‹ La princesse des UrsinsChapitre 18 sur 278 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

rr.iN(:Es.«E des ursiks AsntiE ad poste de caherera xator. — vcbs difp^-

nE.XTES DE rORTOCARRERO ET DB LOUIS XIV A CE SUJET.

Charles II étant mort le 1*** novembre de la môme année 1700, et le duc d'Anjou, après Tacceptation de Louis XIV, ayant été aussitôt proclamé roi d'Espagne, madame des Ursins restait sans mission politique à Rome ; mais, avide de tout ce qui tenait de prés aux aiTaires d'État, elle imagina pour elle, hors de Rome et de Fltalie, une position plus élevée, plus oflicielle encore, et qui ouvrirait un plus grand horizon à ses goûts. On songeait à marier Philippe V; Tépouse de ce prince, quellequ'elle fût. aurait besoin d'une camerera mayor ou intendante de sa maison : c est cet emploi que madame des Ursins ambitionna, et il est curieux de voir comment elle sut, malgré des rivalités ou des oppositions sérieuses, parvenir a ses fins. Elle y pensait déjà, à ce qu'il parait, avant l'acceptation solennelle du testament de Charles II et pendant le séjour de Portocarrero à Rome. Lorsqu'on effet ce prélat s'engagea, comme nous Pavons dit, à faire pencher la balance du coté d'un fils de France, il lui donna l'assurance qu'il ne Poublierait pas elle-même pour un poste important, après l'installation de la nouvelle dynastie, et ce poste n'était autre que celui de camerera mayor*.

* nist. ucrète de la cour de iHadrid^ p. 8.

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Du reste, les circonstances vinrent d'elles-mômes seconder son ambition prévoyante ou ses désirs actuels. Le -choix d'une épouse pour Philippe V était assez embarrassant. Les uns lui présentaient une princesse alleniande, la fille de Tempereur, ou la veuve même de Charles II, princesse encore très-jeune, d'un esprit élevé, ei dont le mariage avec le nouveau roi d'Espagne rapprocherait peut-être plus facilement tous les partis; d'autres ne voulaient à aucun prix d'une femme qui, malgré les efforts de la duchesse d'Haicourt, avait toujours défendu auprès de Charles II les intérêts de l'Autriche, et jamais <îeux de la France ; ils lui préféraient Slarie-Louisc de Savoie, sœur de la duchesse de Bourgogne, et dont le père, si bien situé en Piémont pour nuire ou être utile à Louis XIV, pourrait peut-être se laisser gagner sincèrement par cette nouvelle et aussi brillante union. La cour de Versailles était pour une princesse pièmontaisc, et la duchesse de Bourgogne, en vue de la grandeur de sa maison, plus que dans une pensée d'intérêt pour la France *, faisait tous ses efforts pour arriver à la conclusion du mariage de sa sœur. Mais, dans la junte provisoire de gouvernement, dont Portocarrero était président, tous ne partageaient pas les sentiments diversement intéressés de la cour de Louis XIV. La duchesse de Bourgogne voulut alors, comme cela avait eu lieu pour l'affaire du testament, qu'il y eiit quelque pression, émanée de Rome, qui pesât sur les esprits en Espagne et qui les fit incliner vers le choix qu'elle désirait avec tant d'ardeur. Elle pria madame des Ursins de l'aider dans l'emploi d'un moyen d'influence, justifié par des précédents tout récents et par les habitudes si cléricales de l'Espagne. Madame des Ursins ne l'obligea pas à le lui demander deux

* Mtm. de ?foailles, l IV.

ASPIRE A DEVENIR CAMEIŒRA HAYOK. 63

fois : espérant qu'un service rendu lui donnerait le droit d en demander un elle-même, elle se mit aussitôt en campagne. Elle convertit à l'idée d*un mariage piémontais le haut personnel de l'ambassade espagnole à Rome, les auditeurs de rote espagnols, peut-être mémo le nouveau pape, Clément XI, « que le public, disait-elle, estimait « artificieux, donneur de belles paroles et point effeclif, « mais qui craignait la France, quoique au fond il iïjit « pour l'Autriche ^ » Puis elle annonça tout cela à la maréchale de Noailles, ajoutant « qu'elle espérait que la tt duchesse de Bourgogne aurait la satisfaction qu'elle « souhaitait. » Elle ne donna pas un vain espoir : le mariage piémontais fut arrêté.

