‹ La princesse des UrsinsChapitre 235 sur 278 · MÉMOIRE UNGÉ AVANT LE DÉPART DU GRAND INQUISITEUR · texte numérisé non relu

MÉMOIRE UNGÉ AVANT LE DÉPART DU GRAND INQUISITEUR

Le malheur fut que madame des Ursins se laissa trop aller à Tardeur impétueuse d'Orry, el, par précipitation ou par présomption, on fit des fautes qui rendirent sans effet une intrigue assez bien ourdie. D'abord on lança le mémoire de Macanaz pendant que le grand inquisiteur était encore à Madrid, et, au lieu d*cn donner seulement une analyse, ou mieux une copie corrigée et dont la forme tûl irréprochable, on le livra au conseil de Castille tel quel, avec son ton passionné, ses expressions acerbes, ses maximes gallicanes outrecuidantes, et une sorte d'esprit gibelin, qui rappelait d'autres pays et d'autres temps. Il y a plus : on ne se borna pas à l'envoi seul du mémoire, adressé à tout le conseil ensemble ; on voulut en distribuer un exemplaire à chacun des membres, comme pour ne surprendre la religion de personne et avoir ainsi sans doute des votes de conviction, et non de complaisance ou de peur K On n*aboutit qu'à donner à la conscience ombrageuse et timide de chaque conseiller une idée nette, une idée effrayante de ce qu'on leur demandait, une perception trop claire des matières terribles qu'on soumettait à leur sanction et qui étaient, à leurs yeux, comme un poison subtil et caché, perfidement jeté dans leurs mains. Chez beaucoup Tépouvante fut extrême, et l'un d'eux n'eut rien de plus preâsé que de se défaire de son exemplaire. « en le remettant, par scrupule ou par amitié, (c dit le marquis de Saint-Philippe, sans nommer ce con- « sciller, au grand inquisiteur lui-même \ » L'Inquisition en fut aussitôt saisie ; mais, comme, selon son habitude, elle devait laisser écouler plusieurs mois avant de se prononcer*, le cardinal del Giudice crut probablement qu'il aurait le temps de remplir sa mission dans l'intervalle, et, à la grande satisfaction de madame des Ursins,

< Mém. de SatrU-PhUippe, t. ni, p. 125. — ^ Wid., même page.

488 DÉCRETS DE L'IIfQUISITION ET DU CONSEIL DE CA$T1U.E.

un peu alarmée peut-élre de la conduite précipitée de ses gens^ il n'en partit pas moins pour Paris.

En apprenant ce qui s*était passé, en voyant qu'il n*allait plus être seul à délibérer sur toutes les questions soulevées par Macanaz, le conseil de Castille n'eut garde de devancer dans sa décision le tribunal de Tlnquisition ; il traîna, autant qu'il put, les choses en longueur. En attendant) l'Inquisition rendit son arrêt, arrêt de réprobation et d'anathéme contre le mémoire et contre les jurisconsultes français, aux ouvrages desquels il était puisé, Denys Talon, avocat général au parlement de Paris , et Guillaume Barclay, Écossais, professeur de droit à l'université d'Angers. Le cardinal del Giudice, à qui il fut transmis à Paris, le signa, et, quoiqu'il y fât question de deux écrivains français, le fit afficher à Marly même, où était alors Louis XIV avec la cour, comme si la juridiction du saintoffice dépassait les limites de l'Espagne. « On n*y parlait a pas de Macanaz, par respect pour Philippe V ; mais il «t était certain que, si ce prince n'employait pas toute l'éc( tendue de son pouvoir pour arrêter les poursuites de a l'Inquisition et pour le protéger, elle se saisirait infailli- « blemcnt de lui ,* et iMacanaz en avait grand*peur, comme a le prouvèrent les plaintes qu'il en porta au roi '. »

Est-il besoin de dire, après la promulgation solennelle de ce décret, quand il eut été affiché sur toutes les places publiques, aux portes de toutes les églises, à la cour même de France sous les yeux du plus indépendant des rois, et lu partout en chaire, est-il besoin de dire ce que fit le conseil de Castille? Malgré la précaution du secret des votes, chacun craignit que le sien ne finit par être connu, et vu peut-être, puisque tous étaient écrits. On ne dit pas, il est vrai, qu'ils dussent être signés ; mais on pou-

< Mém. dt Saint'PhUippe, t. III, p. 126.

