I.E DUC D'ORLÉANS
de Madrid, en 1707, lui faisaient espérer un retour prochain de modération. Il se trompa : tous les appels directs à Rome ou à Avignon furent interdits. On dut s*adresser, comme par le passé, aux chefs spirituels de chaque diocèse, ou, comme on disait, aux ordinaires, et les officiers, restés subrepticement à Madrid, furent obligés de suivre le chemin qu'il avait pris lui-môme. On ne craignait pas d'aller jusqu'au bout. Louis XIV, vivement blessé aussi, ne blâmait, cette fois, aucun de ces actes. Nous en atons la preuve dans une de ses lettres inédites à Amelol. « Après le renvoi du nonce, dit-il à cet ambassadeur, je « ne puis désapprouver la mesure prise à l'égard des (c officiers de la Nonciature. Le séjour qu'ils auraient fait « en Espagne eût été regardé comme un ménagement « contraire aux démonstrations que le roi, mon pelil-lils. « a cru être obligé de faire, en même temps qu'il aurait « pu causer de nouveaux embarras par le recours que ses « sujets auraient pu avoir encore au tribunal de la Non- « ciature, qu'on a eu l'intention de supprimer *. »
Louis XIV approuvait donc les conséquences de la suppression, sans la blâmer elle-même : c'était beaucoup pour la cour de Madrid. Mais, en dehors de cet assentiment ou de cette absence de blâme, elle avait d'autres raisons pour ne pas regretter ce qu'elle avait fait. D'abord le roi d'Espagne, dirent unanimement les commissions laïques ou ecclésiastiques, consultées par lui, avait le droit de supprimer ce tribunal, puisque c'étaient ses prédécesseurs qui en avaient demandé ou agréé l'établisse ment*; de plus, on ne faisait que rendre la pareille au pape; enfin, le nonce avait été renvoyé, mais non maltraité. Le marquis de Saint-Philippe se plaît à donner ce témoignage au roi , en disant « que Philippe V
* GoUection NoaiUes. 0 mai 1709, 1'* lettre, vol. XXVI.— « Mém. de Sei^' PhiUppe, LU, 1^.^90.
U NOiNClATURE ET LES ALCAVALAS. 349
a avait, par honneur, fait conduire le nonce Zondodari a jusqu'à la frontière par don François Giron, son ma- « jordome de semaine, escorté de cinquante chevaux, avec «( ordre qu'il fût défrayé partout aux dépens du trésor « l'oyat *. »
Ces motifs puissants et ces égards, d'une part, cette attitude de Louis XIV, de l'autre, devaient régler la conduite du duc d'Orléans ; il soutint néanmoins le saint-siége dans la question de la Nonciature, et, à Madrid, il appuya les plaintes du nonce \ Cela se conçoit : il aurait craint de déplaire à l'archiduc, avec lequel il traitait en ce moment, s'il avait donné son adhésion à des actes, dont la conduite violente de ce prince à Rome était la première cause. Le promoteur de ce coup d'État contre le pape étant d'ailleurs madame des Ursins, il n'avait pas d'expressions assez fortes pour le condamner et le flétrir.
Dans l'affaire des droits aliénés et des AlcavdaSj le duc d'Orléans ne fut pas moins opposé à la cour de Madrid. Le mémoire, qu'avait composé là-dessus le duc de Médina- Cœli, c'est à lui que ce seigneur le soumit, et il en approuva les conclusions, toutes contraires au projet du gouvernement et à Tintérêt de rÉlat\ Les grands se rendaient chez lui comme auprès de leur défenseur; il devenait un centre de résistance et d'insubordination. Le roi fut obligé de couper court à ces menées, en défendant particulièrement au duc de Médina-Cœli, qui n'était pas encore ministre, de lui faire d'autres visites, et c'est la princesse des Ursins qui obtint cette défense de Philippe Y. Les femmes des grands se mêlèrent de cette affaire, se sentant appuyées par le même prince, et la duchesse de Najara se compromit à un tel point, par ses démonstrations hostiles, qu'on ne put se dispenser de la faire arrêter. La prin-
' M/m, de Saint-Philippe, t. Il, p. 291. — * Fillx-MoriU. Lettres et Mémmrety etc., livre VI, p. 234. — > ' Ibid,^ p. 234.
