L'ARCHIDUC ROI CATHOLIQUE
« pour nos crimes, est plus souvent écouté que celui du « Seigneur Jésus, a commencé de se faire entendre : c'est ic lui qui a publié que Tauguste appareil de la procession ic du jubilé conduisait une victime humaine à l'autel, et « que cette victime était le roi d'Espagne... Prenez garde, « sainl pasteur des âmes : la plus grande et la meilleure « de vos bergeries, c'est TEspagne... On y dira : L'Église « universelle n'est plus à Rome, puisque tout y est réa duit en esclavage, et l'on cherchera la sûreté de con- « science dans les anciennes règles, puisque Rome n'en « peut plus donner, en attendant qu'il plaise au Roi des « Rois de nous rendre le saint pontife libre et Rome in- « dépendante... Je ne dis rien, je ne veux rien présu- « mer de ce que fera le roi mon maître... Mais je crains « que, si Rome perd sa souveraineté, sa liberté et son in- « dépendance, elle ne soit plus cette cité où les rois des « contrées les plus éloignées apportent l'or, l'encens et « la mvrrhe *. »
On ne pouvait rien dire de plus saisissant, de plus vrai, de plus puissant sur l'esprit d'un pape, que ce qu'exposait le maréchal de Tessé dans ces passages les plus saillants de ses deux lettres. Mais tous ces frais de l'éloquence la plus forte, en même temps que la plus originale, furent à peu près en pure perte. Une congrégation de cardinaux, nommée par Clément XI, et dont la décision fut sanctionnée par lui, donna à l'archiduc le titre de roi catholique, ce qui, dans le langage des chancelleries, signifiait roi d'Espagne. Elle ajouta seulement « que ce titre s'appli- « quait à ce que l'archiduc y possédait déjà, et qu'elle « n'entendait point préjudicier aux droits et au titre dont « Philippe V jouissait antérieurement*. » Mais voyons : comment interpréter les termes de ce déciet? Voulait-on
' Mém. de Saint-Philippe, t. IV, pièces jnstilicativcs, p. 240 à 258. — • Ibid, t. U. p. 288.
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élablir deux souverains en Espagne, celui de fait, dans les provinces de l'Est, et celui de droit, dans le reste du pays, et suivre, même à Tégard de cette péninsule, la politique de démembrement? Ou bien, avait-on l'intention d'annuler, par le dernier article, la reconnaissance faite dans lé premier, puisqu'on n'y révoquait point les droits et le litre de Philippe V, et que ces droits et ce titre embrassaient dans leur étendue toute TEspagne, toute la monarchie même du feu roi Charles U ? On se perdait à saisir la pensée intime de la sainte congrégation dans l'ambiguïté de ses paroles. Mais les Autrichiens l'interprétèrent uniquement en leur faveur, surtout quand ils virent le pape souscrire aux deux autres demandes, à celle du désarmement et à celle de l'expulsion des partisans trop zélés de Philippe V.
La cour de Madrid et celle-de France, tout en trouvant, l'une et l'autre, à ce que dit le pieux marquis de Saint- Philippe, le langage du maréchal de Tessé trop irrévérencieux, ne fuient pas moins mécontentes que lui d'un décret qui, pour se sauver soi-même, jetait l'incendie dans les Etats d'autrui. C'était la triste conséquence de la fusiondu pouvoir temporel et du pouvoir spirituel dans la personne du pape. Il avait, par l'un, un caractère indépendant et cosmopolite, il n'était d'aucun parti ni d'aucun pays, il n'était que l'homme de la religion, de la justice et du droit; l'autre, au contraire, le subordonnait à des considérations humaines, le localisait, en lui donnant un État, faisait de lui un souverain italien, et mettait continuellement son libre arbitre et sa supériorité de grand pontife aux prises avec' ses intérêts de prince ou de nation. De là cette politique souvent tortueuse, pleine de duplicité ou d'énigmes comme les anciens oracles, et qui tenait moins au caractère particulier de la cour romaine qu'à la difficulté de concilier la hante impartialité du pape avec les
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besoins du prince. Mais à Versailles, mais à Madrid surtout, on ne vit que le fait, sans les motifs, qui pouvaient lui servir d*explication ou d'excuse, et aussitôt le maréchal de Tessé prit son congé et se disposa à partir. Le duc d*Uzéda, de son côté, fut de nouveau rappelé de Rome, et madame des Ursins, c'est Saint-Simon qui nous le dit expressément, attaqua le pape dans ce qu'il avait de plus cher en Espagne, le tribunal de la Nonciature.
Ce tribunal était à la fois une cour d'appel et une recette générale pour le saint-siége, établies, dans ce pays, à la prière ou sur l'assentiment des prédécesseurs de Philippe V '. Tous les cas de jurisprudence ecclésiastique, qui devaient être jugés par la cour suprême du pape, étaient ainsi décidés par le nonce et son conseil, et les droits multipliés qu'on avait à payer étaient également perçus par lui. Si ce système était plus commode pour les fidèles, il offrait aussi plus d'avantages pour le pape, qui touchait plus sûrement et plus tôt les revenus de l'Espagne, la plus grande recette pontificale de toute l'Europe catholique. Que fil donc la princesse des Ursins? Elle fit supprimer le tribunal de la Nonciature, renvoyer le nonce Zondodari, le 8 avril 1 709, et enlever de la chapelle royale le siège qui appartenait à ce prélat.
Le nonce ne rentra pas tout de suite à Rome. Il s'arrêta à Avignon, dans le comtat Yenaissin, à deux pas de l'Espagne, pour y laisser passer l'orage et recevoir les appels qui pourraient lui être adressés. En outre, il n'emmena pas tout son personnel ; quelques-uns des ofliciers de la Nonciature restèrent à Madrid, pour y suivre les affaires pendant la durée de son exil. 11 ne croyait pas que le gouvernement persistât dans cette mesure extrême ; sa connaissance de l'Espagne et les précédents de la cour
• iWflf. de Saint-Philippe, t. H, p. ^91.