FORTUNES DES FRANÇAIS DANS LE COMMERCE DES INDES
Ils n*aimaient guère madame des Ursins; mais ils détestaient encore plus Amelot. Au moins était-elle désintéressée dans son despotisme; lui, il navait fait que s'enrichir, disait-on, pendant son séjour en Espagne. 11 s était fait octroyer par Philippe V des privilèges trèslucratifs pour le commerce des Indes, qui était tout entier passé à la France, et où une infinité de Français firent comme lui des fortunes immenses^ C'était l'État principalement qui s'appauvrissait en France par tout ce qu'on donnait h l'Espagne. Les particuliers en grand nombre se dédommageaient sur les colonies espagnoles de leurs sacrifices pécuniaires. Au milieu d'une guerre qui embrasait toutes les parties de l'Espagne, et avec des ennemis qui attaquaient sans cesse leurs principaux ports de mer, les Espagnols ne pouvaient plus vaquer au soin d'approvisionner leurs nombreuses colonies d'Amérique. Les Français s'étaient approprié, en qualité d'alliés et d'amis, ce commerce avantageux. Louis XI Y en avait fait un monopole pour les armateurs de Saint-Malo, qui, dans le principe, gagnèrent, sur la vente de leurs cargaisons, jusqiCà 800 pour 100. Une foule d'autres armateurs français firent aussi ce commerce, en contrebande, ce qui amena, avec le temps, un encombrement de marchandises, qui diminua de beaucoup les prix de livraison, et, pour certains, occasionna même des banqueroutes*. Mais, avant que ce fâcheux résultat d'une cupidité peu mesurée se produisit, des milliers de Français s'enrichirent; en sorte que, sous ce rapport, c'était toujours l'Espagne qui, en définitive, payait la majeure partie des frais de la guerre.
Disons pourtant que, si Amelot avait encouru la haine qui poursuit toujours un étranger avide et trop puissant,
• Mém. de Saint-Philippe y l. H, p. 280.— • Ulloa, rélaWissemcnl du comm. et des manuf. d'Espagne, 11* partie, p. 104, i05, 106. Voyage de Frc^ «icr, p. 256. Robertson. HUt. éC Amérique, grand in-8», p. 742, liv. VUI'.
404 AMEIXyr REMPUGÉ PAR M. DE BLÉCOURT.
il n*avail pas moins su mériter par son intelligence, son bon esprit et son crédit sur les gens d'aflaires, la sympathie de Philippe V aussi bien que l'amitié de la princesse des Ursins. Fut-il toutefois bien regretté de celle-ci? Elle continua de vanter ses qualités, dans ses lettres à madame de Maintenon, qui du reste pensait comme elle*: elle regretta qu'il ne fût pas susceptible de grandesse, et voulait marier la fille d'Amelot avec son neveu, le jeune prince de Ghalais, qui était apte à recevoir ce titre, et dans la personne duquel, si Louis XIY Teât approuvé, on aurait honoré l'ancien et illustre ambassadeur d*Espagne*; mais la vérité est qu'elle ne fut nullement affligée de son départ'. D'abord M. de Blécourt, qui le remplaça, était animé des meilleures dispositions à son égard ; et puis elle voulait accorder aux grands la satisfaction de diriger eux-mêmes les affaires de leur pays, sans la participation de l'ambassadeur de France, ce à quoi personne n'aurait cru avec la présence d'Amelot. C'est bien plus : elle désirait s'effacer, elle aussi , afin de leur donner toutes les apparences d'une liberté complète, et d'opposer aux haines, qui couvaient contre elle à Paris ou à Versailles, le calme au moins momentané de ses ennemis d'Espagne. Nous exposerons bientôt celte nouvelle évolution de sa politique : auparavant, revenons un petit instant sur nos pas, pour parler d'un ministre en qui le corps entier des grands se voyait représenté, du puissant duc de Médina- Cœli.
' Recueil de M. Geffroy. Madame du Maintenon à madame des Ursins, 4709 * Mém. de NoaUles, t. lY, 1709.— ' Mém. de Saînt-PhUipper t. H, p. ^