Il parait que cette négociation porta si haut l'opinion qu'on avait du crédit de madame des Ursins, qu'on vit recourir à elle, pour implorer son appui, un ordre religieux, bien ancien en Espagne, bien vénéré, plus redouté encore peut-être, l'ordre des Dominicains, qui avait entre ses mains le confessionnal du roi et le tribunal de l'Inquisition. Les Jésuites, ordre adverse, qui étaient plus puissants en France, voulaient profiter de l'élévation d'un prince français au trône d'Espagne, pour soustraire ù leurs rivaux la première de ces prérogatives, sans doute pour mieux unir encore les deux pays par l'uniformité de haute direction spirituelle. Madame des Ursins ne les aimait point. Klle écrivait à la maréchale de Noailles, au mois de mars 1 701 , « qu'elle ne « serait pas fâchée d'avoir l'occasion de les désobliger, « parce qu'ils lui faisaient tous les jours, au pied de la « lettre, de nouvelles friponneries, et qu'elle estimait au- « tant les Frères prêcheurs, c'est-à-dire, les Dominicains, ^ qu'elle aimait peu les autres '. » L'ordre des Domini-

• Rec. de M. Geffpoy, 1" régisl. Lcl. XÏV 21 déc. 1700.— •/Wrf., XVl' lel.. 29 mare 1701.

UV LA PBINCESSE DES URSINS

cains s'adressa donc à clic, au milieu des inquiétudes qu'il éprouvait, et elle proposa en effet à Porlocarrero un dominicain pour confesseur de Pliilippe V. Mais Porlocarrero lui répondit que cela n'était plus possible ; d'ailleurs elle sut que I/)uis XIV était assez pour cette dérogation à un vieil usage de l'Espagne, et qu'en outre le jésuite sur lequel on avait jeté les yeux, le père Daubenton, était le cousin germain d'une de ses femmes de chambre, qui, on le pense bien, défendait son parent auprès d'elle ^ D'autre part aussi, Daubenton était uiu? créature de Chamillard. Elle cessa donc toute démarche en faveur de ses chers Dominicains, et ne s'occupa plus que d'elle-même.

Pensant qu'après la lecture de sa dernière lettre à madame de Noaillcs la cour de Versailles regarderait le mariage avec une princesse de Savoie comme assuré, et qu'on organiserait peut-être déjà la maison de la future reine d'Espagne, madame des Ursins songea à la haute position qu'elle souhaitait pour elle-même, et ne fit point partir un second courrier, sans en avoir dit un mot. Toutefois elle ne découvrit pas encore entièrement à la maréchale l'objet de ses désii*s, dans la crainte de paraître trop ambitieuse, et de manquer son but par trop de prétentions. Il fallait une dame titrée pour conduire celle jeune princesse en Espagne : elle se présenta seiilen^enl pour remplir cette charge, et pria la maréchale de Noaillcs de vouloir bien la recommander tout de suite à Louis XIV pour cette simple fonction, avant que ce roi eût jeté les yeux sur quelque autre. Elle écrivit aussi au maréchal de Noailles, et, expliquant un peu plus sa pensée, elle lui dit que son dessein était d'aller jusqu'à Madrid, d'y demeurer tant qu'il plairait au roi de France,

• nccueil tic M. Gcffroy, Lcllrc XVl% 29 mars ilM.

