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CHAPITRE V

HINISTftBB DB PORTOf.ARHE RO.

La princesse des Ursins, nous l'avons dit. n'arrivait pas seule à Madrid. Elle avait sa maison, comme elle eut, pour elle et pour ses gens, grâce aux soins de Tortocarrero, de magnifiques appartements dans le palais de Buen-Retiro, qu'habita de préférence le nouveau roi d'Espagne. Aux gentilshommes, qu*elle avait amenés d'Italie, vinrent se joindre Alexandre Lanti, neveu de son second mari, et Chalais, neveu du premier, surtout d*Aubigny, fils d'un procureur au Châtelet de Paris, qui fut son secrétaire, son écuyer et son confident le plus intime. Elle s'attacha aussi le chevalier Despennes, pour lequel elle eut une amitié fort grande, jusqu'à ce que leur brouillerie fit passer à d'Aubigny seul tout le lot quavait eu ce seigneur dans son intimité. Un autre Français, Orry, fils d'un célèbre imprimeur de Paris, et appelé à Madrid par Poilocarrero pour administrer les finances, fut également honoré de sa confiance, qu'il ne trahit jamais. Enfin deux hommes, que la maréchale de Noailles avait donnés à Philippe V, ne lui furent pas moins dévoués : c'était La Roche, très-bon garçon, selon le portrait quelle en faisait elle-même, qui servait le roi avec une assiduité surprenante et aimait beaucoup la maréchale, et Vazet, valet de chambre barbier , qui faisait rire Leurs Majestés

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I.Ins que toute ïEsy.aijne ensemble^. Elle ne manqua donc pas en Espagne d*amis et d'auxiliaires zélés. Tous cesper* sonnages divers, soutenus par elle, l'aidèrent à leur tour, furent à raiïût de toutes les démarches de ses adversaires ou des ennemis de Philippe V; ils formèrent, en un mot» sa police particulière, ses espions afiidés. Hàtons-nous de la présenter à l'œuvre, avec cet entourage dévoué, et d'àhord, pour bien juger son point de départ, voyons comment avait gouverné Porlocarrero, depuis l'an 1700.

Portocarrcro, il y avait déjà un an, avait atteint le but suprême de son ambition, Le prince français, qu'il avait fait roi, ne se dirigeait que par ses avis ; toutes les affaires pas* saicnt par ses mains; l'Espagne lui obéissait. Louis XIY avait bien dit à son petit-fils, au nom de ses devoirs et de son intérêt, de ne jamais se donner un premier ministre, d'agir directement sur la nation, au lieu de se reposer des fonctions de roi sur raulorité, souvent mal reçue, d'un intermédiaire. Mais la lettre seule de cette instruction salutaire était observée ; au titre près, Portocarrero était un véritable premier ministre. 11 en fut du reste toujours ainsi : après Portocarrero régna la princesse des Ursins ; après celle-ci domina le cardinal Alberoni, auquel succédèrent d'autres personnages, à peu près aussi puissants, et jamais le roi, esprit sans initiative plus encore que sans volonté, ne marqua la moindre chose de sa pensée, de son cachet propre ; jamais le gouvernement, même après une longue expérience de la royauté, ne porta Tempreinle de .son individualité.

Portocarrero était donc tout en Espagne. Éloigner de la cour les chefs du parti autrichien, c'est-à-dire le grand-inquisiteur SIendoza, évêque de Ségovie, le comte d'Oropeza, président du conseil de Caslille, l'amiranlé

* Reiueil de M. Geffroy, XXX* letlre, 16 décembre 1701.

