‹ La princesse des UrsinsChapitre 227 sur 278 · MADAME DES URSINS EMPÊCHE LE ROI D'ABDIQUER · texte numérisé non relu

MADAME DES URSINS EMPÊCHE LE ROI D'ABDIQUER

dur grabat de Thabilant pauvre des montagnes ; elle avait eu, en outre, tant d-amers soucis, tant de honte presque à dévorer, en voyant son père, le duc de Savoie, combattre en Italie contre ses enfants, que cette accumulation constante d'émotions, de surexcitation intellectuelle et morale, de peines physiques, avait fini par user la frêle enveloppe de son âme. Elle n'était pas morte sur un champ de bataille, de la mort du guerrier; mais sa vie avait été toute guerroyante ; sa pensée avait été au camp ; sa paroles et ses exemples avaient empêché des défections aprè$ les revers, et rendu aux troupes la fidélité et le courage, nécessaires pour les réparer. Épouse de Philippe V, elle avait pris aux expéditions toute la pai*t que lui permettait sa position plutôt que son sexe ; mais on voyait bien que, si elle eût été seule, elle aurait fait comme autrefois Jeanne de Montfort et Jeanne de Blois, dans les luttes chevaleresques de la Bretagne française, et qu'il y avait en elle l'âme d'une héroïne : c'est pour cela que l'Espagne et l'Europe ne l'appelaient que l'héroïque Marie- Louise, et que cette épithèle lui est restée comme faisant partie en quelque sorte de son nom glorieux.

On ne peut exprimer la désolation du roi après cette perte immense ; il en fut tellement accablé, que, pendant quelque temps, il ne témoigna que du dégoût pour cette couronne, qui naguère, avec sa magnanime compagne, lui était si précieuse, et qu'il parlait d'abdiquer en faveur du prince des Asturies, son fils aîné. Madame des Ursins pouvait seule lui faire entendre des paroles de résignation, sinon de consolation. C'est elle qui lui apprit à supporter cette grande douleur en roi. Elle lui mit sous les yeux l'exemple de fermeté que lui donnait, au même moment, son auguste aïeul, frappé, comme lui, dans des alTections bien chères et à un âge où l'on en a le plus besoin, mais ne cessant pas pour cela, à côté du frêle enfant de trois

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ans qui devait être son successeur, de diriger tout, d'avoir rœil sur tout. Elle le rappela ainsi à ses devoirs et à lui-même, et lui fit reprendre les afTaires. A sa prière, elle accepta la charge de gouvernante du prince des Asturies et des Infants, ce qui d'ailleurs lui permettait de sauvegarder Theureuse unité de la direction du palais, et alors, se trouvant en possession d*une puissance indivise et plus étendue, elle songea aussitôt à Taccomplissement de ses deux importantes réformes.

Chaque victoire, remportée en Espagne, amenait quelque changement politique, quelque nouvelle brèche a rédifice aristocratique de Tancien gouvernement. Les trophées de Berwick avaient servi à un commencement d'uniformité législative, complément de l'unité monarchique ; mais T Aragon seul avait été atteint ; on avait trop besoin de la Castille pour toucher encore à ses institutions. Vendôme une fois vainqueur à Villaviciosa, le tour de la Castille ne larda pas à venir. Un corps antique et puissant, véritable sénat, dont les membres étaient appelés Pères, comme ceux de la curie romaine, et jouissaient de la même considération, le conseil de Castille, gênait l'entier développement du pouvoir royal. Naguère, sur la question de la succession au trône, il avait prouvé, par son attitude peu favorable, qu'il pouvait être pour le gouvernement une source nouvelle d'embarras, et que l'opposition, en quittant la voie coupable des conspirations et des complots, reparaîtrait peut-être dans son sein, avec un caractère plus redoutable, parce qu'elle serait constitutionnelle et légale. La présence de Ronquillo, toujours si dévoué au roi, à la tête de ce conseil, ne pouvait plus être un remède au mal : s'étant laissé gagner par les seigneurs, auxquels on Tavait assimilé, en lui donnant des titres, il avait figuré au nombre des opposants, et n'avait pas craint de fournir à ses collègues, par faiblesse

