CHAPITRE III
DK L ARITHMETIQUE POLITIQUE CHEZ LES GOREllOUGHES.
Enfin elle arriva, cette heure solennelle où Jacinthe' fut proclamé roi aux cris dune foule enivrée. Rien ne manqua à celte auguste cérémonie. On fit de la musique à coups de canon et des discours à coups de ciseau, on couronna trente rosières qu'on se hâta de marier le jour même, on paya des mois de nourrice, on dressa vingt mâts de cocagne, on tira cinquante loteries, on déchaîna sur les places publiques tout ce qu'on trouva de trompettes, de trombones, de cimbales, de timbales^ de lambours et de lamtams ; ce tapage enragé a de tout temps charmé les Gobemouches. Pour eux le plaisir^ c'est le bruit.
La reine était trop timide pour s'abandonner à cette joie populaire. Au sortir du couronnement^
1i LE PUlNGE-GANlCUiJ:.
clic voulut que Jacinthe présidât le conseil des ministres, et que dès le jour de son avènement le jeune prince commençât son métier de roi.
Chacun sait que le peuple des Gobemouclies, élevé religieusement depuis des siècles dans les principes de la plus pure scolaslique, a un souverain mépris pour Texpérience, et ne croit qu'aux mathématiques, à la métaphysique, à la logique et à la rhétorique. Ses législateurs Font servi à souhait en demandant à la psychologie la forme de leur gouvernement. De même qu'il y a dans l'âme humaine trois forces distinctes et constitutives, la pensée, le discours et l'action, il y a chez les Gobcmouches trois grands ministères, et trois ministres complètement étrangers Tun à l'autre. Le premier gouverne sans deman • der avis à personne, le second parle sans rien faire, le dernier donne des conseils que nul n'écoute. Grâce à celte ingénieuse séparation de pouvoirs, la raison pure est satisfaite, la logique est respectée, la métaphore triomphe, et rien ne gène l'action incessante d'une paternelle autorité.
Quand le prince entra dans la salle du conseil, il y trouva les ministres qui allaient achever son
DE L'ÂEiTllMËTlQLE POLITIQUE. :2ô
éducation. Ces trois hommes d'Élat, qui ont laissé un grand nom dans les annales des Gobe' mouches, étaient le comte de Touche-à-Toul, le baron Géronte Pleurard et le chevalier Pieborgnc, naguère la gloire du barreau, et depuis dix ans rhonneur de la tribune et l'avocat du gouvernement.
Touche-à-Tout était un petit homme, maigre, noir, fébrile, qui ne connaissait ni plaisir, ni repos, ni sommeil. On ne Tavait jamais vu ni rire, ni pleurer. Du matin au soir et du soir au matin, il signait, signait, signait. Tandis qu'il écrivait de la main droite, il sonnait de la main gauche, expédiant ordre sur ordre, instruction sur instruction, nomination sur nomination, dépêche sur dépêche, courrier sur courrier. On eût dit que sur lui reposait la machine ronde, prête à s'écrouler si cet infatigable petit homme cessait un instant de signer.
Le baron Géronte Pleurard était un grand vieillard maigre et chauve, avec un long nez et un menton qui n'en finissait pas. 11 portait d'énormes lunettes bleues qui lui donnaient Tair d'un hibou, prenait du tabac toutes les cinq mi nutes, et ne pouvait dire un mot sans soupirer.
26 LE PRINCE-CANICUE.
C'était un sage ; il ne pensait rien, ne disait rien, ne faisait rien qu'on n^eût pensé, dit ou fait avant lui. Il savait tout et ne doutait de rien. Aussi places et honneurs pleuvaient-ils sur cette tétc infaillible; les Gobemoucbes le considéraient comme le plus solide pilier de rÉIat.
Quant à l'avocat Pieborgne, c'était un joyeux compagnon qui respirait la force et la santé. Sa face épanouie, ses yeux moqueurs, son nez retroussé, ses grosses lèvres, son triple menton, tout annonçait un liomme heureux de vivre et qui n a aucune envie de se tuer pour la république. Les bras croisés, la tête haule, le regard insolent, il avait Tair d'un boxeur au repos.
Sur l'invitation du prince, chacun prit place autour de la table; le conseil commença. Touche'à-Tpul avait devant lui des montagnes de paperasses qui le cachaient tout entier; le baron Pleurard tenait sur ses genoux un grand portefeuille vide; Pieborgne, que rien ne gênait, croisa les jambes, enfonça ses mains dans ses poches, et, la télé renversée en arrière, se mit à suivre des yeux les mouches qui tournaient en l'air.
« Sire^ dit le comte de Touche-à-Tout, un an-