SAINT-SIMON
11 s'aperçut que Pontchartrain était fort embarrassé et ne savait que faire ; qu'il désirait de sauver le due d'Orléans ; qu'il ne s'agissait pour lui que de trouver un moyen qui pût ébranler au moins la résolution du roi ; qu'au fond il n'était pas grand partisan de madame des Ursins ; que le père Daubenton, premier confesseur de Philippe V, était sa créature, comme l'atteste une lettre de madame de Maintenon, du 28 octobre 1709 \ et qu'il le préférait au père Robinet, confesseur actuel et tout à fait dans les idées de cette princesse. Certain de cela, il vit souvent Pontchartrain, il lui parla de l'affaire du duc d'Orléans, il entra en discussion avec lui, il le pressa vivement ; mais il fallait de bonnes raisons à un chancelier, et Pontchartrain n'en trouvait pas même de spécieuses dans les objections que lui avait faites Saint-Simon. Comptant même Técraser par un argument ad hominem, il finit par lui dire : « Mais vous, vous êtes pair. Supposons le duc « d'Orléans accusé et coupable : Comment feriez-vous m pour vous tirer de là? — Monsieur, lui répondit Saintce Simon avec un air d'assurance, ne vous y jouez pas ; « vous vous y casseriez le nez. — Mais, reprit le chancc- « lier, je vous dis que je le suppose coupable et en juge- « ment. Encore un coup, comment feriez-vous? — Corner ment je ferais? repartit l'habile interlocuteur. D'abord «r je traiterais l'état de la question : premièrement, le « ressort du roi et de la reine d'Espagne ; secondement, «f l'impossibilité de livrer aux tribunaux espagnols un « premier prince du sang, si proche du trône, pouvant « être appelé à succéder..., — Pontchartrain fut frappé « de cette réponse. — Vous êtes un compère, dit-il à « Saint-Simon, en frappant du pied et souriant en homme « soulagé. Je n'avais pas pensé à celui-là, et en effet il
* Dans le recueil des lettres à Yiileroi, p, 901.
378 MADAME DE MAlRTENON
«< a du solide ^ » Llmpression était bonne; Saint-Simon courut le dire au duc d'Orléans, qui Fembrassa de bon cœur, et espéra dès ce moment échapper au terrible jugement, qui pouvait perdre, dans sa personne et par sa faute, la branche cadette de la maison de Bourbon.
Il fallut pourtant, quoi qu'en dise Saint-Simon, qui voudrait avoir tout l'honneur du salut de ce prince, il fallut plus que son concours personnel pour le sauver. Une femme, bien haut placée, et jusque-là toujours attachée au duc d'Orléans, était restée, non pas hostile à l'illustre accusé, suivant l'assertion parUale et jalouse de Saint-Simon, mais silencieuse, ayant Tair de s^abslenir, et s enveloppant dans une sorte de neutralité, que certains prenaient pour de la perfidie, bien qu'elle ne lut qu'extérieure et qu'elle eût seulement pour objet de mieux assurer le succès de son rôle en le dissimulant : c'était madame de Maintenon. Le Dauphin, père de Philippe V, la priait-elle d'être pour le procès et de dire tout ce qu'elle savait sur la conduite du duc d'Orléans en Espagne, a le respect que je dois au neveu du roi, r^n- « dait-elle, m'empêche de parler. » Madame, au contraire, mère du duc d'Orléans, venait-elle la supplier de protè^ ger son fils, « mon respect pour le roi d^Espagne, disait- « elle, m'ordonne de me taire V » Ainsi, elle avait une réponse toute prête pour chaque solliciteur, et plus ils étaient grands, plus elle était prudente et réservée dans ses paroles. Pleine avant tout de discernement et de sens, sachant ce qu'imposaient à son rang actuel la modestie de sa condition première et le caractère haut et fier du souverain, elle se tenait toujours moins en dehors des affaires qu'en dehors de toute coterie. Elle avait son
< Mém. de SamiSimoti, t. XUl, p. 214, 215, 2t6.— ^ U Beaumelle, Uém. de madame de Maintenon, t. Y, p. 128.