330 ARRESTATION' DE LA DUCHES^ DB NAIARA.
cesse des Ursins, encore, conseilla cette mesure. La noble détenue mourut en prison, laissant une fille, qui aTait voulu partager sa captivité, et qui épousa, quelque temps après, don Pedro de Zuniga, refusant le marquis de Crèvecœur, qui lui était présenté parirennemie de sa mère V
Le duc d'Orléans aurait dû profiter de son ascendant sur les grands pour les calmer et les disposer à faire quelques sacrifices au bien de TÊtat. Loin de rendre à Philippe V ce juste office de serviteur loyal et de bon parent, il prêtait à cette agitation l'autorité de son titre et de son nom.
Tel fut le rôle, telle fut la part du duc d'Orléans dans ces diverses questions de politique intérieure. De Madrid, reportons-nous maintenant dans le camp de œ prince, et voyons, avant et pendant les longs apprêts du siège de Tortose, ce que nous pourrons constater sur sa conduite, d'après le témoignage de ses propres amis. D'abord il avait voulu qu'on lui donnât pour lieutenant général, commandant les troupes espagnoles, don Antonio Villaroêl, un seigneur que la princesse des Ursins, non sans raison, comme nous ne tarderons pas à le voir, suspectait beaucoup , et qu'il eut naturellement asseï de peine à obtenir. Voilà ce qu'on lit dans Filtz-Moritz'; mais Saint-Simon ne s^arrétc pas là dans ses révélations. « A la tête des troupes anglaises, dit-il, était le corale « de Stanhope, cousin de l'ambassadeur d'Angleterre à « Madrid. Ce général avait été fort débauché, et il avait « passé du temps à Paris , à un âge où il était encore « jeune. Là il s'était lié avec l'abbé Dubois, entre la poire « et le fromage, comme on dit, puis avec le duc d'Orléans, a Ils avaient fait ensemble force parties, toutes des plus « libres. En Espagne ils se rappelèrent cela et se le témoi-
• PilUMorili. UiireBQl Mémoires, etc., livre Vr, p. 256 aï».- •/*«'' p. 235.
LE DUC DORLÉAMS ET STANHOPIj;. 351
« gnërent réciproquement autant qu'ils le purent... Ils (c saisissaient également, pour s écrire, les occasions de « passe-port, d'échange dos prisonniers et autres sem- « blables; le tout par des trompettes *. — Ils employaient « aussi, ajoute le marquis de Saint-Philippe, un eccléa siastique catalan, qui allait et venait de Lérida au camp «( ennemi, portant les lettres des uns et des autres '. »
Jusque-là rien qui ne pût se faire, et qui même n'arrive souvent entre les officiers supérieurs de deux armées ennemies, sans qu'il y ait trahison d'aucune part. Mais nos vieux compagnons de plaisir ne s'amusaient pas seulement à se rappeler des orgies et d'autres souvenirs de jeunesse. « Le bruit se répandit que le duc d'Orléans « avait, dans ces lettres, traité avec Stanhope pour être « protégé par l'archiduc, dans l'idée qu'il importait peu à « TAnglclcrre cl à la Hollande qui eût ÏEs^agne, pourvu 1 que V archiduc fui maître de tout ce qui était en dehors, « et' que le roi d'Espagne fût placé sous leur main, dans « leur dépendance, et, de quelque naissance qu'il fût, « ennemi ou du moins séparé de la France. Voilà ce qui « eut le plus de cours, » dit en terminant le duc de Saint-Simon ' ; et il ne revient plus sur ce traité, ne voulant peut*étre pas, discret cette fois et obligeant ami, que Ton connût par lui-même l'acte le plus coupable et le moins national du duc d'Orléans. Car, certainement, à défaut de la lignée de Philippe V, et supposé la renonciation des autres descendants mâles de Louis XIV et de Marie-Thérèse, il eût été bon pour la France que le duc d Orléans possédât le trône d'Espagne : c'était un prince français, un prince de la maison de Bourbon, et il y aurait eu d'ailleurs, dans ce cas, des droits incontestables par Anne d'Autriche, dont il descendait. Mais cet avantage
* Mém. de Sainl^imany t. XHI, p. 204, in-12. — • Mém, de Saint-Philippe, t. II, p. 500. — s Mém. de SaittfSimûn, t. U, p. 204.