‹ La Princesse de Lamballe, 1749-1792; d'après des documents inéditsChapitre 151 sur 269 · Cf. Le même à la même, iS juin 1780. Id., ibid · texte numérisé non relu

Cf. Le même à la même, iS juin 1780. Id., ibid

avaient essayé de mettre à profit son affection, pour en faire l'instrument de leurs projets — avait demandé au docteur de suspendre un traitement qui l'épouvantait, un a certain duc, ceint des insignes d'un grand ordre », se fit annoncer rue de Richelieu :

« A son entrée, raconte Saiffert, je crus qu'il venait me consulter ; que Ton juge de ma surprise quand il me fit la honteuse proposisition que voici :

— Monsieur, dit-il, vous vous êtes acquis une réputation trop considérable pour que vous ressentiez le besoin de l'augmenter encore, en vous chargeant d'une cure qui ne peut que vous susciter de très puissants ennemis. Suivez donc mon conseil : je vous assurerai de hautes amitiés et vous procurerai une part dans un emploi de fermier général. Une seule chose vous est demandée : c'est de déclarer que la maladie de M"*" de Lamballe ne se peut guérir, et qu'il est dangereux, pour une femme enceinte, de se trouver en piéscnce de la princesse. Fixez-moi un rendez-vous : vous me donnerez les quelques

.l-J.] LA PRIiSCESSE DE LAMBALLE

mots qu'on réclame de vous contre l'assurance écrite des promesses que je vous ai faites.

— Monsieur, répondis-jc, avec une aigre mal-r veillance, pour qui me prenez-vous?

— Pour un homme de bon sens, d'intelligence et un médecin célèbre.

Je le priai aussitôt de quittter ma chambre. Il voulut parler encore : « Non, non î » lui criai-je, en lui montrant la porte. Là-dessus, il se leva, en disant avec ironie :

— J'avais esjDéré rencontrer chez vous plus de sagesse !

— C'est de l'honnêteté que vous eussiez dû chercher chez moi, lui répondis-je, en lui claquant la porte dans le dos, »

Voyant que l'on ne pouvait acheter le docteur Saiffert, on essaya de l'intimider en suggérant à Marie-Antoinette 1 idée de lui adresser un questionnaire sur la maladie de la princesse de Lamballe. On pensait bien qu'il hésiterait à soutenir publiquement, lui étranger, une opinion contraire à celle de ses confrères de France. Mais le Saxon fut inébranlable. 11 répondit nettement qu'il n'y

avait aucun inconvénient à ce que la reine se trouvât en présence de la surintendante, que, pour le surplus, la maladie qu'il avait à soigner n'était pas une épilepsie, mais une léthargie et qu'il le montrerait bien en guérissant sa cliente dans le délai qu'il avait fixé, à la condition, toutefois, que son traitement fût rigoureusement observé.

Quand Marie- Antoinette reçut cette réponse à son questionnaire, elle fit appeler le D^ Saiffert à Versailles. La reine était frivole, légère, changeante, mais elle était bonne et, le médecin lui ayant rapporté les singulières propositions qui lui avaient été faites par le duc qui l'était venu trouver chez lui :

« Je vous remercie, s'écria-t-elle, vous m'ouvrez les yeux... La ruse de tous ces intrigants est déjouée et je me ferai un plaisir de vous rencontrer bientôt chez la princesse, oii je ne tarderai pas d'aller. »

La reine, malgré les fatigues de sa grossesse, tint parole ^ ; on la vit plusieurs fois à l'hôtel de

I. Cf. Mcmoires secrets pour servir à la République des lettres.

•i.lb LA PRINCESSE DE LAMBALLE

Toulouse et elle ne passait pas un jour sans faire prendre des nouvelles de son amie.

Le traitement n'avait pu être appliqué aussitôt que Saiffcrt l'eût désiré. Il fut réellement commencé en juin 178G; un mois plus tard, l'intensité des crises était déjà moindre. Le docteur avait eu un certain courage à ne pas abandonner la princesse. Il avait reçu six lettres anonymes où on lui conseillait, s'il voulait avoir la vie sûre, de renoncer à la cure qu'il avait entreprise. Ces menaces n'avaient pas tardé à se réaliser. Le 29 août, une pierre fut jetée dans son carrosse, le lendemain, il fut attaqué, à la nuit tombante, par quatre solides gaillards auxquels il n'échappa que par une fuite précipitée. Plusieurs fois encore, les vitres de sa voiture furent brisées. Un soir, même, il faillit être empoisonné. C'était le 17 septembre. Il était allé voir une de ses clientes, la comtesse M... « La comtesse était à table, raconte-t-il, et comme, fidèle à ma vieille habitude allemande, je ne mange jamais le soir, je demandai une bouteille de bière, de préférence à toute autre collation. Une jeune marquise, dont

je ne cite pas le nom ici, vint alors se placer à côté de moi et dit, avec une bonne humeur badine :

