‹ La prince-canicheChapitre 37 sur 46 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

ou LON SERA BIEN AISE DE TROUVER ARLEQUIN

Quand le prince-caniche revint à lui , il eut quelque peine à se reconnaître. Faible et tremblant , il était sur les genoux d'une femme qui lui épongeait le sang de ses blessures, tandis qu'un gros chien le réchaufTait de son haleine et le léchait tendrement.

« C'est toi, mon vieil Arlequin? murmura Jacinthe.

— Moi-même, répondit le bouledogue. Ce soir, en rôdant le long du château, je t'ai trouvé par terre auprès d'une levrette écrasée. La ronde approchait ; mort ou vif, on allait te jeter à la voirie ; je t'ai emporté dans mes crocs, au risque de t 'achever. Giroflée t'a reconnu, elle est venue à ton secours. Elle t'aime, cette fille-là.

248 LE PRINGB-CANICHE.

— Âh I mes bons amis, mes seuls amis, s'écria Jacinthe I à quoi m'ont servi la puissance, Tesprit, la beauté? On me hait, on me craint, on me trompe ; je ne trouve que des ingrats et des traîtres. Fatal présent des fées, je te maudis, je te rejette ; rien n'est beau que la bonté ! n

Et il se mit à pleurer.

Tout à coup Giroflée poussa un cri. Ce n'était plus un chien qu'elle avait sur les genoux, c'était un jeune homme habillé comme un prince, et beau comme le jour, malgré le sang qui Téclaboussait. Une bégueule se fût levée, au risque de jeter le blessé par terre ; Giroflée était trop honnête femme pour avoir de ces peurs égoïstes, mais elle fut uu peu surprise ; avouez qu'on le serait à moins.

a Bon Dieu I qu'est-ce que vous faites là? ditelle à Jacinthe.

— Quoi, ma bonne Giroflée, tu ne me reconnais pas? je suis Fidèle, le confident de tes secrets.

— Voulez-vous bien vous taire et vous lever ! s'écria la pauvre fille en rougissant. Que penserait-on de moi si on nous voyait?

— On penserait que tu es une bonne fille, »

dil une voix argentine. Giroflée tourna la tête et vit une belle dame qui avait une baguette à la main. C'était la fée du jour; son regard était triomphant.

Elle prit de Teau dans sa main, souffla trois fois dessus, et la jeta au visage du prince, qui, à l'instant même, se dressa sur ses pieds sans une égratignure, sans une tache de sang.

« Jacinthe, dit la fée, tes épreuves sont flnies. Désormais tu n'as plus à craindre la sévérité de ma tendresse. L'expérience t'a appris ce qu'il y avait de perfide dans les présents de ma sœur ; tu sais quel est le prix de la bonté ! Règne maintenant pour le bonheur de tes peuples, et n'oublie pas que chez les rois la bonté s'appelle la justice.

— Marraine, dit le prince, ne m'abandonnez pas.

— Mon enfant, dit la fée, tant que tu auras besoin de moi, je serai là. Chaque fois que lu m'appelleras, fusse je au bout du monde, je viendrai à ton secours ; maintenant, songeons au phis pressé, retournons au château.

— Et mes amis, dit Jacinthe, regardant tour à tour Arlequin et Giroflée.

2S0 LE PRIlfCE-CÂNICHE.

— Pour Giroflée, je n'ai rien à faire, répondit la bonne marraine; elle aime, elle n'a pas besoin des fées pour être heureuse, charge-toi de sa fortune. Quant à toi. Arlequin, ajouta la fée, je t*accorde pour un moment le don de parler comme un homme ; demande-moi ce que tu voudras.

— Mon bon Arlequin, dit le prince, viens avec moi, tu seras mon secrétaire, mon compagnon, mon ami. Prëféres-tu une place, des honneurs, la richesse? parle, tout ce dont je dispose est à toi.

— Merci , freluquet, dit Arlequin , tu as un bon cœur, ça me fait plaisir ; merci, madame la fée, vous avez pitié d'un vieux vagabond, on voit que vous n'êtes pas une femme ordinaire ; mais je n'ai besoin de rien ; je ne veux rien. Chien je jsuis né, chien je veux mourir. Moi, devenir un homme? Être méchant, faux, perfide, égoïste comme cette lâche engeance? Jamais.

— Tu ne m'aimes donc pas ? dit tristement Jacinthe.

— Petit, reprit le bouledogue, tu es trop jeune pour me comprendre. Quand on est vieux comme moi, qu'on a été trompé comme moi, on est en-

core capable d'aimer, on est incapable de croire ' à Taffection d'autrui. Tu as seize ans, tu es beau, tu es bon, le monde t'appartient, va où la destinée t'appelle ; moi je n*ai plus rien à désirer ni à craindre, j'ai vu le fond de la vie, il ne me reste plus qu'à mourir. Je suis las d'aboyer après les chiens, que serait-ce donc s'il fallait aboyer après les hommes? ne m'envie pas le repos et la liberté, c'est mon seul bien. »

Le prince insista, ce fut peine perdue ; tout ce qu'il put obtenir delà fée, c'est qu'il continuerait à entendre le langage des chiens, et qu'il pourrait à l'occasion causer jivec le vieil Arlequin.