ET LA RÉFOnME DU CONSEIL DE CASTILLE. 471

autant que par conviction, Taulorité entraînante de son exemple et de son rang. C'était un précédent funeste et un mauvais symptôme. Les prévisions du chevalier du Bourk, qui avait dit qu'il fallait un guide et un dominateur à Ronquillo, risquaient de s'accomplir. Un seul vote contraire ne le classait pas sans doute immédiatement dans l'opposition ; mais c'était un premier pas sur une pente glissante, et où beaucoup de conseillers seraient enchantes de le pousser. Sa nomination au poste de président du conseil de Castille ne semblait donc pas devoir tenir tout ce qu'on s'en était promis : homme du gouvernement, par <%tte charge, il tendait à devenir l'homme des conseils. L'embarras était grand. Et où trouver, pour le remplacer, un homme, dont le passé offrit autant de garanties que te sien et ne donnât pas lieu à redouter le même danger? Si l'ancien et fidèle corrégidor de Madrid faisait défaut n la cour, s'il ne comprenait pas suffisamment les besoins du moment, s'il oubliait qu'il y a toujours quelques concessions à faire aux dynasties nouvelles qu'on accepte, surtout quand elles viennent d'autres pays, avec d'autres habitudes et d'autres idées; si enfin il s'obstinait luimême à ne pas voir la nécessité de quelque sacrifice, pour perpétuer le système dont Philippe V était le pivot, et au triomphe duquel Louis XIV consacrait encore, à l'heure qu'il était, tant d'hommes et d^argent, il est évident qu'on avait beaucoup à craindre du conseil de Castille. La constitution de ce conseil n'était-elle pas d'ailleurs formidable ? Il se composait de cinq chambres et d'un seul président. Elles discutaient séparément, elles décidaient, toutes réunies, et rien de plus imposant, de plus solennel, de plus inquiétant aussi pour le gouvernement, que ces séances délibérativcs, où. sous leur chef unique et commun, les cinq chambres prenaient une décision sur les grands intérêts du pays. C'étaient, pour la cour.

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les mêmes tribulations qu'autrefois, en France, lorsque le parlement délibérait sur l'enregistrement de quelque édit imports^pt. Le président, qui gouvernait exclusivement les cinq chambres, y paraissait comme un roi, pompeusement entouré de son conseil, et il était la seconde puissance de rÉtat, souvent une puissance rivale, toujours une puissance pondératrice.

Un autre inconvénient, c*est qu'on ne pouvait le maintenir tel qu'il était, sans exciter les murmures des autres provinces et sans déroger au système centralisateur de la nouvelle royauté. Ce amseil était particulier à la Castille, comme l'ancien conseil d'Aragon n'avait existé que pour TAragon ; car l'Espagne, depuis Charles-Quint jusqu'à rétablissement de la dynastie française, n'avait été qu'un composé de royaumes unis. Si TAragon avait perdu son sénat, il n'était pas juste que la Castille conservât le sien et fît une exception à la loi commune d'uniformité. Il fallait nécessairement qu'elle en fût dépouillée, ou que le conseil de Castille, s'il était maintenu, iât modifié de manière à revêtir le caractère d'institution générale et hispanique. C'est ce que fit la princesse des Ursins, et tel fut aussi le but de cette première réforme.

« Elle conseilla au roi, nous dit formellement le marte quis de Saint-Philippe, de changer la forme de gouver- « nement, et d'adopter un plan qu'Orry avait dressé ^ n 1^ roi y souscrivit, et, peu de jours après, au milieu d'une attente inquiète et d'une anxiété générale, parut l'ordonnance ou plutôt le coup d'Etat qui supprimait la charge de président unique et les délibérations communes, nommait un président à chacune des chambres, fixait leurs attributions respectives, divisait les affaires en

* M^m. de Saint-Philippey t. III, p. 82.

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