‹ La princesse des UrsinsChapitre 22 sur 278 · ET DE MARIE-LOUISE POUR L'ESPAGNE · texte numérisé non relu

ET DE MARIE-LOUISE POUR L'ESPAGNE

« instants, après quoi le roi courut rejoindre sa suite, « et retourna satisfait à Figuières^ »

Ijà fut célébré le mariage de Philippe V avec Marie- Louise de Savoie. Mais, ô contretemps inattendu ! il fallut plusieurs jours, avant qu'il pût réellement posséder celle dont la vue n'avait fait que redoubler Tardeur de ses désirs : ce qui retarda son bonheur fut un incident bien extraordinaire, qui lui causa personnellement bien du désagrément, et, en outre, attrista sa jeune compagne sur le caractère de la nation qu'elle aurait à gouverner. Pour le souper, qui devait lui être donné après la cérémonie du mariage, les mets avaient été apprêtés, moitié à l'espagnole, moitié à la française, parce qu'à Turin on avait adopté Fart des Vatel français. Mais les dames espagnoles, qui, sous la direction de madame des Ursins, étaient chargées de servir, ne s'attendaient pas à cette immixtion étrangère. Toute leur susceptibilité nationale se réveilla à cet aspect, et, déterminées à sevrer brusquement leur nouvelle reine des habitudes de son pays, à lui imposer, dès son premier repas, le régime de l'Espagne, elles ne craignirent point de renverser tous les plats français sans exception, pour n'avoir à présenter que des mets espagnols. Le roi n'en dit rien ; la princesse des Ursins, malgré sa stupéfaction et son secret courroux, ne voulut pas non plus débuter, en Espagne, par des scènes de reproche et de sévérité. La reine aussi, dont pourtant la vivacité naturelle et le jeune âge ne comportaient pas la même contrainte, eut assez de force sur elle-même pour garder d'abord le silence. Mais, quand elle fut avec le roi et madame des Ursins, dans l'appartement qui lui était des-

* m9i, de Vélév. de Philippe V, manuscrit, déjà cilé, p. 372, et Diariode lot Yiagee de Felipe F, 1701 i 1704, par le marquis de Rivas, In-f^. 1 toI., p. 844. C'est surtout un recueil de dépêches et d'ordonnances, jour par jour. L'un et l'autre outrage, à la biblioth. de l'Arfenal.

tiné, son mécontentement fit explosion, et avec d'autant plus d'éclat qu'il avait été plus contenu et qu aucun regard étranger n'en gênait la manifestation. Elle pleura, elle sanglota, elle regretta l'absence de ses dames piémontaises, elle s'indigna de l'audace et de la grossièreté des dames espagnoles, elle déclara même qu'elle n'irait pas plus loin et qu'elle retournerait en Piémont. La nuit arrivée, le roi alla se déshabiller et attendit qu'on l'appelât ; mais la jeune reine, a entêtée, comme une enfant qu'elle <x était, dit Saint-Simon \ car elle avait à peine quatorze (c ans, » parut s'en prendre au roi lui-même des mauvais procédés de ses sujets, et, malgré tous les raisonnements, toutes les remontrances de madame des Ursins, répondit qu'elle voulait coucher seule et repartir au plus tôt pour Turin. On comprend ce qu'il y avait, dans cette aflaire, de pénible et de désagréable pour Philippe V ; il s'en fàclia beaucoup, et, à la seconde nuit, comme la reine n'était pas encore revenue de sa mauvaise humeur, c'est lui qui, sur l'avis du duc de Medina-Sidonia et du comte San-Eslevan de Gormas, prévint un nouveau refus, en lui faisant dire qu'il ne partagerait pas sa couche. Cette détermination spontanée était adroite et produisit son efTet. Marie-Louise en fut extrêmement piquée dans son amour-propre déjeune femme; elle fit amende honorable au roi, elle blâma, elle condamna son enfantillage, elle promit de se conduire à l'avenir en femme et en reino, et, la troisième nuit arrivée, le lit nuptial réunit enfin les deux époux rapatriés. Le lendemain ils quittèrent Figuières ; ils s'arrêtèrent un instant à Rarcclone, et de là se rendirent à Madrid, où ils firent leur entrée triomphale, par la porte dAlcala, vers la fin d'octobre 1701, au milieu d'un concours immense de grands

> JHém, de Saint-Simon, t. VI, p. 44 i 46.

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