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de Caslille, qui était grand-miyer, et enfin le prince de Darmstadt, gouverneur de Catalogne ; persécuter le premier, pour lui faire donner sa démission ; nommer à la place des autres, à la présidence provisoire du conseil de Caslille, don Arias, archevêque de Sévillc et chevalier de Malle ; au poste de grand-écuyer, le duc de Médina- Sidonia, et dans la Catalogne, province si importante, son propre frère, le comte de Palma ; consentir au renvoi du dominicain Diaz. ancien confesseur du roi Charles H, qui fut remplacé par un jésuite, le père Daubenton ; surtout éloigner la jeune et habile reine douairière, à peine âgée do vingt-neuf ans, qu'il relégua à Tolède, dans sa ville épiscopale, sous promesse de fidélité ; conserver par prudence les certes de Catalogne et d'Aragon, les fueros de toutejv les provinces, et même les conseils souverains et aristocratiques de Castille, des Indes, etc., qui constituaient, au sein de TÉtal, une véritable aristocratie arbitraire et irresponsable * ; mais pourtant chercher à fortifier le pouvoir central au préjudice des grands, comme lavait fait autrefois Ximénès ; dans ce but, instituer un conseil secret de cabinet, plus connu sous le nom de Despacho^ où lui seul, avec la jeune reine et avec don Arias, décidait de tout endernier ressort, sous la présidence nominale du roi ; cx>ntinuer dans cetle voie, en prêtant son appui à Orry pour la^ révocation des droits royaux aliénés, et remplir ainsi les vues de Louis XIY, qui était bien aise que les grands d'Espagne fussent abaissés et que ce fût par un Espagnol *; puis enfin, dans l'intérêt des finances, restreindre le nombre des officiers de la Trésorerie, des secrétaires d'État et des employés de la cour, des tribunaux et des conseils,, ainsi que nous l'apprend <\\ec le marquis de Saint-Phi-

« Mém. de JjwHile, l. I, p. 38, 09. — « Mêm. de Saita-Philippe. t. î,. p. 15,20,05,80, 8:», 8tS 170.

PORTOCARRËRO. 8»

lippe, Petit de la Croix, dans son livre manuscrit ' ; voilà ce qu'avait fait de bon Portoearrero.

Mais, sous d'autres rapports, son administration n'avait pas été entièrement conforme aux intentions-du grand roi. Des deux partis qui depuis longtemps divisaient l'Espagne, celui des Grandcsses et celui des Communeros, il soutenait le dernier, qui était le parti français, imitant en cela un de ses ancêtres, le grand-inquisiteur Portoearrero, qui, sous le ministère aristocratique du duc de Lerme, en 1618, avait été destitué pour les mômes opinions'. Mais, sous plusieurs rapports, il avait trop fait contre les uns et pas assez pour les autres. Le marquis de Saint-Philippe, tout en déclarant justes les réductions et les retranchements, opérés dans la maison du roi et dans Tadministration centrale, en trouvait l'exécution trop brusque, trop impitoyable, trop peu motivée, dans scs^ formes, par l'économie qu'elle devait produire, et qui ne s'éleva qu'à 200,(101) écus : a Plusieurs nobles familles, dit- « il, n'avaient que la ressource de ces places pour subsis- « ter. Le cardinal fut peu compatissant. Dans dix ans on « aurait pu éteindre toutes ces places, en ne remplissant « pas les vacances*. » Pour comble de dureté, il parait qu'il n'accorda pas la moindre indemnité à ceux mêmes qui, eu les perdant, perdaient leurs moyens de subsistance, puisque, suivant Louville, son partisan, il supprima même les pensions existantes et qui étaient un droit acquis, ainsi que les secours pour l'entretien des veuves pauvres des employés *. Les bourgeois n'avaient pas lieu d'être plus contents, du moins d'après le marquis de Saint- Philippe : « I^e ministère des finances, dit-il, ne se con- « tentait pas de réunir au trésor royal des biens usurpés

• Hiêt. de VéUv. àe Philippe V, p. i95, cl Mém. de Soail/es, l. IL p. 22, 23 — • Monarchie espagnole au teuiéme siècle ^ par Ranke, t. II — * Mém. de Samt-nhilippe, 1. 1, p 83, 84. — ♦ Mém. de UiwiUe, 1. 1. cli. v.

