurs; le jeune roi mit le comble à l'émotion générale, en terminant la séance par les mots suivants, qui furent couverts d'acclamations.
« Messieurs, dit-il, je suis heureux et fier de votre confiance. Continuez à m'aider de vos conseils et de vos avis. Si la liberté de la parole était bannie de la terre, c'est ici qu'elle trouverait un asile. Le premier besoin, le premier droit
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d'un prince est de connaître la vérité; le premier devoir des sujets est de la dire sans arrogance et sans faiblesse. Adieu. »
Dès le soir même les journaux imprimèrent en gros caractères cetfe réponse mémorable. 11 n'y eut que la Vérité officieHe qui n'en parla point. L'administration n'entendait pas que le prince s'émancipât; elle continuait les bonnes traditions. Les journaux officiels ressemblent aux commentaires que les savants ajoutent aux textes de l'antiquité : on y trouve rarement ce qu'on cherche, mais en revanche on y trouve toujours ce qu'on ne cherche pas.