CHAPITRE XIX
DAS EWIG-WEIBLICHE.
Le ministère du comte de Touche-à-Tout occupait une des ailes du château ; on y communiquait à l'intérieur par la galerie des fêtes, déjà préparée pour le bal du soir. C'est ce chemin que choisit Jacinthe. Il arrivait ainsi sans être vu; il pouvait surprendre Tamaris et mettre aux pieds de la belle vicomtesse, on pas le roi qui commande, mais Tamant qui supplie.
A peine entré dans le salon, le prince entendit la voix et le pas de Tamaris. Elle approchait: un moment encore, il allait tomber à ses genoux.
vous ! qui avez aimé, vous qui aimez encore, époux jeunes ou vieux, avez-vous oublié rheure où, le cœur tremblant, vous alliez dire à la bien-aimée le secret qu elle avait depuis long-
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temps deviné ? Avez-vous oublié le frisson qui courait dans vos veines, le feu qui brûlait votre front? Non, ce souvenir ne s'efface jamais ; tous les plaisirs de la vie ne valent pas ce trouble et celte inquiétude.
le jeune roi en était là. Pâle, agité, il écoutait. Déjà il entendait le frôlement de la robe ; la main de Tamaris appuyait sur le bouton de la porte. Tout à coup, ô dérision de la fortune ! Jacinthe s'abattit sur le parquet : le prince n'était plus qu'un caniche I
Éperdu, il s'enfuit, et, trouvant une porte ouverte devant lui, il alla cacher sa honte sous les meubles d'une chambre déserte. Le sort le poursuivait. Il n'était pas remis de ses angoisses, que Tamaris entra, suivie de Jonquille, qui portail dans ses bras sa levrette favorite. C'était dans le boudoir de sa bien-aimée que le malheureux Jacinthe s'était réfugié.
. Jonquille coucha sur un canapé sa chère Mirza, qui grognait, et se mit à genoux pour la caresser.
« Que tu es sotte avec cet animal ! dit Tamaris. Laisse là ce chien, viens me coiffer.
— Ah! mademoiselle, s'écria Jonquille en
poussant un soupir, vous ne savez pas ce que c'est que d*aimer !
— Non, je n'aime pas les bêtes.
— Qui n'aime pas les bëtes n'aime pas les hommes, x> dit Jonquille.
Après cette belle sentence, elle dénoua les cheveux de sa maîtresse.
a Surpasse-toi, Jonquille, dit la vicomtesse. II faut qu'au bal de ce soir ma toilette fasse mourir d'envie toutes les femmes.
— Elles n'ont pas besoin de cela pour crever de jalousie, dit Jonquille.
— Tu me flattes ?
— Non, mademoiselle; ce n'est un secret pour personne que vou^ serez bientôt notre reine.
— Qui dit cela? demanda Tamaris d'un air dédaigneux.
— Tout le monde, mademoiselle. L'amour du prince éclate à tous les yeux. Pauvre jeune homme I ses aides de camp racontent qu'ils en faisaient ce qu'ils voulaient en lui parlant de vous. Ce qui m'étonne, c'est qu'il ne soit pas encore ici.
— Fais attention à ma coiffure, dit la vicom-
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tesse en se miranl; il me semble qu'à droite il y a une fleur qui n'est pas à sa place.
— Savez-vous, mademoiselle, reprit la camériste, qu'une femme doit être fière d'inspirer une passion aussi vive?
— Je ne dis pas non, répondit négligemment Tamaris.
— Tenez, mademoiselle, dit la sensible Jonquille, quand vous parlez de la sorte, le sang me bout dans les veines. Y a-t-il rien de plus beau que le prince?
— Qu'est-ce que la beauté chez les hommes?
dit Tamaris. Cela ne sert qu*à augmenter leur fatuité.
— 11 a, dit-on, de Tesprit comme un ange.
— Dis plutôt comme un démon, reprit Tamaris. II a déjà blessé mon père et tous nos amis. Trop d'esprit est chose dangereuse chez les rbis et chez les maris.