« Adieu, ma bonne Giroflée, dit Jacinthe; loi du moins tu ne me quitteras pas ; tu viendras au château. Avant une heure tu auras de mes nou*velles. Narcisse sait-il écrire?

— Il écrit si bien, dit Giroflée, qu'il y a dix jours il m'a envoyé une longue lettre pour me ' confier ce que Votre Majesté lui a promis.

— Giroflée I je t'y prends encore, dit Jacinthe, en la menaçant du doigt. Si tu as mon secret^ j'ai le tien ; je compte sur toi, compte sur moi. »

Et il partit avec la fée.

Remontée dans l'atelier, Giroflée se promenait à grands pas; elle allait, elle venait, sans pouvoir s'arrêter.

«Est-ce un rêve, disait-elle? Quoi! ce beau prince, ce granid roi, car c'est un grand roi, je Tai tenu sur mes genoux, et je lui ai dit : « Fidèle, donne-moi la patte? » El je lui ai mis un ruban autour du cou, et je l'ai caressé, et je l'ai... Vraiment on lirait de pareilles choses dans un livre qu'on n'y croirait pas.

— Eh bien, ma fille, dit une grosse voix, le souper est-il prêt?

— Quel souper? dit Giroflée, tressaillant comme quelqu'un qui se réveille.

— Quel souper ! dit Lapointe. Perds-tu la télé? ne sais-tu pas que ce soir j'attends notre ami Leloup? A force de travailler, lu en oublies l'heure de manger?

— Il s'agit bien de travail et de souper, s'écria Giroflée. J'épouse Narcisse, notre fortune est faite.

— Tais-toi, malheureuse I Es-tu folle ? Entrez, monsieur Leloup, entrez.

— Entrez, monsieur Leloup, dit gaiement Giroflée, en faisant une belle révérence au gardien

stupéfait. Monsieur Leloup, je suis votre servante, mais je ne serai jamais votre femme. Je suis madame Narcisse; mon mari et moi nous entrons au château ; chacun son tour, monsieur Leloup.

— Il parait que M. Narcisse a de grandes protections? dit le gardien d'un air narquois.

— Oui, nous avons un protecteur qui en vaut bien un autre. Vous le connaissez, monsieur Leloup ; c'est Fidèle, vous savez bien, Fidèle, le caniche qui s'est réfugié sous la guérite de Narcisse ?

— Bonté du ciel I c'était un des chiens de la reine, dit Leloup, en se frappant le front.

— Vous l'avez deviné, s'écria Giroflée, riant aux éclats, c'est le favori de Sa Majesté.

— Ne croyez pas un mol de ces sottises , mon cher Leloup, dit le père Lapointe; c'est une folle qui s'amuse à nos dépens. Je me moque pas mal de la reine et de son chien. Je l'ai fait tourner rudement dans cette roue, ce beau caniche à cinq pattes. Asseyez- vous , compère, et touchez là, vous aurez ma fille. En attendant, j'ai eu la bonne idée d'apporter un pâté et deux bouteilles de vin, nous ne jeûnerons pas.

251 LE PRINCE-CAlflCHE.

— Soupez, mon père, et dites que je suis folle, cela n'empêchera pas que tout à FheureM. Leioup m'ôtera son chapeau à deux mains et me dira : Mademoiselle de Girofla, je vous demande votre protection. »

Les deux amis haussèrent les épaules, et se mirent à table. Giroflée ne voulut point s'asseoir avec eux. Les yeux fixés sur le coucou, elle suivait avec anxiété chaque pas de Paiguille.

« Mon père, vous n'entendez pas de bruit dans la rue?

— Non, personne n'y passe à cette heure.

— Mon père, n'est ce pas un cheval qui s'arrête à la porte ?

«— Tais-toi donc, laisse-moi en repos. »

L'heure avançait ; Giroflée ouvrit la fenêtre. « Mon père, il me semble qu'Arlequin aboie .

— Finiras-tu? dit Lapointe, en se levant de table. Ma patience est à bout.

— Mon père, le chien aboie ; entendez^vous, entendez-vous? 11 y a quelqu'un à la porte; attendez, monsieur le soldat, je descends^ »

Leioup était en bas avant elle. tJh dragon était là ; il demandait le sieur Lapointe et mademoiselle Giroflée j il avait une pancarte pour Tun et

ARLEQUIN ET GIROFLEE. 255

un paquet pour l'autre. Giroflée accourut, un verre à la main.

« Monsieur le militaire, on ne refuse pas un verre de vin.

