LA PRINCESSE DES IJRSINS ÉLOIGNE LE GRAND INQUISITEVR
trouver un autre personnage, assez important et aussi bien vu de la cour de Versailles que le grand inquisiteur, si Ton n'avait eu quelque motif particulier pour le choisir? Le marquis de Saint-Philippe, d ailleurs, si l'on suit attentivement son récit, nous laisse découvrir ce motif, à travers ses ambiguïtés de langage, ses réserves prudentes, parfois même ses contradictions manifestes, a Ceux qui prennent jv toujours les choses du mauvais côté, dit-il, prétendaient « que la princesse cherchait à éloigner le grand inquisiteur n de Madrid, parce qu'elle craignait le crédit de cette Emi- <c nence, dont les conseils étaient fort bien reçus du roi ^ » Quand il fut parti, il ajoute qu'un instant madame des Ursins s'alarma un peu de Tinfluencé particulière que pourrait avoir le cardinal del Giudice auprès de Louis XIV, mais que, à tout prendre, « elle aimait mieux le savoir là c quà Madrid, et quelle le retenait à Paris, ayant tou- <x jours peur, en Espagne, de Tautorilé de ses conseils*, n Qu'est-ce à dire, sinon qu'elle pensait qu'il ne serait pas du même avis qu'elle sur tout, et spécialement sur la question qui allait s'agiter et qui le regardait personnellement? Au surplus, voici qui va lever toute difficulté. Nous trouvons, dans le même historien, que le cardinal del Giudicet une fois en France, ayant osé faire, dans Tintérêt de l'Inquisition, quelque acte d'autorité, Philippe V en fut très-courroucé, « parce que ce prélat avait signé « le décret, sur ce point, à Paris, bien que, selon l'opinion c( du gouvernement espagnol, étant absent du royaume, il (X ne pût avoir aucune juridiction dans le saint-oHice, ëtac( bli en Espagne'. » U me semble que la conclusion qui découle de là, c'est qu'on espérait l'annuler comme grand inquisiteur, en l'éloignant, et qu'on ne voulait réellement l'éloigner que pour l'annuler.
* Mém. de Sana-Pfdlippe, i. UI, p. im — * Ibid., t. UI, p. 95. ~ > /M., p. 127.
MI^:M0IRC de MACANAZ contre les abus ËCCLÉSIASTIQULS. 483
Pour faire naître un conflit de pouvoir entre l'Inquisition et le roi) madame des Ursins souleva de nouveau la question des immunités ecclésiastiques, dont ce tribunal était le gardien, comme il Tétait de laifoi ; elle le. fit d autant plus volontiers que, à la suite d*un rapprodiement que la paix avait produit entre la cour romaine et la cour de Madrid, la juridiction de la nonciature s'était insensiblement relevée, et marchait à grands pas vers ce qu elle avait été avant sa suppression. C'est Macanaz, un ancien eicommunié, un homme aux opinions tout à fait gallicanes, qui adressa au roi un long mémoire à ce sujet; c'est lui aussi qui, pour mieux rassurer la conscience timorée de Philippe V, eut avec ce prince des explications orales, souvent plus efficaces que les plus belles démonstrations écrites. « Les abus qui se sont introduits dans « le clergé, lui^it-il, ont aflaibli l'autorité royale. Les imc( munités ecclésiastiques ne servent qu'à favoriser ses a usurpations et ses désordres, parce qu elles ont été por- «( tées au delà des justes bornes. Les églises sont devenues K le refuge des scélérats, et ce droit d'asile s'est étendu « au delà des lieux consacrés au culte divin, jusqu'aux « maisons attenantes, aux boutiques et aux places. Les a ecclésiastiques, les religieux et les couvents sapprou prient injustement les droits du roi^ par l'acquisition f( qu'ils font sans nécessité des biens séculiers, qui par là « deviennent exempts d'impôts. Le clergé a, dans lËtaî, « plus de vassaux que le roi, et le tribund de la nonciature « lui en donne ^ chaque jour encore, une infinité^ ayant porté « son autorité jusquà un despotisme intolérable. L'ambi- «r tion de quelques ministres a toléré ces abus, pour avoir « roccaaion d'enrichir leurs familles des biens d'Eglise, et u le principal auteur de ces désordres, c'est le conseiller ff don Louis (Muriel, mon prédécesseur, dont la négligence « a marqué ou bien peu de zélé pour les intérêts de Votre
484 MÉMOIRE DE MAGàNÂZ
« Majesté, ou une complaisance impardonnable pour le a clergé, puisqu'il a donné à une possessbn injuste le « temps de s*établir sans votre consentement, et même « sans vous en prévenir. »
« Les anciens ministres, dit-il en terminant, savants « et zélés, ont fait des demandes et des représentations « sur des matières bien plus importantes, et ainsi mon c( mémoire n'a rien en lui-même qui doive surprendre; c( d'autant plus qu'il n'y a aucun article qui ne soit appuyé « sur l'autorité des canonistes les plus orthodoxes et les « plus estimés. Je donnerais ma vie en eflet pour la dé- « iense de la foi catholique ; mais, pour tous les points « qui ne touchent pas aux principes fondamentaux de « cette foi, je ne dois pas manquer aux devoirs de ma « charge, qui consistent à soutenir les droits de Votre <c Majesté, en tout c^ qui peut la concerner. Votre conseil, « sire, en jugera *. »
Ce conseil, dont il voulait parler et qui était celui de Castille, devait infailliblement sanctionner, sinon toutes, du moins les principales des conclusions de Macanaz. Les abus, attaqués par ce défenseur de la prérogative royale, étaient, pour la plupart, généralement reconnus. Le marquis de Saint-Philippe, tout en blâmant l'acrimonie et le ton peu mesuré de la forme, déclare «c qu'une « partie de ce qu'il demandait était juste*. » Plus loin, il avance plus que cela, en disant que a Philippe V n igno- « rait pas que les abus étaient en grand nombre ', » et ainsi il parait être, sur cet article, du même avis que le roi. Don Louis Curiel lui-même, signalé comme le plus ardent fauteur de ces abus, avouait, dans un mémoire en réponse à celui de Macanaz, <x qu'il y en avait plusieurs \ » seulement, a donnant une extension forcée, dit notre
« Mém. lie Sànt-Philippe, t. UI, p. 122, 125, 124. — « iWrf., p. 121 — /Wi/., p. 124. — * Ibid., p. 128.