« Moi aussi, je préfère qu'on m'apporte de la bière; je vais vous en verser et je boirai avec vous. »

a On appela pour demander deux verres. Nous bûmes. Mais la bière avait un goût de plomb si désagréable que je refusai le second verre qui devait m être offert. Ce fut en vain que la marquise insista. Je me sentais mal à Taise et je rentrai chez moi oiî je me mis au lit. A quatre heures du matin, une douleur spasmodique de l'estomac me réveille ; je suis pris de vomissements. Aussitôt, je sonne mon valet. Il me trouve sans conscience, tordu de crampes. Il va appeler un de mes amis habitant la maison et court chercher deux médecins, qui ordonnent un vésicatoire de cantliarides d'Espagne et une saignée. »

Un autre ami de SaifTert, l'apothicaire Castel arrive peu de temps après, ainsi que le chirurgien en chef de la maison d'Orléans. On frictionne notre homme avec du vinaigre pour activer lef-

fet du vésicatoirc. Ces frictions le font heureusement revenir à lui. 11 peut crier qu'on abandonne une médication inutile et qu'on lui administre une potion alcaline. Ainsi fut fait et les « spasmes de disparaître, après vingt-six heures de souffrances ».

Quand il fut rétabli, le docteur ne souffla mot de cet empoisonnement, mais il jura bien d'éviter à l'avenir les « hospitalités » de cette sorte. La princesse de Lamballe semblait se douter de ce qui était arrivé. Presque chaque jour, elle répétait à son médecin de se défier des envieux : « Ne vous souciez pas de moi, lui disait-il, mais soyez sur vos gardes vous-même. »

Aussi bien, l'état de santé de la malade s'améliorait ^ Les crises s'atténuaient graduellement et Saiffert crut pouvoir affirmer que chaque accès à venir diminuerait avec une telle régularité que le quarante-deuxième paroxysme serait le dernier, à

I. Le i5 octobre, elle avait pu accompagner son beau-père et sa belle-sœur, la duchesse d'Orléans, à Aumale, n où ils étaient aimés et vénérés au delà de tout ce qui peut se dire ». Ils allèrent dans une voiture à quatre chevaux voir M. de Belleval, dans son château de Bois-Robin qui était dans le voisinage d' Aumale (Belleval. Souvenirs d'un chevau-léger, 17 octobre :786).

condition que le traitenjent ne soit pas interrompu.

Cette déclaration fut connue à la Cour par le bulletin que la princesse adressait chaque jour à la reine et ne tarda pas à être colportée dans Paris. Il n'était personne qui ne commentât la « prophétie » du docteur. Il ne pouvait aller dans le monde sans qu'on l'interrogeât, en le félicitant. On criait au miracle. Le duc de Penthièvre, luimême, lui adressa ses compliments et la reine, qu'il rencontra à Fhôtel de Toulouse, lui dit, toute joyeuse, en allemand :

« Je vous attendais avec impatience. \ous donnez ù nos médecins français, particulièrement à ceux de la Cour — je ne fais exception que pour Lassone — un soufflet qui leur ferme si bien la bouche qu'ils ne savent quoi dire. Je veux avoir ma petite vengeance. On m'a terrifiée sur la situation de mon amie... j'ai bien le droit de manifester ma contrariété ! »

Sailfert demanda ù la reine de se garder d irriter ainsi « riiumcur vindicative des Français qui ne supportent guère les blessures de l'amourproprc. » Marie-Antoinette répliqua en se plai-

■2JO L\ l'RO'CESSE DE LAMBALLE

gnant amèrement davoir été mal jugée en Fiance et s excusa de s être entretenue en allemand devant la princesse.

Le docteur jîarla, alors, d'un projet d hôpital où les pauvres trouveraient des soins gratuits en même temps que les médecins français pourraient se livrer à des travaux pratiques, ce qui ne leur avait pas été possible jusque-là et excusait leur ignorance. Marie- Antoinette et son amie rassurèrent qu'elles contribueraient, de tout leur pouvoir, à cette œuvre de bienfaisance ^

Peu de temps après cette conversation, une tentative d'assassinat fut dirigée contre le D'" Saiffert. Il était assis à sa table de travail, lorsqu'il entendit une détonation. Au même moment, la vitre de son cabinet se brisait avec fracas et une balle, passant non loin de son visage, venait se loger dans le lambris de la pièce où il se trouvait. La jDolice fit des perquisitions, des recherches. Elle surveilla, interrogea, enquêta, mais ne

I. La Révolution empêcha ce projet d"étre mis à exécution, mais la princesse, il n'est pas inutile de le remarquer, fit, par testament, un don de trois mille francs à l'Hôtel-Dieu. Bibl. royale de Turin. Hcrilas^e Lamballe.

trouva pas les assassins malgré les cent cinquante louis que le duc de Penthièvre avait mis à sa disposition. Le vieux duc avait fait appeler le lieutenant de police ; il lui avait recommandé de veiller sur le médecin de sa belle-fille et avait joint ses témoignages de sympathie à ceux que Saifiert avait reçus de ses amis.