<)•) JUGEMENT DE TOHCY

«r par les grands, ce qu'on n*avait pas encore osé faille ; « il doublait en outre les frais des villes et des corpo* « rations, en les taxant arbitrairement au profit de ceux n qui faisaient des avances au gouvernement, ou bien <t des fermiers-généraux \ » Aussi le marquis de Saint- Philippe blâme-t-il tout l'ensemble de Tadministration de l^ortocarrero ; il va jusqu'à prétendre que son incapacité était généralement reconnue et que plus d*une fois il lo sentit lui-même '. Louville met aussi sur le compte de <ui ministre, que « le roi, depuis qu il était à Madrid, fi n'avait fait qu'ôter à tout le monde, sans rien donner « à personne. Et cela, dit-il, mérite une très-sérieuse « réflexion *. »

.Mais Louville était de ces Français qui, trop engoués des belles créations administratives de Colbert et de Louvois, étaient venus en Espagne, à la suite de Philippe V, avec le parti pris de tout dénigrer et de tout changer. « Les conseils n'offraient aucune garantie que « la volonté du roi, et pouvaient répondre au peuple : El « rey lo quiereasi (le roi le veut ainsi), lors même que, « émancipés par un long usage d'usurpation, ils disaient « souvent au roi : On reçoit vos ordres, mais on stirseoit à <c leur exécution; au centre, une véritable oligarchie de » gens, unis par l'orgueil, divisés par l'ambition et en- <i dormis par la paresse : voilà pour le gouvernement. Un « palais silencieux, asservi, au nom de l'étiquette, par « des commensaux et par la reine, qui le remplissaient « de leurs intrigues : voilà pour la cour. Enfin un épisco- « pat trop riche et trop dépendant de Rome; une inquisi- « tion redoutable, toujours en guerre, au dehors, avec le « pape, au dedans, avec les sujets, et des milliers de

* Mém, de SainirPMippe, 1. 1, p. 21."5, 84. - « Ibid., p. 80. — » Mém. de louville, t. I, cil. V.

SUR PORTDGARRERO. 91

« moines, souvent hommes de talent et de mérite, mais « la plupart opposés entre eux d'un ordre à l'autre, ou « même de couvent à couvent : voilà pour l'Église. Voilà « aussi en peu de mots, dit-il, ce qu'était l'ensemble de « l'Espagne à la mort de Charles II ^ » Peinture évidemment chargée et où percent trop les préjugés gallicans et absolutistes d'un fanatique partisan du système de Louis XIV. Quant au marquis de Saint^Philippe, malgré la confiance qu'inspirent son attachement pour Philippe V, la gravité de son caractère, et son origine, en quelque sorte étrangère, puisqu'il était de la Sardaigne, il ne saurait obtenir complètement notre adhésion : il appartenait à une portion fidèle, mais altière aussi, de la noblesse, et il juge Portocarrero avec les antipathies de ceux de sa classe. Rapportons-nous-en plutôt à l'opinion d'un homme qui, ayant alors la conduite de toute cette épineuse aflaire de la succession d'Espagne, ne raisonnait qu'au point de vue de cette question, au point de vue des intérêts réels de la France et de Philippe V. Cet homme, qui est M. de Torcy, dans ses lettres aux ambassadeurs français à Madrid, ou à Portocarrero lui-même, apprécie de plus haut et plus impartialement les actes de ce prélat, et nous révèle mieux comment Louis XIV comprenait une nouvelle organisation de l'Espagne. II .aurait voulu que Portocarrero entrât largement dans les idées de fusion et d'unité nationales, que Louis XIV travaillait à réaliser pour la France, et qu'en évitant de faire la moindre distinction entre le- Castillan et les autres peuples espagnols, Aragonais, Catalans, Navarrais, il les eût tous amenés peu à peu à se fondre dans la grande et forte unité de la nation espagnole. Il y voyait le moyen le plus si\r de gagner à Philippe V les provinces de l'ancien

* Mém. de f/futHie, ch iv, p. 68, 69.

