CHAPITRE XLI
MADAME DIS DB8I1I8 DE QUADBAQUi A SAINT-JBAR-BB-Ln, RT DE BAIXT-JIAN-
DI-I.IB A PAMS.
a Arrêtée avec celte brusquerie, madame des Ursins fut a mise en un carrosse avec une de ses femmes de chambre, « sans avoir eu le temps de changer d'habit ni de coiffure, f( de prendre aucune précaution contre le froid, d'em» <x porter ni argent ni aucune autre chose, ni elle ni sa c( femme de chambre, et sans aucune sorte de nourriture « dans son carrosse, ni chemise, ni quoi que ce soit pour « changer ou se coucher, et à Tâge qu'elle avait ! Elle fut fc embarquée ainsi avec les deux ofBciers des gardes, qui « se trouvèrent prêts dans le moment ainsi que le carrosse, H elle, en grand habit et parée comme elle était sortie de (ochez la reine. Dans ce très-court tumulte, elle voulut « envoyer à la reine, qui s'emporta de nouveau de ce « qu'elle n'avait pas encore obéi, et la fit partir à l'instant « 11 était lors près de sept heures du soir, la surveille de « Noël, la terre toute couverte de glace et de neige, et le ti froid extrême, fort vir et piquant, comme il est toujours « en Espagne. Dès que la reine sut la princesse des Ursins a hors de Quadraqué, elle écrivit au roi d'Espagne par « un officier des gardes qu'elle dépêcha à Guadalaxara. « La nuit était si obscure, qu'on ne voyait qu*à la faveur « de la neige.
554 BRUSQUE BËPÂRT EN PL£1N UIVEft^
« 11 n*est pas aisé de se représenter Télal de madame « des Ursins dans ce carrosse. L'excès de l'ëtonnement et « de Tétourdissement prévalut d'abord, et suspendit tout «( autre sentiment ; mais bientôt la douleur, le dépit, la flc rage et le désespoir se firent place. Succédèrent à leur « tour les tristes et profondes réflexions sur une démarche « aussi violente et aussi inouïe, et d'ailleurs si peu fondée « en causey en raisons, en prétextes même les plus légers, « enfin en autorité, et sur l'impression qu'elle allait faire « à Guadalaxara ; et de là les espérances en la surprise du « roi d'Espagne, en sa colère, en son amitié et en sa con- « fiance pour elle, en ce groupe de serviteurs si attachés « à elle dont elle l'avait environné, qui se trouveraient si « intéressés à exciter le roi en sa faveur. Ija longue nuit « d'hiver se passa ainsi tout entière, avec un froid terrible, « rien pour s'en garantir, et tel que le cocher en perdit « une main. La matinée s'avança ; nécessité fut de s*ar- « rëter pour faire repaître les chevaux; mais, pour les « hommes, il n'y avait alors quoi que ce soit dans les hô- « telleries d'Espagne, où on vous indiquait seulement où « se vendait chaque chose dont on avait besoin. La viande <c était ordinairement vivante, ie vin épais, plat et violent ; « le pain se collait à la muraille; l'eau, souvent, ne valait « rien; de lits, il n'y en avait que pour les muletiers, « comme au temps du chevalier de la Manche, et comme a c*est encore aujourd'hui en maint endroit, en sorte qu'il « fallait tout porter avec soi ; et madame des Ursins, ni « ce qui était avec elle, n'avait chose quelconque. Les œufs, «r où elle en put trouver, furent leur unique ressource, et « encore à la coque, frais ou non, pendant toute la route.
« Jusqu'à cette repue des chevaux, le silence avait été <i profond et non interrompu. Là, il se rompit. Pendant « toute cette longue nuit, la princesse des Ursins avait eu « le loisir de penser aux propos qu'elle tiendrait et à com-
PREMIÈRE LETTRE EN FRANXË ÉCRITE DE RCTZEtTE. 53o
^< poser son visage. Elle parla de son cxlrémc surprise et c( lie ce jeu c|ui s'était passé entre la reine et elle. Rçci- « proqucmerit les deux ofliciers des gardes, accoutumés^ « comme toute l'Espagne^ à la respecter et à la craindre fc plus que leur roiy lui répondirent ce qu'ils purent du u fond de cet abime d'étonnement dont ils notaient pas u encore revenus. Bientôt il fallut atteler ei partir. »
Mais quelle lenteur dans ce rude voyage, et comme la souffrance devait 8*accroitre d'autant I Le 10 janvier 1 715, on n^était encore qn*à Rozette. petite localité, située à moitié chemin à peu près de Quadraqué à Saint-Jean-de- Luz. 11 y eut là une nouvelle halte, après toutes celles qui avaient dû marquer sa route, depuis la première. Elle trouva enfin de quoi écrire, et elle écrivit aussitôt à M. de Torcy, à Louis XIV, à madame de Main tenon. Il faut l'entendre elle-même exprimer ses angoisses, son dépit, en pensant aux confusions que lui préparait sa chjute dans le grand monde qui l'attendait; manifester sa surprise, sa stupéfaction du Coup qui Tavait frappée, et, au milieu des tourments indicibles de son amour-propre, prononcer même le mot de pitié, pour qu'on lui donnât ou qu'on lui rendit le moyen . dépargner à sa fierté les plus torturantes douleui*s. « Philippe V, dit-elle à madame de Main- « tenon, m'avait envoyée à Quadraqué pour témoigner à « la reine l'impatience où il était de la voir, et pour lui « présenter une lettre de sa part extrêmement obligeante. « J'ai informé le roi de France, madame, de tout ce qui <( s'est passé, et Sa Majesté vous dira tout. Quant à moi, je « puis vous assurer que je ne sais comment je pourrai « résister à un tel voyage, où on m'a fait coucher sur la « paille et jeûner d*une manière bien opposée au repas a que j'avais coutume de faire. J'ai conté au roi les deux (( vieux œufs que j'ai mangés par jour, afin il exciter sa « pitié sur une fidèle sujette, qui ne mérite pas un pareil