CONTRE UN ÉQUIVALENT VIAGER, EN TOURAINE
faire Tabandon immédiat à ce roi, contre un équivalent viager en Touraine, sur la terre de France. Voilà pourquoi, dans les lettres-patentes de Philippe Y, elle avait fait mettre qu'elle pourrait aliéner de son vivant cette principauté, de quelque manière que ce fût. Tel était son dessein, et nous-même, avant qu'aucun auleur nous le révélât expressément, nous nous en étions douté, d.'aprë$ une lettre, écrite à la princesse des llrsins par madame de Maintenon, vers cette époque, et où se trouvent ces mots : « A côté de tous vos mérites, vous avez un projet «f caché, qui, si je le devine, est encore au-dessus de <c toutes ces qualités'. » Aussi n'avons*nous pas été surpris, lorsque Saint-Simon, en nous l'apprenant, n'a fait que changer en ailirmation nos bien faciles pressentiments *.
Mais c'est là ce qu'appréhendaient le plus les alliés. La faculté laissée à madame des Ursins, dans Tacte de donation de Philippe V, leur avait fait soupçonner cette intention d'abandon ou d'échange, et ils étaient à l'aflut de tout ce qui pouvait venir à Tappui de leurs suppositions à cet égard. Dans cette situation, madame des Ursins manqua, ce nous semble, de prudence et d'adresse. Au lieu d'ajourner, jusqu'après la cession faite et tenue, Tarticle de l'échange, elle poursuivit les deux choses simultanément. Pour négocier la seconde, auprès de Torry, elle envoya secrètement d'Aubigny en France, et celui-ci, après quel-^ ques démarches, lui fit espérer un plein succès. Au comble de la joie, elle se livra aussitôt à toutes les illusions de sa future félicité. Elle ne descendrait donc pas en rang ni en honneur, après avoir quitté la cour de Madrid. Ici, elle avait régné sous le couvert d'un fantôme de roi ; là elle commanderait directement et en personne. Kn Ës-
' LeUres de nuiHame de Maintenon et de madaine des Ursins, l. II, p. 7, 8. — - Mém. de Saint-Simon, t. XVlll, |> 105.
S06 LE MANOIR DE CUANTËLOUP EN TOURALNE.
pagne, elle n'était toujours qu'une suboitlonnée ; en France, elle n'aurait pas de supérieur et serait plus maîtresse d'elle-même. Toutes ces satisfactions se centuplaient par l'orgueil de renti*er, princesse souveraine, dans son propre pays, dans un État si fort nivelé par lo royauté, où nul n'aurait une existence égale à la sienne, et où elle étalerait avec une railleuse fierté la pompe immuable de son titre devant ses ennemis confondus. Elle avait tant de foi aux espérances que lui donnait d'Aubigny, et dont ce rusé favori pensait déjà peut-être à profiter, qu'elle le chargea d'aller en Touraine au pays d'Amboise, acheter une terre, et d'y bâtir un château, que l'on appela le manoir de Chanteloup ^ C'était un peu vendre la peau de l'ours avant de l'avoir mis par terre; mais, avec l'engagement formel et écrit de l'Angleterre, avec l'appui de la Hollande qu'elle avait aussi, avec Louis XIV qu'elle devait regagner par le crédit de madame de Maintenon et par la noblesse calculée de ses intentions, elle vaincrait les résistances de l'Autriche, et sa victoire était assurée. Malheureusement, ce à quoi elle aurait dû s'attendre arriva : l'Angleterre, la première, découvrit les négociations occultes de d'Aubigny à Versailles, et, ne voulant pas que la princesse des Ursins4)ût rien donner à la France, elle changea de ton, et lui fit à peu près défaut. Un gentilhomme valencien. Clémente Generoso, dit Duclos, copiant encore textuellement Fiitz-Moritz , blâma lord Lexington, dont il était l'interprète et l'agent depuis le commencement de la guerre, d^avoir trop engagé la reine d'Angleterre envers madame des Ursins, et lui conseilla de déchirer la convention •. On avait obtenu par l'intermédiaire de cette dame tout ce qu^on désirait, et le consentement écrit de Philippe V rendait les concessions
• Mém. de Saint-Simon, t. XVUI, p. i04. — * Mém. de Dudos. t. ï. p. 190, d'après les lettres de Filtz-Moritz, VI' lettre, p. 188, 189.
L'âNGLETERHë fait défaut a madame des URSI.NS. 507
irrévocables ; il n'y avait donc aucun danger à manquer de parole à la princesse des Ursins.
On conçoit tout le courroux de celle-ci à cette nouvelle. Elle fit les instances les plus vives auprès de la reine Anne, pour n*en être pas abandonnée. Tout ce qu'elle put obtenir, c'est que cette princesse emploierait ses bons offices pour lui procurer Tobjet de ses désirs. Une promesse élastique et peu embarrassante de protection était substituée à un engagement formel et signé, qui liait la reine Anne aux intérêts de madame des Ursins comme à ceux d'une puissance contractante. Les Anglais l'avaient jouée ; ils avaient été plus fins qu'elle. Peu après, s'il faut en croire Filtz- Moritz et ses interlocuteurs espagnols, elle fit payer cher à Clémente Generoso ce méchant conseil. Un jour qu'il revenait de Londres à Madrid, avec des instructions pour lord Lexington, des Irlandais, au service de Philippe V, Tassaillirent, et, comme il cherchait à se réfugier dans une église, ils le tuèrent, conformément aux ordres qu'ils avaient reçus, dit-on, de la princesse des Ursins et d'Orry *.
Nous ne donnons ce fait, bien entendu, que sous toutes réserves, parce que nulle autre part nous n'en avons trouvé ni la confirmation ni même l'indice. Mais toujours est-il que les chances qu'avait madame des Ursins du côté de la reine d'Angleterre étaient fortement diminuées, et qu'il fallait aviser à se prémunir solidement ailleurs. Vite elle dépêcha son d'Aubigny à Utrecht. « Mais, dit Saintes Simon, celait un trop petit sire ; il ne passa pas les an- « tichambres*. » Saint-Simon se trompe par excès de mépris pour ceux qui ne sont pas de son bord. Dans les pièces que nous avons trouvées à La Haye, et que nous avons communiquées à M. Geffroy, les membres du congrès d'Utrecht délibèrent avec d'Aubigny, et ils l'appellent
* Vn* livre des Mém. stir r Espagne dans FiUi-Moritz, p. '52 — * Mùnlie Saint-Simon, t. XX, p. 2.