SILENCE BOUDEUR
lui fit rendre la liberté; mais elle écrivit à son frère, le duc de Noirmoustier, et au cardinal de Janson, parent du chevalier Despennes, de s'entendre avec le chancelier Pontchartrain pour que ce jeune seigneur ne pût jamais retourner en Espagne * .
Lorsque Louis XIV, avant la bataille d'Almanza, donnait à madame des Ursins une marque si éclatante de considération, croirait-on que Chamillard, même après cette glorieuse journée, resta plus d'un mois sans écrire un seul mot à celle qui, en travaillant de longue main au succès de la guerre commune, n^avait fait que du bien à celui qui en était, en France, le ministre ? Elle ne savait qu'en penser. Elle rompit la première ce silence qui l'inquiétait, par une lettre, où elle joignait une plaisanterie familière à d'aimables reproches, a Dois-je m'affliger ou « me réjouir avec vous, lui dit-elle, de la grande victoire « que Sa Majesté Catholique a remportée sur ses ennemis? « Je me trouve assez embarrassée. Qu'en croire, quand « vous ne daignez pas me donner un signe de vie dans une « pareille occasion? On dit que les grandes douleurs sont « muettes ; mais je m'aperçois que les grandes joies sont (c babillardes, puisque je ne puis m'empècher de vous <x parler, quand vous gardez un silence si parfait. Aveza vous tant de goût pour la guerre, que vous appréhen- <t diez qu'un si heureux succès, en Espagne, puisse fad- « liter une bonne paix, et craignez-vous si fort le repos a qu'elle vous ferait goûter, que vous lui préfériez vos « perpétuelles occupations*? »
Chamillard, comme on le pense bien, s'empressa de répondre, rejetant la faute de son silence sur un travail multiplié, et il ne parait pas, d'après les lettres subsè-
' Recueil de M. GefTroy, trois lettres de madame des Ursins a Pontchartrain, à M. de Janson, au duc de Noirmouslier» décembre 1706. — * Dépôt de la guerre. Madame des Ursins i Chamillard, 22 mai, 1707, LXI lettre, t II.
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quentes de la princesse des Ursins, qu'il eût quelque grief contre elle, si ce n'est l'ennui que lui causaient parfois les réclames qu'elle lui adressait à chaque instant et de toutes manières, tantôt directement, tantôt par quelque personnage de la cour. Madame des Ursins ne voyait que rintérèt des aflaires; Chamillard, comme tous ceux qui en avaient la haute responsabilité, se voyait aussi lui-même : il avait peur d'être accusé de ne pas faire assez, parce qu'on lui disait à satiété de faire beaucoup, et il s'impatientait de ces excitations répétées qui lui venaient d'Espagne, et qui semblaient être la critique de son administration. La princesse des Ursins, sachant ce que pensaient d'elle, à cette époque, Louis XIV et madame de Maintenon, pouvait du reste ne pas trop se tourmenter de ses dispositions réelles à son égard. Elle songea plutôt à ftiîre servir Theureux effet de la bataille d'Âlmanza aux progrès du pouvoir royal en Espagne et à un commencement de centralisation.
918 LE SAINT-SrÉGE
CHilPlTRE XXIV
MA»A1IE DES QRSfNS ET LE 8AnfT-5l£6E. — MAXIMKS 6AU.ICA3IE8 E!f I8PA65E.
En se plaçant au point de vue catholique, la guerre delà Succession, en Espagne, pouvait être regardée comme une guerre religieuse. Les plus puissants défenseurs de la coalition n'étaient-ils pas des hérétiques, parmi lesquels les Anglais, depuis le règne d'Elisabeth, marchaient à la léle du monde protestant européen ; de l'autre côté au contraire, le roi d'Espagne et le roi de France ne représentaient-ils pas, depuis les temps modernes, les chefs anciens et nouveaux de la catholicité, dans les États desquels la violence avait maintenu ou rétabli Tunité catholique? On avait à faire d'ailleurs avec les Espagnols, et les haines, allumées par la révocation de Tédit de Nantes, ne pouvaient être éteintes. La lutte devait avoir ce caractère, et plusieurs faits particuliers démontrent jusqu'à l'évidence qu'elle l'eût en effet. C'est le fanatisme qui avait redoublé l'acharnement de la mêlée à la bataille d'Almanza; c'est lui qui, dans une rencontre entre des réfugiés protestants, commandés par un fils du maréchal de Schomberg, et une division française de l'armée deBerwick, explique la furie avec laquelle les premiers s'élancèrent aussitôt sur un détachement où ils reconnurent les instruments de leur persécution, et peut-être leurs spoliateurs*. Déjà l'hérésie
« Mém, de Berunck, 1. 1, 1707.