— Non certes, dit le galant troupier, surtout quand il vient d'une si jolie main. »

Il essuya sa moustache, avala d'un trait, et regardant Giroflée :

(( Ils étaient furieusement pressés au château, dit-il, car ils m'ont ordonné d'aller ventre à terre. Vous pouvez vous vanter d'avoir de fameuses connaissances, mademoiselle. Voulezvous me signer mon reçu ? »

Le dragon parti. Giroflée remonta l'escalier quatre à quatre, tenant son précieux paquet. Lapointe tournait entre ses mains la pancarte ; Lcloup ouvrait de grands yeux et regardait le cachet .

« Il n'y a pas à dire, monsieur Lapointe, ça vient du cabinet du roi, c'est écrit sur la cire, et d'ailleurs je connais ça, j'en ai porté chez plus d'un grand seigneur.

— Ça me fait un drôle d'effet, disait Lapointe ; ce papier me brûle les doigts. Voyons, Giroflée, puisque tu as la chance, lis-nous ce qu'il y a làdedans. »

Giroflée baisa le cachet, et, pour ne pas le briser, déchira le papier tout autour ; puis elle tira de l'enveloppe une grande lettre pliée en quatre, et lut ce qui suit :

a Au sieur Lapointej concierge de notre château royal.

— Concierge, il y a concierge, s'écria le bonhomme. Vive le roi ! Tout ce qu'il voudra est à lui : ma fille, mon sang, ma vie. Leloup, mon ami, vous concevez que dans ma position, je retire la parole que je vous ai donnée ; mon devoir est d'obéir à mon maître. Le roi le veut. Vive le roi I

— Attendez donc avant d'être ingrat comme un grand seigneur, dit Leloup ; vous ne savez pas seulement ce que le roi vous demande. »

Giroflée continua :

c( Amé et fidèle, nous avons appris que vous avez une fille aussi recommandable par sa bonté que par son esprit. Nous désirons la donner en mariage au sieur Narcisse, que nous avons nommé secrétaire de notre biireau des pétitions pour le récompenser de son dévouement à notre personne au moment d'un grand péril. Nous comptons que vous aurez quelque plaisir à faire

notre volonté, et nous vous assurons, le cas échéant, de notre bienveillance royale.

C( Moi, LE Roi. »

— Ma fille, s'écria Lapointe, viens m'embrasser. Es-tu heureuse d'avoir un père comme moi, un père à qui le roi écrit de sa propre main ? Tu épouseras Narcisse, entends-tu? Je le veux, je Tordonne. Embrasse-moi encore , je pleure comme un veau. Ah! Leloup, mon ami, qu'un père est heureux quand il a une fille aussi docile que la mienne !

— Et le paquet, vous ne l'ouvrez pas? » dit Leloup, quisemordaitles lèvresetfronçaillesourcil.

Sous un quadruple papier, cacheté et ficelé, Giroflée trouva une boîte en ébène avec une petite clef d'argent. Dans la boite il y avait une jolie somme en pièces d'or, le portrait de la reine, et une lettre ainsi conçue :

« Ma chère enfant, je sais tout ce que tu as fait pour notre Fidèle; il me tarde de t' embrasser. Fidèle l'envoie cet argent pour ton trousseau, je me charge de la dot.

« Ton amie, a Moi, la Reine. »

258 LE PR1NCE.-CA291CUE.

— C'était le chien de la reine ! dit Leloup en s'arrachant une poignée de cheveux, j'ai étèassez bêle pour ne pas le deviner.

— Narcisse a été plus fin que vous, dit Lapointe ; j'ai toujours eu du goût pour ce garçonlà, il me ressemble.

— Oui, dit Leloup, vantez-vous, monsieur Lapointe, vous qui avez si bien traité le caniche à cinq pattes !

— Taisez-vous, malheureux I s'écria le cloutier, n'oubliez pas que vous parlez à un fonctionnaire de rËtat,à un des concierges de Sa Majesté.

— Yous aviez raison, mademoiselle Giroflée, dit tristement le gardien, je vous demande votre protection.

— El je vous l'accorde volontiers, dit Giroflée qui ne pouvait détacher ses yeux du portrait de la reine ; je suis si heureuse que je voudrais que le monde entier fût en joie ; j'embrasserais le soleil et la lune.

— Je ne suis pas le soleil, mademoiselle Giroflée, mais si vous le permettez.;.

— Insolent I dit Lapointe.

— Mon père, dit Giroflée, ne parlez pas ainsi, vous feriez croire que la fortune nous tourne la

ARLEQUIN ET GIROFLEE. '259

lôte. Monsieur Leioup, embrassez-moî, Narcisse n'en sera pas jaloux. »

Leloup l'embrassa sur les deux joues, et sorlil en murmurant tout le long du chemin :

« Malheureux I c'était le chien de la reine ! »

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