ASPIRE A DEVENIR CAIIERERA UAYOR. C5

et de venir ensuite à la cour rendre compte à Louis XIV de son voyage*. Elle donnait pour appui à sa demande Tutilité politique qu*on pourrait retirer de son séjour dans un pays qu'elle connaissait déjà ; mais elle prenait aussi M. et madame de Noailles par leur intérêt particulier. Ils avaient eu vingt-deux enfants, parmi lesquels beaucoup de filles restaient encore à marier. A cet effet, on pouvait se fier au talent de la maréchale, qui était une femme de tête en même temps que de cœur, et Ion devait trouver bien des facilités dans la haute faveur de madame de Naintenon, son amie : ce n'était pourtant pas une petite affaire que d'établir intégralement et avantageusement la famille la plus nombreuse peut-être qu'il y eût alors en France. Sladame des Ursins leur offrit donc ses services, en Espagne, si l'on réussissait à faire agréer sa demande. Dans les lettres qu elle écrivit soit à l'un, soit à l'autre, elle leur parla des bons amis qu'elle comptait à la cour de Madrid, surtout du cardinal Portocarrero, et ajouta que, sans vouloir en tirer vanité, elle était assurée de faire, dans cette cour, la pluie et le beau temps *, a Cest pour- « quoi, dit-elle en particulier à la maréchale, je pense qu'il « me sera facile, avec leur aide, d'établir en ce pays-là une «r douzaine de mesdemoiselles vos filles '. » Elle en maria quelques-unes, en effet, avec des sujets de Philippe V, quoique pas en aussi grand nombre que le soin de ses propres intérêts le donnait à espérer.

Voilà ce qu'elle écrivait à la maréchale et au maréchal de Noailles, en 1700, et, au mois d'avril 1701, rien n'était encore décidé relativement à l'honneur qu'elle sollicitait. Ce fut pour elle une raison de se renfermer, plus étroitement que jamais, dans la modestie constante de sa

< Mém. de Noailles, t. II, p. 160. — * Recueil de M. Geflroy, let. XIV% et Mém, de Koailles, Lettre de madame des Unina au maréchal, t. II, p. 161. -5»id, lel.XIV.

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demande, et de protester qu'elle n'avait pas en cela l'intention de nuire aux dames cspagnoIesL, qui pouvaient avoir le même désir ; que seulement, parlant l'espagnol et étant grande d'Espagne, elle croyait avoir aussi le droit de Texprimer elle-même *. Mais on devine aisément son plan : elle comptait, chemin faisant et pendant son séjour en Espagne, plaire à la jeune reine, subjuguer son esprit, et éclipser auprès d'elle les dames espagnoles par les grâces réunies et plus sympathiques de Tltalienne et de la Française. Cette faveur n'était donc que le moyen, adroitement innocent, d'une faveur plus liante. Pour se donner plus de chances de l'obtenir, elle songea à un tout jeune seigneur, au comte d'Ayen : c'était le fils aîné de la maréchale de Noailles, le neveu, depuis 1697, de madame de Mainlenon, et l'ami particulier de Philippe V; c'était, de plus, un homme que tous les courtisans, avec un tact habile et unanime, présentaient comme un Caton pour la vertu, et à qui la réputation d*un mérite précoce donnait une sorte de popularité qui augmentait encore son influence. Il allait précisément partir pour l'Espagne, où il était envoyé en mission. Madame des Ursins ne pouvait donc avoir une meilleure occasion pour s'attacher ce seigneur par quelque obligation qui parlât à son cœur encore plus haut que les relations intimes de famille. Elle le recommanda au cardinal Portocarrero, et celui-ci s'empressa de répondre qu'il ne négligerait rien pour être agréable au protégé de madame des Ursins, ce qui fit espérer aux Noailles que le comte d'Ayen ne reviendrait pas sans la décoration de la Toison d'or, point de mire de tous les grands seigneurs étrangers, en Espagne».

' Mtfm. de Noaillei, p. 162. — ' Rec. de H. Geffroy, XVI* lettre à la mar. de Noailles. 29 mars 1701 .