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royaume d'Aragon, qui étaient toutes pour les Aulricliiens. Au lieu de suivre cette politique, aussi utile que libérale, Portocarrero, ne pouvant se dépouiller de ses préjugés de Castillan, ne donnait les principales dignités qu a ses compatriotes, et traitait les autres Espagnols d'étrangers. Il leur préférait môme les Français, etl'onn avait pas- vu sans étonnement ni sans peine qu'il eût admis l'ambassadeur français, duc d'Ilarcourt, dans le Despacho universale, ou cabinet privé, dont il fermait rigoureusement la porte aux plus grandes familles de l'Espagne. Le duc d'Harcourt luimême, ne démentant pas Téloge que, dans ses instructions à Philippe Y, Louis XIV avait fait de son abnégation, s*étaii longtemps refusé à ce dangereux honneur, et il Tavait dit à son gouvernement. Mais, trompé sur les véritables sentiments des Espagnols par don Arias et quelques autres, qui écrivaient sans cesse qu*il fallait envoyer des ministres français, Louis XI Y aVait fini par consentir à cette mesure, bien qu'elle fût une nouvelle et bien plus grave dérogation ù son principe d'inviolable respect de la nationalité espagnole. On trouve tous ces détails dans les Mémoires du maréchal de Noailles. Torcy y fait connaître sa politique à l'égard de l'Espagne, dans les instructions qu'il donne au comte de Marsin, envoyé à Madrid en 1701 , à la place du duc d'Harcourt. On y apprend aussi les motifs de la déférence de Louis XIY pour des prélats, qui pourtant, par une telle demande, cherchaient surtout pour eux-mêmes des appuis au deliors, et paraissaient songer à leur position plus qu'aux grands intérêts dont ils étaient chargés ^ Torcy attaquait l'administration de Portocarrero sur un autre point. 11 lui avait conseillé de réduire les droits d'entrée, qui étaient énormes," sur le vin, le pain, la viande et autres objets de première nécessité, et de les rejeter

* Mém.deNoaiiles, Instruct. au Gomlo de Mnrsin, t. lî, p. 89, conQrmées piric Blém. au card. d*Estrécs, ibid.t p> 33f. Voiraufsi p. 134.

POnTOGÂRRERO. 9&

sur le chocolat et le tabac. Portocarrcro ne le fit pas : il regardait ces deux denrées, d'ailleurs d*un prix plus mo- <lëré en Espagne qu'en France, comme aussi indispensables, comme plus précieuses peut-êlre pour un Espagnol que le pain même. Il semblait ainsi tenir plus de compte des habitudes, des mœurs, des exigences de ses compatriotes, et penser que les hommes supportent souvent avec plus de peine ce qui les atteint dans leurs goûts que ce qui les frappe même dans leurs besoins. On peut induire cependant du jugement de Torcy, que le peuple espagnol n'aurait pas mal accueilli cette réduction, espérant peutêtre conjurer ou détourner sur dautres denrées l'orage qui menaçait le chocolat et le tabac.

Quoi qu'il en soit, voici les abus que le refus ou la lié* Ifligence de Portocarrcro maintenait en Espagne. <x Les « obligados ou entrepreneurs achetaient à Madrid le pri- « vilége de fournir la ville de viande et d huile. Ces den- « rées étaient vendues bonnes pour les gens connus, déic testables pour le peuple. L'huile du peuple était si « puante, que Ion ne pouvait en approcher, et la viande « ne valait pas mieux. Qu'en résulta-t il? C'est que le « peuple, qui d'abord attendait tant de réformes de la a part d'un prince français, surtout pour l'article des « huiles, qui venaient presque toutes de France, éprouva, « pour le moment du moins, une fâcheuse déœplion, et « que la popularité premiëfXi de Philippe V diminuait « chaque jour *. »

> Mém. de Noailles, t. U.

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