TORCY JALOUX D^AMELOT
présenter sa justification et le prévenir par celte humble démarche, comme elle l'avait fait, en Espagne, par ses lettres, dans plus d*une occasion ; c'est lui qui lui avait fait visite le premier, et par ordre de Louis XIV, afin qu'il vit bien toute la distance qui séparait un secrétaire d'État, quelque capable qu'il fût, de la favorite de la reine d'Espagne, de l'amie de madame de Maintenon. S'il n'eût été invité à céder que moyennant une explication préalable de la part de la personne inculpée, sa défaite n'aurait presque rien coûté à son amour-propre : c'eût été celle d'un juge, qui garde toujours sa supériorité, alors même qu'il acquitte. Mais le réduire, non pas à rendre les annes à qui a su les disputer avec succès, mais à les apporter sans discussion ni combat, et à faire aussi des honnêtetés à madame des Ursins, comme pour se sauver lui-même, c'était là une chose blessante, un affront, que l'ambition avait pu dévorer, mais qui devait laisser des traces fâcheuses dans les relations ultérieures de ce ministre avec celle qui en avait été le témoin et le sujet.
Il semble d'ailleurs que, après le retour de madame des Ursins en Espagne, il crut sa position menacée, par tous les éloges quelle faisait du zèle et de l'intelligence d'Amelot. Il craignît qu'elle ne voulût par là préparer les voies du portefeuille des affaires étrangères à cet habile ambassadeur. Madame des Ursins avouait elle-même qu'elle ne s'était aperçue de cette sécheresse de M. de Torcy que depuis qu'elle avait dit à madame de Maintenon, en lui écrivant de Burgos, qu'Amelot était un homme précieux et qu'elle le regardait comme très-propre à toutes places. Elle n'avait d'autre but que d'appuyer par cette attestation une demande qu'elle avait faite pour lui, au mois de novembre précédent, en priant madame de Maintenon de se souvenir qu'Amelot n'était venu en Espagne que par pure obéissance; que le roi avait promis de lui donner la pre-
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mière place qui deviendrait vacante dans le grand-conseil, et qu^il serait bon qu'on pût le satisfaire maintenant, « parce que deux ans d'un travail comme le sien, et à la « cour de Madrid, en valaient plus de dix ailleurs K » Néanmoins M. de Torcy agissait comme sMl pensait réellement que madame des Ursins cherchât à lui faire substituer Âmelot. Elle supplia madame de Maintenon de vouloir bien dissiper ces nuages dans son esprit, et de l'assurer qu'elle n'avait jamais eu l'intention de lui faire du tort par les louanges décernées à Amelot. Mais ce fut peine inutile; Torcy ne fut plus le même pour madame des Ursins : les souvenirs de son amour-propre et les alarmes de son intérêt étaient contre elle *.
H en était ainsi d'un collègue de Torcy, de M. le duc de Beauvilliers, secrétaire d'Etat et ancien gouvenieur de Philippe Y. Jusque-là, lui et la duchesse de Beauvilliers, sa femme, avaient fait à madame des Ursins les avances les plus affectueuses, et elle y avait répondu en leur procurant, de la part du roi et de la reine d'Espagne, des lettres personnelles, et des plus aimables; mais à présent ils étaient, eux aussi, très-froids avec elle, et elle ne savait, disait-elle à madame de Maintenon, ce que cela pouvait signifier^. Ils en voulaient à Chamillard lui-même, parce qu'il n'avait pas osé blâmer le renvoi de la princesse des Ursins en Espagne, après avoir approuvé son rappel, et ce n'est qu'en 1708 que, dans une lettre de la princesse des Ursins à Chamillard, nous trouvons qu'un rapprochement avait eu lieu entre ce ministre et les deux autres. La princesse des Ursins lui en fait compliment avec une brièveté d'expressions, qui laisse entendre plus qu'elle n'explique : « Voilà, « lui écrit-elle, un triumvirat, qui, je crois, donnera bien
' Recueil de M. GefTroy. 1'* leilrc inédile de madame des Ursins à madame de Maintenon, novembre 1706. — * laid., W registre. Lettre à madame dcManlencn, du 29 décembre 1700. — » Ibid.
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c( des agitations, pofir différents motifs, à bien des courc< tisans ^ I Puis, s'en réjouissant comme d*un bon augure « pour elle-même : « Je voudrais bien, ajoute-t-elle avec « une malicieuse satisfaction , qu'il me fût possible <c d*ouîr leurs discours , pour en rire avec vous, sans u toutefois vous nommer ceux de qui ils parleraient ; car « je n*aime pas les tracasseries, et les redites en font tou- « jours '. » Mais Chamillard n'était pas pour elle un ami franc et sincère, et ne méritait pas ce laisser-aller familier. En se rapprochant de lui, Torcy ne changea guère pour elle, pas plus que le duc de Beauvilliers, et sa froideur actuelle ne rendit jamais la place à la première intimité.
Il ne parait pas non plus que les Noailles, circonvenus de nouveau par les d'Estrées, après son départ, lui portassent rintérët d'autrefois. Seule, madame de Maintenon lui témoignait toujours la même confiance, et le maréchal de Yilleroi, que cette dame, ainsi que l^ouis XIV, aimait beaucoup, malgré sa récente défaite à Ramillics en 1706, s'appliquait à la lui conserver. C'est dans le cœur de cet ami fidèle qu'elle se plaisait à déverseï* le trop-plein de ses amertumes et de ses chagrins. « Oui, lui écrivait-elle, « celte année-là, par une triste allusion au vide qui se fai- « sait autour d*elle, oui, j'ai bien besoin que madame de « Maintenon ne m'abandonne pas I Cette généreuse et rare (c amie fait ma plus grande consolation. Que ferais-je sans « les bontés dont elle m'honore, plus persécutée que ja- « mais par mes ennemis de France^ et exposée, h Madrid, « à l'envie qu'on a centime moi, parce que je n*ai pour (c unique but que lintérét des deux rois ^? »
Tout en s'aidant de Villeroi, elle s'aidait aussi d'ellemême, et de la manière la plus active ; car la crise ler-
* Dépôt de la guerre. 1708. N* 2104, XLIII* lettre, 31 janvier. Madame des Ursiiis à CliainiUard. — * Ibid. — ' lettres de madame des Urtini m maréchal de Villeroi, 1 toI. in-12. p. 19, 1706.