MORT ET SÉPULTURE DU MARÉCHAL VENDOME
jouissances et de ces féies théâtrales de la cour de Madrid. L'hiver et le carnaval en étaient Toccasion ; Vendôme en était Tàme et la source. On était bien loin de s*attendre que, Tannée même où Ton avait représenté des héros anciens auxquels on pouvait le comparer lui-même, on aurait à pleurer sa mort prématurée, et à jeter sur cette cour, qui n'avait de contentement et de repos que par lui, un voile de deuil. On venait de sortir de celte saison accoutumée de spectacles et de plaisirs, quand tout à coup on annonça à Philippe Y que le vainqueur de Villaviciosa n'était plus. Une indigestion de poisson avait tranché le fil glorieux de ses jours, à Vinaros, dans le royaume de Valence ^ On transporta son corps à Madrid, et il fut, comme les restes du maréchal de Turenne, un sujet de vénération et de regrets partout où il passa. Bien revenus de leurs longs égarements, les grands, aussi bien que le peuple, y voyaient les précieuses dépouilles, non-seulement du défenseur triomphant de Philippe V, mais du sauveur même de l'Espagne. A ce titre, ils applaudirent à une idée généreuse de la princesse des Ursins, qui voulut, nous dit positivement Saint-Simon, que Tillustre défunt reçût en Espagne les mêmes honneurs que Louis XIV avait accordés au vainqueur des Dunes, au sauveur des Bourbons de France, la sépulture royale dans les tombeaux de TEscurial*.
La nationalité espagnole reprit ses prérogatives dans les armées, après la mort du maréchal de Vendôme : c'est le marquis de Valdecagnas, brave général, qui avait fait ses preuves en maint combat et surtout à Villaviciosa, que Ton mit à sa place. 11 eut peu à faire. Excepté à Barcelone, où les talents de Villaroêl vinrent soutenir Pespoir d un peuple indompté, la guerre était à peu près finie en Espagne. Marlborough avait été, en 1711, sacrifié aux
* Mém. de Saint-Philippe, t. III, p. 38. -- * Uàn, de Saint-SimoHy t. XIX. p. 48, 83.
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torys, et la reine Anne, dans une entrevue clandestine et nocturne qu'elle eut avec Fagent français Ménager, non à Whiteball, mais a Windsor, en présence de deux gardes et d'une seule femme de chambre^ avait consenti à traiter séparément avec la France et l'Espagne, et à faire ellemême ce qu'elle aurait tant blâmé de la part des Hollandais. Une autre circonstance n'était pas moins favorable à la paix : Tarchiduc, avait été élu empereur la même année, à la mort de son frère Joseph V\ et les alliés ne lui envoyaient presque plus de secours, ne se souciant pas, en le faisant roi d'Espagne, d'élever en lui un second Charles-Quint.
Tout cela faisait que PhiUppe V était assuré de conserver ce pays, avec les Indes, qui en étaient inséparables. Jusque-là, on pouvait dire que, n'étant jamais sûr du lendemain, il n'avait été qu'un individu couronné; à présent, grâce à l'épée de Vendôme et à la défection de l'Angleterre, il était devenu une dynastie, et il avait devant lui les longs horizons de l'avenir. Il fallait donc régler, quant à la succession au trône, cet avenir plus certain, qui s'ouvrait définitivement pour lui et pour les siens. La cour de Versailles y tenait beaucoup, et voici le projet de loi qu'elle avait recommandé à toute l'attention de la princesse des Ursins. 11 s'agissait de substituer à l'ancienne loi de succession, qui rendait la couronne héréditaire pour les femmes par ordre de primogéniture, et qu'on appelait la succession castillane^ non pas la loi française dans toute sa rigueur, mais une loi salique mitigée. D'après ce nouveau règlement, les femmes seraient écartées, tant qu'il existerait quelque rejeton mâle de la lignée de Philippe V, et l'on reculerait ainsi autant que possible, dans l'intérêt de l'œuvre de Louis XIV, le moment où, par un
« NégocMtions de M. de Torcy, t. III, p. 141.