ASPIRE A DEVENIR CAMBRERA MATOR. 67

Cette réponse favorable de Portocarrero, communiquée à la maréchale de Noailles, et, par elle, au comte d'Ayen, dut faire plaisir à ce seigneur, et le disposer à accorder d'avance à madame des Ursins tout ce qu'elle pourrait avoir à lui demander. Dès ce moment elle pouvait s'adresser à lui en toute confiance. Mais il semblait qu'une personne de l'âge de madame des Ursins, et dans la position qu'elle avait prise à Rome, ne pût avoir de rapports avec un seigneur qui débutait dans la carrière que pour l'obliger comme elle l'avait fait, et non pour en obtenir un service. Le comte d'Aven n'était pas de ses contemporains, et sa gravité tant vantée donnait de la considération à sa jeunesse, sans rien ajouter à ses années. Lui écrire, sans autre but que celui de solliciter sa protection, était donc une chose délicate et embarrassante. Plus il allait se sentir flatté d'une telle demande, plus madame des Ursins devait avoir de scrupule à la faire. Elle écrivit néanmoins; elle sut, avec esprit et sans le blesseri faire allusion à son jeune âge pour sauver la dignité du sien : et, allant tout Âe suite au-devant de sa surprise, pour en prévenir reflet, « Quelle opinion aurez-vous de nous « autres Romaines, lui dit-elle, quand vous verrez que je « vous attaque de si loin, et que je me donne l'honneur (X de vous écrire, avant que vous Voyez mérité? J'ai peur a que les dames de la nouvelle Rome vous paraissent « n'avoir pas assez de fierté, et que vous doutiez même, (f malgré tout ce que vous aurez pu lire^ si celles de ranci denne en avaient davantage, d Puis elle lui parle de l'objet de ses désirs ; elle le prie de s'y intéresser auprès de Philippe V de la manière qu'elle veut, et, pour nous bien montrer qu'elle cache une arrière-pensée sous cette poursuite d'une simple faveur honorifique, elle lui recommande de ne pas divulguer son projet en Espagne. Pourquoi cela ? dans la crainte évidemment d'éveiller les soup-

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çons des ambitions rivales, et de se voir entravée dans son dessein par les suggestions de la jalousie. « Ce secret, lui a dit-elle, n*est que pour la maison de Noailles, à qui je c( ne crains pas de découvrir nies visions K »

Dans la recherche des personnes dont Tappui pouvait lui être utile, on pense bien qu'elle ne négligea pas non plus Portocarrero. Le patronage de ce puissant prélat lui était acquis d*avance ; mais il fallait lui rappeler, maintenant que le moment était venu, ses anciennes offres de services; il fallait avoir de lui une lettre qui exprimât son opinion, qui contint aussi celle d'autres ministres, et qui pût être présentée comme l'avis commun des hommes d*État les plus accrédités parmi les Espagnols. C'est ce qu'elle fit et ce qu'elle obtint tout de suite. Munie de cette attestation de Portocarrero, elle l'envoya à la maréchale de Noailles, et la pria de la communiquer à Torc>', en sollicitant la recommandation de Torcy lui-même auprès de liOuis XIY. La maréchale de Noailles remplit sa commission; mais il lui fut répondu que, pour la faveur que désirait la princesse des Ursins, tout dépendait du duc de Savoie. La future reine dTspagne n'était pas une princesse française, comme l'avait été autrefois Marie- Louise d'Orléans , première femme de Charles II : si , pour conduire celle-ci en Espagne, Louis XIV avait pu désigner la princesse d'Harcourt, il ne convenait pas qu'en cette circonstance il usât arbitrairement de la même initiative et du même pouvoir.

Cette raison paraissait juste et naturelle. Malheureusement madame des Ursins avait des motifs pour penser qu'elle n'avait pas grand' chose à attendre du duc de Savoie, peut-être parce qu'il la savait trop attachée à la France,

* I/ettrc de mndame des Ursins au comte d'Ayen, Rome, 16 nvril 1701, àutÈ les Mém. de NoaiiUs, pièces justifie, t. Il, p. 898.

