I. IONNETTE
Pavée OU 11011, VOici les titres. (Remettant les titres sur la table
et chancelant peu à peu.) Maintenant, je possède encore, toutes mes dettes payées, car elles le sont, je possède encore un million en or, tout neuf. C'est superbe à voir.
RICHARD
Asseyez-vous, on dirait que vous allez tomber. Vous êtes toute pâle, vous avez le sang au cœur.
LION NETTE, avec un grand effort.
Ne craignez rien, je suis forte. Je ne peux pas garder éternellement un million en or... si beau qu'il soit... c'est encombrant, et puis on pourrait me le voler. .. et l'argent... c'est tout dans le monde ! sans compter qu'en numéraire ce million ne rapporterait rien... et je veux qu'il rapporte... je voudrais donc le placer... le mieux possible. 11 faudrait me le placer incessible et insaisissable, comme la petite rente qui reste à M. de Hun, pour que j'aie du pain aussi dans mes vieux jours. Je suis si dépensière. C'est sur vous que je compte pour cela.
RICHARD
Et où est-il, ce million ?
LIONNETTE
Il est là-bas, chez moi, dans la maison que j'ai... achetée, dans un coffre, que j'ai même oublié de fermer, par parenthèse... de sorte qu'il y a des pièces d'or un peu partout...
sur la table... sur les tapis... Le commissaire de police ouvrait des yeux!... Si les valets en ont pris, vous ne direz rien... Je suis riche... car il y a aussi, dans un meuble, un testament de M. Nourvady, qui, en cas de mort, me laisse toute sa fortune : quarante millions . Cela en vaut la peine ! mais la mort est comme toutes les choses de ce monde, il ne faut pas trop compter sur elle.
RICHARD, à part.
Pauvre créature !
LIONNETTE
Vous avez déjà ma procuration du temps que mes affaires étaient embrouillées. Elle vous servira pour prendre possession de ma maison et de mon capital... en mon absence. 11 doit y avoir aussi des bijoux, beaucoup de bijoux dans les armoires; je ne sais pas lesquelles, par exemple; je ne les ai pas ouvertes; je n'y ai pas pensé! Vous prendrez tout en dépôt chez vous. Je n'en ai pas besoin en voyage... et puis on m'en donnera bien d'autres — maintenant; on m'en donnera tant que je voudrai.
RICHARD
Et vous partez avec M. Nourvady?
LIONNETTE
Nous partons aujourd'hui même.
RICHARDi
C'est convenu?
I ONNETTE.
Je pense; —je ne l'ai pas encore revu, mais je tiens absolument à partir aujourd'hui.
EL où est le rendez-vous?
LIONNE! TE
Je suppose qu'on viendra me prendre ici.
RICHARD
Tout bonnement?
LIONNETTE
Tout bonnement, à moins qu'on n'ait déjà assez de moi... cela peut arriver... Tout arrive... Ce serait drôle.
RICHARD
Alors vous aimez M. Nourvady ?
LIONNETTE, espérant tromper Richard.
Follement et depuis longtemps déjà. Je luttais. Et puis, franchement, au point où j'en étais, c'était le seul parti à prendre.
RICHARD
Et votre mari?
LIONNETTE, sincère.
Oh! lui! c'est autre chose, je le hais... mais je le hais bien... par exemple...
RICHARD
Et votre entant?
LIONNETTE
Je vois où vous voudriez en venir, mon cher monsieur Richard... vous voudriez m attendrir: Touchez mes mains,
elles sont froides; écoulez ma voix, elle ne tremble pas; si vous mettiez la main sur mon cœur, vous verriez qu'il ne bat pas une pulsation de plus qu'à l'ordinaire. Vous espérez encore qu'il y a du remède à ce qui est arrivé... il n'y en a pas... il ne peut pas y en avoir. S'il y en avait un, je le repousserais. Voulez-vous que je vous ouvre le fond de mon âme? Je mérite ce qui m'arrive. J'accusais souvent ma mère, parce que les coupables accusent toujours quelqu'un des fautes qu'ils commettent, mais je ne vaux pas mieux qu'elle. Il y a trop de mélanges en moi, et je deviendrais folle à tenter de m'y reconnaître. Je suis tout logiquement ma destinée. Je ne serai pas la première qui aura porté la honte comme un panache, surtout dans ce temps-ci, et qu'est-ce que cela changera dans le monde? C'était à moi d'être économe ou laide! Ces deux hommes, qui se haïssent et qui s'entendent pour me perdre, valent encore mieux que moi, puisqu'ils aiment, que l'un souffre et que l'autre désire, tandis que je ne désire plus rien, que je ne souffre plus de rien, et que ce dénouement va paraître tout naturel à tous ceux qui m'auront connue. C'est horrible; c'est monstrueux... c'est comme cela, et je vous le dis parce que, grâce à Dieu, je n'ai plus personne à tromper. Et, làdessus, je vais au vice que je n'aime pas plus que le reste, comme je suis allée au mariage et à la maternité, sans savoir pourquoi. Pas de cœur! pas de cœur, voilà le fond. Créature de luxe et de plaisir. Yous me demanderez alors pourquoi je ne me tue pas, pourquoi je ne m'achève pas, c'est le mot? ce serait plus vite fait et cela simplifierait tout. Hier, j'étais prête à mourir pour éviter le déshonneur. Aujourd'hui, ;i quoi bon? Je suis déshonorée. Qu'est-ce que vous voulez que je tue en moi? rien n'y vit, et il paraît que je peux encore donner le plaisir, l'amour, le bonheur peut-être. Vous vous dites que tout cela est impossible parce que vous