On cacha à la princesse ce qui était arrive. Les convulsions diminuaient tous les jours et Ton commençait à se réjouir dans son entourage, lorsqu'un soir, au mois d'octobre, elle fut prise, après son dîner, de vomissements accompagnés de « crampes, de syncopes et de spasmes ». Mandé auprès d'elle, le docteur, après Favoir soulagée, demanda si elle avait mangé comme à Tordinaire. Elle avait, lui répondit-on, ajouté seulement à son repas une couple de truffes qu'on lui avait envoyées de Turin, parce qu'on savait que c'était son mets favori. Le médecin avait bien interdit les truffes, dans le régime qu'il avait prescrit à sa cliente, mais d'en manger deux ne pouvait provoquer un état tel qu'il semblait avoir tous les symptômes d'un empoisonnement.

Au vrai, la princesse était empoisonnée ' cl Saiffert s'en était bien douté qui avait ordonné à la malade une potion alcaline et emporté avec lui les ti'ufFes qui restaient. 11 fit manger cinq de ces truffes à un chien qu'on voulait faire abattre. Ce chien périt en poussant d horribles hurlements et l'autopsie qui fut faite de l'animal ne dévoila rien de particulier, sinon que « les muqueuses de son intestin et de son estomac étaient recouvertes de multiples taches d'un vert brunâtre ».

« J'avais résolu, écrit le docteur, de cacher ces expériences à la princesse et je lui demandai seulement, comme par hasard, par qui les truffes avaient été envoyées. Elle me répondit qu'elles provenaient, sans doute, de sa belle-sœur, la princesse de Carignan, mais il se confirma, dans la suite, que celle-ci ignorait tout d'un pareil cadeau, et je suppliai M"'" de Lamballe de ne plus tou-

I. M"» de Lamballe parle de cet empoisonnement dans une lettre citée par G. Bertin (^/m» de LambaUe) d'après un catalogue d autographes. On crut, en effet, que l'empoisonnement de la princesse était dû à la casserole de cuivre dans laquelle avait été cuite l'omelette qu'elle avait mangée. Le duc de Penthièvre fit changer toute sa dinanderie et la remplaça par des ustensiles.de cuisine en fer-blanc et en terre anglaise.

IMRIGUES ET VIOLENCES 233

cher à l'avenir aux choses quelle recevrait...

« Vous croyez donc, me dit-elle, que c'est pour avoir mangé deux petites truffes que j'ai été précipitée dans cette douloureuse situation ? »

J'esquivai la question et la priai seulement de s'informer, une autre fois, plus exactement de qui lui adresserait des cadeaux.

« Je vous comprends, me dit-elle, vous n'osez me dévoiler votre pensée. \ous vous imaginez que, connaissant ma préférence pour les truffes, on a voulu m empoisonner avec celles que l'on m'a envoyées ; dites-moi tout 1 dites-moi tout î

— Alors, réplic[uai-je, dans votre hôtel, comme à la Cour, on se figure que vous avez été empoisonnée par Tacide cuprique d'une casserole mal étamée ? N'en croyez rien, encore que ce soit là une opinion qu'il faille laisser aux gens par prudence, mais mettez-vous en garde, à l'avenir, contre cette sorte de présents amicaux et faites prendre des informations secrètes. »

Ainsi fut fait; mais toute recherche resta infructueuse. La reine fut seulement instruite des persécutions dirigées contre moi et la princesse, con-

vaincue que son empoisonnement, dont elle cacha la vraie cause à ses plus intimes amis, provenait de la même source. »

M"'^ de Lamballe avait été si violemment secouée qu'elle resta j)lusieurs semaines sans pouvoir soigner sa maladie nerveuse. Les crises continuaient de se produire, comme par le passé, tous les deux jours, mais sans augmentation. Puis, quand le traitement eut été repris, leur durée diminua progressivement et la dernière, dit SailTert, « consista uniquement en un bâillement quatre fois réj)été. »

La Maison de la princesse était dans Tallégresse la plus vive. On félicitait le docteur; on le remerciait en termes touchants; on le comblait de témoignages d'estime et de reconnaissance. M""^ de Lamballe, toutefois, n'était pas aussi complètement guérie que le croyait son docteur, mais ses convulsions avaient disparu et elle ne ressentait plus guère, au moins à cette époque ', qu'une sorte de faiblesse musculaire. Pour la combattre,

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