ASPIRE A DEVEKIR GAMERERA IIAYOR. 69

qu*ii songeait déjà à trahir. Toujours est-il qu'une première lettre de ce prince ne lui promit rien d'assuré. Mais madame des Ursins était inépuisable d'adresse et d'expédients. Vite elle écrivit à la maréchale de NoaiUes , et voici le moyen ingénieux qu'elle lui recommanda d'employer, pour provoquer, de la part du duc de Savoie, une réponse plus favorable. Il fallait que la maréchale de NoaiUes priât M. de Torcy de faire visite, au ministre du Piémont à Paris; que là, par manière de converaotiofi, et sans y mêler le roi, puisqu'il voulait laisser la cour de Turin libre, il demandât à cet ambassadeur quelle était la personne que son maitre avait l'intention de choisir pour accompagner à Madrid la future épouse du roi d'Espagne; après cela, il devait dire combien la princesse des Ursins conviendrait pour cet emploi. Et ici, écoutons surtout le motif qui lui faisait croire à l'utilité de ce moyen; nous y verrons quelle connaissance profonde avait madame des Ursins du monde et des cours. « Les ambassadeurs, dit- « elle à une femme qui était si bien faite pour la com- « prendre, enregistrent tout, et ils informent leur maitre « des moindres choses qu'ils entendent dire. Celle-ci, a tombée de la bouche de Torcy, sera regai^ée comme « une insinuation, qui décidera le duc de Savoie^ »

Torcy fit ce qu'on lui demandait, et, quelque temps après, le duc de Savme, pris au piège par aussi fia que lui. répondit à une nouvelle lettre de la princesse des Ursins, que, quant à lui, il ne s'opposait pas à Tiionneur qu'elle désirait, et qu^il s'en rapportait pour cela aux volontés de Louis XIV. C'est là précisément ce qu'elle voulait, que le jugement sur sa demande fût renvoyé à Louis XIV, et que la cour de Versailles, où tout le monde, autour du roi, était pour elle, en eût seule la décision.

* r.eaielcIcM GefTroy. XV* lellre, jmvier 4701.

Elle était ravie du succès de son habileté. Elle se concentra uniquement alors sur Louis XIY, et elle fit agir le grand levier qui, d*un mouvement toujours invisible et discret, soulevait tout, madame de Maintenon.

Déjà, quelque temps auparavant, dans ses missives à la maréchale de Noailles, et en vue d'obtenir un commerce de lettres avec madame de Maintenon, elle avait constaté deux choses, auxquelles cette dame avait dû nécessairement être sensible. Madame de Maintenon semblait vouloir réhabiliter la favorite du roi dans lopinion publique, et faire, de cette courtisane privilégiée, Tamie éclairée, la conseillère du monarque, plutôt que Finstrument méprisé de ses capricieux plaisirs. Elle aspirait à changer le mépris en estime, et le dénigrement en respect. De là cette modestie constante, cette retenue sévère, qu'elle gardait à la cour, et dont on disait qu'elle ne se départait pas devant Louis XIV lui-même; de là aussi cette haute raison, cette gravité austère d'expression, cet esprit, toujours accompagné de bon sens, qui régnaient constamment dans ses paroles. Son caractère et son intelligence allaient parfaitement à son dessein, sans exclure une perpétuelle attention au choix immuable de bons moyens. Madame des Ursins n'ignorait pas cette préoccupation de madame de Maintenon, ce désir afl'ecté d'être utile plutôt que de plaire, cette ambition, tout aussi blâmable au fond, mais plus décente dans la forme. Elle était donc sûre de lui être agréable, de la flatter dans l'objet le plus secrètement choyé de son amour>propre, en lui faisant dire, par une personne intime et qui connaissait son faiUe, l'impression avantageuse qu'elle produisait au dehors, à Rome surtout, et jusqu'à quel degré elle avait atteint son but.

Les lettres de madame de Maintenon pouvaient fournir à madame des Ursins un nouveau sujet de gracieux éloges.

