ET LE PRINCE DE MONACO A ROME
du cardinal de Bouillon, ce nouvel ambassadeur courut la voir, quoique souflrant un peu de la goutte et fatigué, à un casino, où elle respirait Tair de la campagne, et il ne se borna pas à cette visite empressée : le cardinal de Bouillon, tout en le détestant, lui offrait son palais, en attendant qu'il en eût un en propre; il préféra loger chez la princesse des Ursins, jusqu'au moment où il alla occuper Tancienne maison de la reine Christine de Suède. 11 n était pas possible de mieux montrer de quel côté était la victoire, ni de le faire d'une manière qui pût flatter davantage rheureux vainqueur.
Le palais de madame des Ursins allait donc devenir pendant quelque temps l'hôtel même de l'ambassadeur de France. Elle était au comble de la joie. L'-écusson de France orna aussitôt le frontispice de sa maison, et une fête splendide, avec un nombre infini d'invités et un grand appareil de musique et d'illumination, fut le témoignage harmonieux et brillant de son allégresse et de sa considération pour son nouvel hôte. Tout Rome, écrivait-elle, voulut en être témoin, excepté le cardinal de Bouillon, que son dépit, plus encore que le soin de sa santé, retenait à Frascati. Dès le point du jour, elle aperçut elle-même une quantité très-considérable de voitures, qui avaient piîs leur place devant sa porte, quoique la musique ne dût commencer qu'à dix heures du soir. On savait qu'elle aimait beaucoup la musique italienne, et son goût exquis répondait du bon choix des artistes et des morceaux. Le soir venu, TafQuence fut bien plus grande. Autour de sa maison se pressa un peuple immense, avide, silencieux. Plus de 20,000 personnes y étaient accourues. Or que faisait cette foule innombrable? disait madame des Ursins à la maréchale de Noailles ; se contentait-elle d'applaudir au talent merveilleux d'un orchestre d'élite? Non. Le prince de Monaco l'écrivit, et la princesse des Ursins vou-
lut le redire elle-même, pour bien mettre en relief TelTet politique qu'elle s'était proposé d'obtenir : le peuple romain répondait aux mélodieux accords qui sortaient des salons de madame des Ursins, par un concert analogue de louanges pour le grand roi de France ; oui, chacun, avec l'élan de l'enthousiasme, faisait l'éloge du monarque, dont la grandeur éclatait dans les magnitîcences de ses sujets*.
C'est dans le recueil de M. Geffroy qu'il faut voir la lettre de la princesse des Ursins et son ravissement. Le prince de Monaco était aussi dans l'admiration devant te spectacle d'approbation et de tranquillité populaires. Car, aucun tumulte, aucun désordre, ne troubla cette fête de nuit, bien qu'on reût prolongée presque jusqu'au jour- L'attitude de la foule fut constamment irréprochable, et le pape lui-même en témoigna sa satisfaction à celle qui avait su amuser tant de monde, sans fournir aucun sujet de plainte à l'autorité.
Une réception si belle et d'un si heureux effet fît également beaucoup de plaisir à la cour de Versailles, et rien n'eut manqué au contentement de madame des Ursins, si un visage antipathique et importun ne fût venu encore empoisonner sa joie. Le cardinal de Bouillon était toujours a Rome : il était battu, publiquement battu ; mais il faisait bonne contenance, afin de tromper les espiits sur les sentiments réels de Louis XIV à son égard et de pallier un peu sa chute. On le voyait même feindre l'amitié la plus vive pour le prince de Monaco, avoir l'air de le patronner dans Rome, et l'obliger à une certaine réciprocité d'attentions et d'honnêtetés. 11 ciierchait aussi h se mettre dans les bonnes grâces de l'abbé de la Trémoille, second frère de madame des Ursins, et il y avait complètement réussi. En sorte qu'au lieu d'un seul ennemi la
< Rec. de II. GefFroy, V* let., 0 sept. 1699.