— Songez qu'à seize ans c'est un général victorieux.
--- Oui, il se croit fait pour dominer. Les fées^ dit-on, lui ont donné la force en partage ; il faut que tout plie devant lui.
-^ Vous ne l'aimez donc pas, mademoiselle?
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— Ma pauvre Jonquille, dit Tamaris en riant, tu n'es pas de ton siècle. L*amour est bon pour les petites gens ; une femme de mon rang est au-dessus de cette triste folie... Que tu mets mal mon rouge! contînua-t-elle en élevant la voix; force donc au-dessous de Fœil. Bien. Un peu plus de blanc sur mon cou. Prends ton pinceau : il y a là une veine qui a perdu son bleu. Comment me trouves-tu?
— Charmante, mademoiselle. Mais je ne comprends pas que, belle comme vous êtes, vous refusiez une couronne.
— Qui te dit que je refuse?
— Dame I mademoiselle, je croyais que pour épouser les gens il fallait les aimer.
— Où prends-tu de pareilles folies? Si on n'épousait que ceux qu'on aime, le monde serait peuplé de vieilles filles. La seule condition, pour se marier, c'est de n'aimer personne. Je n'ai aucun goût pour cet enfant vaniteux, c'est vrai, mais tout autre me serait aussi indiffèrent. Ce qu'on cherche en se mariant, ce n'est pas un mari, c'est une position. Il ne me déplail pas d'ôtre reine; je crois que je me tirerai pas mal de ce rôle. De la cour, je ferai le séjour
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des plaisirs et des fêtes ; amie d'un luxe élégant, j'encouragerai le commerce et je protégerai les arts. Je donnerai le ton ; on ne verra que par mes yeux. Je ne m'en tiendrai pas là, je sais ce que je vaux, et, si le prince m'aime vraiment, je gouvernerai.
— Et votre père, mademoiselle ?
— Mon père fera ce que je voudrai ; il a déjà riiabitude de m'obéir, j'aurai soin qu'il ne la perde pas, et malheur à qui me déplaira ! Mets une lampe derrière moi, pour que je me regarde. Il .me semble que tu t'es surpassée. Le prince n'a qu'à bien se tenir. Ce soir, ma bonne Jonquille, tu salueras la reine des Tulipes. Ma robe est-elle prête ?
— Il y a une dentelle à xîoudre au corsage ; c'est l'affaire d'un instant. »
Tandis que la maiiresse et la camériste causaient ainsi, un second dialogue s'engageait dans le boudoir. Mirza, qui s'ennuyait sur le canapé, s'était mise à fureter sous les meubles ; elle y avait découvert le pauvre caniche. Mirza était de trop bonne maison pour souffrir auprès d'elle un barbet ; elle se mit à grogner entre «es dénis. Avant qu'elle n'éclatât en aboiements,
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Jacinthe lui sauta au cou pour la faire taire à tout prix ; mais il n'est pas aisé d'étrangler les gens quand on n'en a pas Thabitude. La levrette échappa aux crocs de son ennemi et se sauva dans les jambes de Jonquille en poussant des hurlements pitoyables. Jonquille oublia tout pour prendre dans ses bras sa bien-aimée.
« Mademoiselle 1 cria-t-elle, Mirza est blessée» son sang coule. Au secours !
— Ma robe, malheureuse ! ma robe! cria Tamaris.
— Votre robe, la voilà, dit Jonquille; la fasse qui voudra I Vous n'avez pas de pitié pour le pauvre monde. »
Et jetant à terre dentelles et satin, elle se mit à pleurer en couvrant de baisers la levrette.
A ce moment le comte entra ; il venait cherclier sa Ûlle. Rcvôtu de son costume brodé d'or, Tépée au côté, le chapeau sous le bras, la poi-^ trine chamarrée de plaques et de inibans, il avait un grand air ; mais son regard était plus soucieux que de coutume^ 11 ne se dérida qu'en regardant Tamaris.