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Elles étaîcnl très-soignées : rien n*y annonçait une plume qui court sur le papier au gré d'une imagination trop vive et d*un esprit trop improvisateur; il y avait moins de spontanéité que de réflexion, moins d'expansion que de réserve, plus d'attention à la justesse qu'à l'effet, et jamais un bon mot n'y était préféré à la solidité du jugement. Elles étaient, par cela même, un peu froides ; mais une intention de bien faire et de réussir y était visible. Or qui n'aime pas un peu d'être loué sur ses œuvres , sur le fruit de son application et de ses soins? Il était probable que madame de Blaintenon, quelque grave qu'elle parût ou qu'elle fût, ne serait pas insensible, non plus, au plaisir de voir ces petites productions bien appréciées, et de marquer, à sa manière, dans un genre auquel madame de Sévigné venait de donner tant de vogue et une si brillante renommée. Les compositions plus scientifiques, d'ailleurs, semblaient être plus particulièrement du ressort de l'homme. Les lettres, au contraire, c'est-à-dire la causerie, la conversation écrite, une sorte d'encyclopédie familière et naturelle, où tout avait place, comme dans un entretien même, et où se reflétaient, comme dans un clair miroir, les salons du grand monde, les mœurs de la société, les choses et les hommes du jour, paraissaient convenir davantage à la femme; elles sollicitaient sa préférence par l'attrait légitime d'une réputation littéraire que Tesprit dénigrant et jaloux des hommes, surtout à la cour, ne pourrait traiter d'empiétement pédantesque et orgueilleux sur leur domaine. Tout donc concourait à autoriser et à faire estimer ce genre de gloire ; tout montrait aussi que madame de Maintenon était loin de le dédaigner, et que, selon la pente commune du cœur humain, elle serait flattée, plus flattée peut-être des louanges accordées à la manifestation de son esprit qu'au gi*and appareil de ses vertus Le génie

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d'une dame dont beaucoup de lettres, que nous aurons à citer, rappelaient souvent la manière de madame de Sevigne, avec quelque chose de plus politique, devait encore donner plus de prix à Tapprobation qu'on ferait des siennes.

Ces deux points, relatifs, l'un, à l'honorabilité du caractère, l'autre à l'esprit de madame de Maintenon, madame des Ursins les toucha de la façon la plus délicate et la plus séduisante, en écrivant èrla maréchale de Noailles, et en exprimant son désir de pouvoir être en correspondance avec madame de Maintenon. « 11 suffirait, disait- « elle d'abord, que Ton sût en ce pays qu'elle me trouve « digne de cette grâce, pour qu'on m'y regardât avec ad- « miration; jugez de ce que ce serait si j'en étais en pos- « session. » Puis, passant à ses lettres en elles-mêmes : « Vous le savez, ajouta-telle, madame de Maintenon écrit « d'une manière si noble et si spirituelle, que je ne sais c( si ces lettres ne me feraient pas encore plus de plaisir « que d'honneur*. »

Décoché par mie main intelligente et fine, ce trait de flatterie ne manqua pas son but : madame de Maintenon répondit qu'elle serait heureuse de recevoir des lettres de madame des Ursins et de lui écrire elle-même. Elles s'écrivirent en effet depuis ce moment, et leur correspondance devint de plus en plus suivie, de plus en plus intime. Un autre bon résultat de ces compliments adroits, c'est que celle à qui l'on avait su les faii^ agréer se tint prête à agir, dans le moment voulu, pour la fonction que souhaitait remplir madame des Ursins pendant le voyage de la princesse piémontaise, de Turin à Madrid. Avec l'assurance de ce nouvel appui, madame des Ursins pouvait s'abandonner à l'espérance. Elle voulut encore pourtant

1 Recueil de M. GeiTroy, XIII* lettre, 12 déc. 1700.

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diminuer les difficultés qu'on pouiTait lui faire, en priant la maréciialc de Noailles de dire à Louis XIV que, s'il le fallait, elle n'irait que jusqu'à la frontière d'Espagne; que là elle laisserait la reine entre les mains des dames espagnoles, et que, pour elle, « elle continuerait le voyage « comme une personne qui était bien aise de faire sa <« cour à la petite-fille de son roi, et qui d'ailleurs avait <x des affaires à Madrid ^ »