COURROUX ET ACTES DE PHILIPPE V. 48i»

vait, à l'écriture, en deviner les auteurs ; et d*aiUears la peur empêchait de raisonner juste, de peser exactement les causes de sécurité ou de danger, d'avoir le courage d'une démarche, examinée avec calme, acceptée avec rétlexion. 11 n'y en eut que quelques-uns qui souscrivirent aux articles de Macanaz; ce furent ceux, chez lesquels la ténacité d'opinion l'emportait sur les préjugés et la crainte; les autres furent unanimes pour les repousser. La ressource du suffrage du conseil de Castille étant manquée, de quel côté allait se tourner Philippe V ? Se passerait-il de cette apptobation? Foulerait-il aux pieds le décret inquisitorial? Pour qui, en un mot, se déciderait-il? Est-ce pour le conseil de Castille. renforcé de l'Inquisition, ou pour lui-même, pour le triomphe impérieux de la prérogative royale?

La piété de Philippe V était scrupuleuse; c'était un roi dévot; on le voit souvent, dans l'ouvrage de Thistorien espagnol, lutter contre les frayeurs de sa conscience religieuse, et, toujours, tantôt Macanaz, tantôt madame des Ursins et Orry, sont obligés de le rafTermir contre luimême et de le tenir sur pied. Mais cette allure timorée, qui est une faiblesse et un défaut pour un roi, était accompagnée chez lui d'une jalousie extrême de pouvoir, autre défaut, puisé aussi, comme on sait, à bonne source, et trait caractéristique de tous les rois de la maison de Bourbon. Par là il était capable de tout, de vaincre les suggestions dévotieuses de son âme, de disgracier, de proscrire même les personnages les plus révérés, de saper par la base les plus anciennes, les plus redoutables institutions. C'est ce que savait fort bien madame des Ursins, et c'était là sans doute son point d'appui intime, dans le cas où le conseil de Castille viendrait à faiblir. Furieux en eflet contre tous ceux qui le contrariaient dans des projets favorables à son autorité, inquisiteurs, conseillers de Castille, religieux,

41i0 L'INQUISITION NE VEUT PAS CÉDER.

grand-inquisiteur, il n*épargna personne ; et ma«laine des Ursins, Macanaz, Orry ne manquèrent pas d'attiser le feuV

Don Louis Curiel, auteur d'un mémoire véhément contre celui de Macanaz, fut dégradé de la robe, c est-àdire de la dignité de conseiller de Castille, et exilé à Ségura de la Sierra *. Un dominicain fut aussi exilé, pour avoir partagé l'opinion de Curiel et avoir donné son avis par écrit à un autre conseiller de Castille, qui l'en avait prié ^. Quant aux inquisiteurs, ils furent réprimandés d'avoir publié un décret contre un ministre de la couronne, sans en avoir informé le roi; défense leur fut faite de lui donner une plus grande publicité, et ils reçurent même l'ordre de le révoquer; enfin le grand inquisiteur fut sévèrement blâmé d'avoir exei-cé les fonctions de cette charge, en ce qui concernait TEspagne, dans un pays étranger, de l'avoir fait contre des fonctionnaires français, actuellement en place, et en quelque sorte contre Louis XIV lui-même, auprès duquel il n'était accrédité que comme ambassadeur. Tout ce langage était dicté à Philippe V par la princesse des Ursins; c'est elle aussi qui, après l'avoir laissé accorder au cardinal del Giudice l'autorisation de venir se justifier à Madrid, lui fit révoquer cette permission, exigeant préalablement que le grand inquisiteur arrachât des murs de Marly le décret qu il avait osé y afficher. Elle envoya en France, pour prévenir ce prélat, un propre neveu du duc de Médina-Cœli, le prince Pio, qui, en 170»>, avait refusé déjouer le rôle d'espion à l'égard du duc d Orléans, mais qui, plus souple depuis la catastrophe de son oncle, accepta cette tâche, en 1 il4, envers le grand inquisiteur*.

La défense de rentrer en Espagne fut obsenée ; mais, quant aux reproches ou aux autres injonctions, ni les

« Hém^ de SaifU-Philippâ, l. lU, p. 126. — ^ Ibid., p. 120 — =^ /Wrf., p. 129. — * Filu-Moriu, Mém. sur lEipagne, liv. VII, p. 263, IW. X, p. 249, cl Mém. de Saint-Philippe, t. Hï, p. 152.

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