« Que tu es belle ! mon enfant, lui dit-il en la baisant au front; mais pourquoi n'es-tu pas
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prête? Hâte-toi. J'ai les plus mauvaises nou* velles : nos ennemis entourent le prince ; on le séduit avec de grands mots. S*il ne se déclare ce soir, nous sommes perdus. Je n'ai plus d*espoir qu'en toi.
— Hélas 1 mon père, dit Tamaris, je n'irai pas au bal ; voyez ce que Jonquille a fait de ma robe.
— Quelle est cette folie? dit le comte. Perdezvous la tête, Jonquille?
— Non, monsieur, je ne perds pas la tête, reprit la camériste toujours en larmes; mais je ne veux pas rester dans une maison où on n'est pas en sûreté. Voyez ce qu'on a fait à Mirza.
— Elle a été mordue, dit le comte.
— Mordue I s'écria Jonquille en se tordant les bras, et par un chien enragé, peut-être I Ah I ma pauvre Mirza, nous sommes perdues I
— Mon père, cela n'arriverait pas, dit sèchement Tamaris, si vous aviez fait signer au prince l'ordre de détruire les chiens errants ; mais votre pouvoir n'allait pas jusque-là. Vous êtes d'une faiblesse I . . .
— Epouse le prince, ma fille, tout changera.
Seul, je lui ai déjà fait déclarer la guerre mal-
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gré lui ; avec ton secours, nous n'en resterons pas là : je te réponds qu'il fera toutes nos volontés. Voyons, ma bonne Jonquille, remettezvous et occupez-vous de ma fille, nous n'avons pas de temps à perdre. »
Mais Jonquille pleurait toujours, et, pour apaiser sa femme de chambre, la fiëre Tamaris, qui s'apprêtait à gouverner un empire, ne dé. daigna pas de se mettre à genoux et de caresser Mirza.
u Ne la touchez pas, mademoiselle, dit Jonquille; si elle était enragée!...
— Mais enfin, s'écria Touche-à-Tout, me dira-t-on où et quand cette béte a été blessée?
— Ici même, monsieur le comte, dit Jonquille ; là, sous ce canapé. Ah ! mon Dieu ! j'entends quelque chose qui remue. Au secours !
— Silence, dit le comte, n'ébruitons pas cette sotte aventure. Ce soir nous irions la fable de la cour. 9
Il tira son épée et se mit à sonder tous les meubles de la chambre. Jacinthe, poursuivi, reculait de fauteuil en fauteuil, mais, poussé dans un coin et déjà touché, il sentit qu'il était perdu. Il sortit brusquement de sa retraite, et se traîna
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aux pieds de Tamaris. Il ne lui demandait pas grâce, et cependant il se disait qu'elle seule pouvait le sauver.
« L'horrible bête, cria la vicomtesse; tuez -la, mon père, tuez-la.
— Un des amis du prince? dit Touche-à-Tout.
Que ne puis-je du même coup frapper le protecteur et le protégé. Meurs, misérable ! »
Jacinthe sentit le froid de Tacier qui lui traversait la chair; il bondit sur un meuble qu'il arrosa de son sang, et voyant devant lui la fenêtre, il s'y précipita, rompit la glace en éclats, et tombant lourdement sur la tête, resta étendu sur le pavé.
Le comte remit froidement son épée au fourreau, s'approcha de Jonquille, prit Mirza par la peau du cou, ouvrit la fenêtre, et, d'un tour de bras, envoya la levrette rejoindre le caniche.
« Et maintenant, dit-il à la camériste tremblante, prenez celte bourse et habillez votre mai- Iresse. Plus de larmes, ou je vous chasse.
— Monsieur le comte est bien bon, » dit
Jonquille en pesant la bourse et en essayant de
sourire.
Rendons-lui justice, elle ne pleura pas et haït.
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billa Tamaris à merveillç. Mais plus d'une fois, en songeant à Mirza, la pauvre fille étouffa ses sanglots, et peu s'en fallut qu'elle ne s'évanouit. La servante n'avait pas le cœur stoique de sa maîtresse; il faut lui pardonner, elle n'avait pas reçu une aussi forte éducation.