Madame des Ursins ne pouvait rien faire de plus sage que de restreindre ainsi de plus en plus l'objet de sa pétition. Par là, elle s'inclinait d'avance devant les obstacles qui lui seraient présentés ; elle en paraissait reconnaître en quelque sorte l'importance, ce qui était le meilleur moyen de désarmer, à la cour de Versailles, ceux qui étaient disiK)sés à les faire valoir, et, en premier lieu, Louis XIV lui-même. Ce roi, en effet, sous ces apparences si accommodantes et si discrètes, entrevoyait les vrais désirs de madame des Ursins : il comprenait qu'elle se mettait réellement sur les rangs pour la place de camerera mayor de la reine d'Espagne, et que telles étaient les visions dont elle avait entretenu les Noailles. Or, sans repousser brusquement sa demande, il n'était nullement porté à y souscrire, quoique ayant l'intention de régler cette affaire avant le départ de Marie-Louise de Savoie pour Madrid. Il croyait bien qu'il était nécessaire qu'il y eût, auprès d*un roi d'un caractère peu décidé, une personne sûre, intelligente et ferme ; et madame des Ursins lui paraissait réaliser à cet égard tout ce qu'il était permis d'espérer : mais elle était française, et il ne voulait pas qu'en Espagne les étrangei*s, spécialement les Français, fussenl préférés aux nationaux pour les emplois publics. « Tâchez^ « avait-il dit, avec une haute raison, à son petit-lils, que

* Recueil dc^. GefTrov. XXII' tellre,26&rril 1701.

« VOS vice-rois, gouverneurs et aulres, soient Espagnols, <e et tenez tous les Français dans l'ordre*. » La dynastie autrichienne, dans son agonie, s'était appuyée sur la maison dAutriche allemande, qui était ailaiblie, sans être dégénérée, et la veuve de Charles II ou la reine douairière, princesse de la maison de Neubourg, avait attiré et fait placer en Espagne beaucoup d'Allemands, ses compatriotes ou ses parents, entre autres le prince de Darmstadt, qui était vice-roi de la Catalogne. Louis XIV ne voulait pas qu'on imitât ces précédents, et il insistait pour le poste de grande camériste plus que pour tout autre, parce qu'un usage, respecté des rois autricliiens eux-mêmes, l'avait constamment réservé aux Espagnols ou au moins aux Castillans ^ et qu'à cause de cela les dames espagnoles, dont il fallait éviter le dangereux ressentiment , s'en trouveraient plus vivement blessées.

Mais Louis XIV avait dit aussi à son petitrfils : « Ayez « une grande confiance dans le cardinal Portocarrero, et <i lui témoignez le gré que vous lui savez de la conduite « qu'il a tenue', » montrant, par ces paroles, quelle confiance il avait en ce prélat, et combien il serait peu éloigné de déférer lui-môme à ses conseils. Or c'est Portocarrero qui proposa avec le plus d'instances la princesse des Ursins pour camerera mayor. Laissons le marquis de Saint-Pfiilippe, un adversaire de cette dame, nous développer, dans un passage très-curieux de ses Mémoires, toutes les raisons qu'il en donna. « Portocarrero, dit-il, « s'opposait opiniâtrement au choix d'une Castillane, préci tendant qu'on allait replonger le palais dans le désordre « où le tenait l'autorité despotique des femmes sous le « règne de Charles II ; que, si une Espagnole de la pre-

• Mém. de Koaillei, t. II, p. 7 cl 8. — * Mém. de Saint-Philippe, l. I, p. 115. — 5 Instruct. de 1 jouis XIV à PMlippe \\ p. 7, loc. cil.

