VRAI MOTIF
qu'il s'était transporté à Madrid avec Tidée qu'on le détournerait probablement d'une résolution qui pouvait avoir un éclat fâcheux, et que là il n'avait pas été peu désappointé d'apprendre, non-seulement qu'on ne refusait pas sa démission, mais que son successeur était déjà
nommé.
On trouve également, dans cette lettre, un autre grief, allégué contre le comte d'Aguilar. Philippe V avait été obligé de conquérir son trône, absolument comme Henri IV, dont il descendait. La dynastie des Bourbons, en Espagne comme en France, ne devait se faire accepter qu'à ce prix. De là la nécessité, pour chacun de ces princes, de se trouver souvent dans les camps, afin que leur présence encourageât les uns et empêchât la défection des autres. « Vous voyez avec peine, écrivait Henri IV au parlement « de Paris, que je sois toujours à la tête des armées. « Mais c'est ma présence qui attire les troupes ou qui les « retient, et qui fait que quelques personnes font leur « devoir. Si je n'y vais, les autres n'y iront point*.. .»
Philippe V pouvait tenir le même langage à ceux qui, autour de lui, s'opposaient parfois à sa coopération directe aux campagnes de ses généraux ; il pouvait même ajouter que sa présence n'était pas toujours capable de retenir les soldats sous les drapeaux, si Ion en juge par la conduite des nouveaux régiments qu'avaient levés les grands avant l'arrivée du maréchal Vendôme, et qui prirent la fuite au moment du combat décisif de Villaviciosa. Louis XIV ne l'ignorait pas : aussi poussait-il sans cesse son petit-fils à quitter la cour pour l'armée, et généralement madame des Ursins était de cet avis, toutes les fois que, en éloignant le roi de Madrid, elle n'avait pas à craindre de le livrer à des intrigants, empressés de pro-
' Lettres missÎTes de Henri IV, t. lY, i595, dans les documents inédits sur VHislaire de France.
fiter de son isolement pour le tromper, en la perdant ellemême ; car il fallait, à cet égard, user des mêmes précautions qu'avait employées Richelieu, pour se garantir, lui et rÉtat, de la faiblesse dé caractère de Louis XIII et de Tadresse astucieuse des grands. Or le comte d'Aguilar conseillait au roi de retourner à Madrid, et cest vers l'époque de la journée de Villaviciosa, journée capitale, dernier coup de dé qu'avait à jouer Philippe V, qu'il lui donnait cet étrange conseil. Rien n'avait déplu autant que cela à la princesse des Ursins; volontiers elle y aurait vu un piège et aurait tenu le comte d'Aguilar pour suspect et très-suspect. On s'en aperçoit, dans sa lettre, au ton ironique avec lequel elle parle du motif dévotieux, sur lequel ce général fondait son offre de démission, et à la façon toute cavalière dont elle annonce son remplacement. C'était là évidemment une de ces mesures préventives et promptes, qui étaient de son goût, qui s'accordaient avec son mode de gouvernement, et où son langage trahit sa participation.
On en jugera mieux, du reste, par la lecture même de la missive que nous analysons. Elle est adressée au duc de Vendôme, à celui qui ne devait pas être le moins satisrait du dénoûment qu'avait eu l'affaire d'un seigneur devenu son rival. « Le comte d'Aguilar, lui dit-elle, a été rem- « placé par le comte San-Estevan de Goripaz dans le comte mandement de la première compagnie des gardes du a corps. Il a appris cela à Madrid, oU il conseillait au roi « d*allery quand son devoir le retenait à l armée. Au sur- « plus, il avait dit au roi qu'il voulait se retirer pour c< prier. Le roi n'a pas voulu l'empêcher de choisir une re- <i traite de son goût et qui pouvait si fort contribuer à son « salut V »
' Lettre inédite de madame des Ursins, manuscrits de la Bibliothèque im- (M^riale, Correspondance du duc de Vendôme, X> II, p. 3C8, S. 3755 (2).