LES QUESTIONS DE PRÉSÉANCE
« cmutille de Rome. » Mais, sans quitter la villa où il devait passer Télé, à Frascati, le cardinal de Bouillon en eut un plus grand nombre. Son palais ressemblait à une place de guerre; il regorgeait d'hommes armés, qui allaient et venaient avec une ostentation insolente. Le pape était dans des transes mortelles. Il craignait une bataille dans les rues de Rome, pour une futile question de préséance, comme autrefois pour les plus graves questions politiques, et avec tous les désordres particuliers qui se seraient commis sous ce favorable manteau. L'ambassadeur de Toscane vint heureusement couper court à ces dispositions guerroyantes et aux frayeurs pontificales, en prétextant une fluxion, une heure seulement avant Taudience, et contre-mandant ses collègues. Remettre, c'était faciliter un an'angement. Des médiateurs intervinrent. Comme cardinal, M. de Bouillon passa avant M. de Martinîtz. Mais le premier entendait attacher ce droit de préséance à son titre d'ambassadeur. Pour que Ton ne doutât point de ses intentions, si, dans une circonstance analogue, pareille opposition se reproduisait, c'est avec solennité qu'il congédia ses hommes d'armes. Il chargea son écuyer et Serte, l'im de ses secrétaires, d'assister, devant la porte de son hôtel, à leur défilé provocateur : ce fut comme une revue publique, et un ajournement, plutôt qu'un licenciement.
Madame des Ursins était loin de blâmer le cardinal de Bouillon d'avoir voulu conserverie premier rang, dans les cérémonies officielles, au souverain qu'il représentait, et qui tant de fois avait vaincu l'Empire et l'Europe ; mais elle lui reprochait de l'avoir fait avec trop d'éclat. Le pape aussi, et surtout, pensait comme elle; il était même tellement courroucé contre le cardinal de Bouillon, qu'il lui refusa une audience, que celui-ci lui demandait pour sa justification. C'était à tort pourtant, écrivait la princesse
des Urâîns au même maréchal de Noailles, parce que ce n'était pas la personne, mais l'ambassadeur, qu'il fallait considérer. Le pape ne céda pas néanmoins, et il réclamait avec les plus vives instances le prince de Monaco, voulant que, par l'envoi immédiat de ce nouveau ministre, la cour de France se montrât mécontente aussi de la conduite de son fougueux représentant.
Ainsi , voilà le souverain pontife s'associant à la demande de la princesse des Ursins et à ses jugements sur le caractère du cardinal de Bouillon, sinon sur tous ses actes. C'est là ce qu'elle pouvait désirer de mieux. Elle insista donc sur ce point important, que le cardinal do Bouillon était en guerre avec le pape lui-même, et elle avertit que, incapable d'écouter aucune des considérations qui lui commandaient de la retenue et de la prudence, cet ambassadeur, si longuement attardé dans son départ, irritait de plus en plus le mal, au lieu de le guérir. Il se cabrait contre le pape, lorsqu'il aurait dû le prendre par la soumission et la douceur ; comme un écolier mutiné, il se plaisait à répéter que, puisqu'on lui refusait une audience, il la demanderait deux fois par jour, s'il le fallait, jusqu'à ce qu'on la lui eût accordée. Il ne ménageait pas davantage le duc de Toscane et son ambassadeur : il les supposait mécontents de son grand déploiement de forces militaires, qui les avait mis euxmêmes dans l'embarras, et il s'en prenait à eux des refus obtinés du pape. Poussin, cependant, son secrétaire d'ambassade, lui disait qu'il avait prié l'abbé Fédé d'intercéder auprès d'Innocent XII en sa faveur, et que cet agent florentin travaillait en ce moment même à lléchir le courroux papal. Mais le cardinal de Bouillon n'en croyait rien, et persistait dans ses accusations. Il fâchait en un mot tout le monde, disait madame des Ursins ; et, pour fmir par le trait le plus saisissant, elle ajoutait que, il n'y avait pas
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jusqu'à madame de Carpègne, intime amie du cardinal, personne honnâlc pourtant, et estimée du pape même, qui ne se fût tournée contre lui. D'où provenait ce chan* gemcnt si surprenant ? De ce que le cardinal n'a\-ait pas craint de transmettre, par les mains de cette digne Française, des protestations d'amitié à l'ambassadeur impérial, et, plus que cela, l'assurance qu'il avait ordre du roi de le servir auprès du pape.
C'était là un terrible rapport contre le cardinal de Bouillon. Sa seule ressource était dans l'amitié d'un homme dont nous aurons souvent à parler plus tard, le duc de Berwick, qui était venu à Rome pour voir les Stuârts, ses parents. Il lavait mis dans ses intérêts en lui rendant tous les services qu'il avait pu, et, pressé de l'employer à la défense de sa cause, il l'avait fait repartir pour la France, deux jours avant l'envoi de la lettre que nous venons d'analyser. Mais voilà que madame des Ursins lui iitait la moitié au moins de son espérance, en révélant au duc de Noailles tout le secret de l'accord de ce grave seigneur avec le cardinal de Bouillon : d'abord, la bonté naturelle du duc de Berwick; ensuite, sa reconnaissance;
en troisième lieu surtout, le soin qu'avait pris l'adroit prélat de lui donner des gardes, qui ne lui avaient pas permis d'écouter ceux qui lui auraient fait connaître la Térité*. Si le duc de Berwick parlait à Versailles, avant la réception de la lettre de madame des Ursins, la réfutation ne devait pas se faire attendre, et l'impression de ses discours serait peut-être plus qu'ébranlée.
l/arrivée du prince de Monaco à Rome, au mois d*aoAt suivant, et ses procédés envers madame des Ursins dès qu'il eut mis pied à terre, prouvèrent bien que tel avait été le résultat de tant d'habileté. Bien différent
* M/m. de yoaUles, V* lettre, p. 3Q7, 6 juin 1G99.