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mariage, quelque nouvelle Isabelle transporterait le trône à une maison étrangère et relèverait peut-être les Pyrénées. Quelque ascendant que la politique et les armes eussent donné à Philippe V, ce changement devait rencontrer une vive opposition et n'était pas facile à opérer. Pour s'être rapprochés de ce roi, les grands n'avaient pas oublié les princes aulrichiens, et il est permis de penser que le maintien de la succession castillane était pour eux, au fond du cœur, un moyen de revenir à une royauté, plus douce d'abord, et qui, en les rattachant à l'Empire, comme du temps de Charles-Quint, pouvait communiquer à l'Espagne un plus vif reflet d'importance et de grandeur. Leur demander de renoncer en quelque sorte à cet espoir secret, que n'interdisait pas leur devoir cnvei*s Philippe V, les enchainer ainsi à la dynastie autant qu'à la personne du prince qui avait reçu leur serment, et tenir éloigné le moyen que la loi ancienne leur laissait d'y échapper, était un complément de conversion qui dépassait peutêtre les bons-vouloirs de leur fidélité. Dans tous les cas, c'était trop les inféoder aux idées de Louis XIV, aux idées des Français, qui n'avaient jamais eu leurs sympathies. C'est pour cela sans doute que madame des Ursins jugea à propos de ne pas intervenir directement dans cette affaire; elle laissa agir, en la conseillant, la jeune reine, qui y apportait d'ailleurs un double intérêt, celui de mère et celui de fille. Comme mère, elle voulait perpétuer sa race sur un trône que son courage et sa constance avaient aussi contribué à sauver; et comme fille, par un tendre et naturel retour vers ceux dont elle descendait, elle désirait que la maison de Savoie, à l'extinction de la postérité de Philippe V, fût appelée à la couronne, de préférence même aux d'Orléans, qui, par leur qualité de Bourbons, semblaient devoir mieux remplir les vues de la France sur l'Espagne.
Ainsi c est la reine qui fut surtout chargée de celte affaire. Suivant lavis du duc de Montellano, qui était resté toujours son serviteur dévoué, elle gagna d*abord le duc de Montalto, qui était rentré dans le DespacJw, et, par lui, eut tout ce conseil, dont ce seigneur était le membre le plus influent, depuis la mort du duc de Veraguas, arrivée peu auparavant.
I^ conseil de Caslille, autre corps, recruté à peu d'exceptions près dans la plus haute aristocratie, n'était pas aussi facile à tourner en faveur du projet. D. François Ronquillo lui-même était du nombre des opposants, et ses antécédents, ses services, ses bons rapports avec le roi, joints à son titre de président, donnaient une auiorité des plus grandes à son avis. Il n'y avait de contre-poids à cette prépondérance de Ronquillo que dans les intérêts individuels, dans la peur de trop déplaire à un roi victorieux et puissant. Tiraillé en tout sens par ces influences et ces sentiments divers, le conseil n'émit que des votes obscurs, inceriains, équivoques. Voilà, du moins, ce qu'on lit dans le marquis de Saint-Philippe, et ce qu'on allégua, peutêtre pour justifier l'acte de la cour qui les frappa de nullité. Pour qu'une nouvelle délibération eût un résultat plus net et plus en harmonie aussi avec le vote du premier conseil, le roi, dit le marquis de Saint-Philippe, « après « avoir fait brûler l'original de cette consulte si confuse, (( de crainte que, dans la suite, ce ne fût une semence de a discorde et un prétexte pour troublei* l'État, ordonna « que chaque conseiller donnât son avis par écrit, et « qu*on les lui envoyât signés et cachetés ^ » Ce n'était pas le moyen d'assurer leur libre manifestation : aussi le marquis de Saint-Philippe ne croit pas nécessaire d'annoncer qu'ils furent favorables ; il se contente de dire
• Mém, de Saint- Philippe, p. 05, C6, 07, l. i:i.