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t< mière noblesse acquérait le crédit que donnait un tel « emploi, surtout le roi et la reine étant si jeunes, elle « introduirait ses parents et ses amis dans la faveur; a qu'elle voudrait entrer dans toutes les aflaires ef domine ner, par sa seule recommandation, dans tous les tribuce naux; qu'elle ferait en sorte que sa maison proAtât de <c l'occasion pour jouir des premiers honneurs et des em- « plois, peut-être avec autant de danger que d'injustice; « qu'il n'y aurait plus de secret dans le gouvernement, « parce que la camerera serait instruite de toutes les ré- « solutions, cl deviendrait l'arbitre delà distribution des <c grâces; qu'une étrangère, sans appui et sans aucune <K liaison de sang en Espagne, serait moins à craindre, « jparce qu elle ne travaillerait que pour elle; que, n'ayant ce ni famille ni liaisons à la cour, elle n oserait jamais ce « que pourrait tenter, à l'itistigation de ses parents, une ce Espagnole chargée d'un emploi aussi important que « celui de former et de conduire une jeune reine, qu'elle « instruirait avec art et remplirait de maximes favo- <i râbles à l'orgueil et à l avarice des grands, parmi les- <i quels on en comptait si peu dont on ne dût se défier ; « qu'on pouvait dire la même chose des dames du rang <c dont il était nécessaire que fût la camerera; qu'ainsi, « pour obvier à tant d'inconvénients, le plus sûr moyen « était que le roi de France choisit une dame fran- « çaise , d'une qualité convenable à un poste si émi- <c. nent. »

Ces raisons étaient fortes et paraissaient concluantes. Le marquis de Saint-Philippe, tout en les trouvant d'abord injustes, outrageantes, détestables, ajoute lui-même, quelques lignes plus bas, que, « pour un emploi, où il était « question d'élever une jeune princesse d'une manière « conforme à son rang, on ne pouvait faire un meilleur « choix que celui de madame des Ursins, » trahissant peut-

âlrc un peu, par œlte approbation partielle du raisonne* ment de Portocarrero, un sentiment tout autre; mais l'esprit de parti et ses susceptibilités de sujet espagnol ne lui permettaient pas de l'exprimer ni de se Tavouer à luimême. Néanmoins, comme s*il était facile, ainsi que le prétend cet historien, « de trouver assez de dames, en Espagne, « aussi dignes par leurs qualités que par leur naissance c( du poste dont on les frustrait*, » Louis XIV ne se rendit pas à Tavis de l'archevêque de Tolède. Engagé d'amitié avec la princesse des Ursins, ce prélat avait pu exagérer les dangers d'un choix espagnol et charger un peu trop ses phiceaux. Philippe Y, il est vrai, bien disposé par le comte d'Ayen, et Marie-Iiouise de Savoie, dont madame des Ursins avait appuyé le mariage, se joignirent à Portocarrero; Torcy en fit de même, Torcy, qui se plaisait à dire qu*il se perfectionnait chaque jour, dans son métier de diplomate, à Técole de cette femme habile. Louis XIV fut un peu ébranlé, mais ne consentit pas encore, influencé peut-être aussi par la princesse d'Espinoy, qui, d'après une lettre de madame des Ursins à la maréchale de Noailles, paraissait avoir brigué comme elle l'honneur d*accompagner la princesse piémontaise*. Alors parut madame de Maintenon. Dans ces entretiens familiers que le m aimait chaque soir à se ménager chez elle, elle gHssa discrètement son avis sur la question de la camerera mayor, ce n*est pas qu'elle eût, sur la monarchie espagnole, comme le veut Saint-Simon, une idée de domination indirecte; rien ultérieurement n'en porte les traces; mais elle partageait l'opinion de Portocarrero, et elle tit ressortir toute l'utilité du choix de madame des Ui*sins. C'en fut assez : raffairc fut emportée. Madame dos Ui^ins

* Mém, de Saini-Philippe, t. I, p. 413 i 118. — * Recueil de M. Gcffroy. XM- lellre, 16 déc. 1701. '

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