VRAI MOTIF DE LA CONDUITE
prendre l'importance, et Ton s'étonne, à bon droit, qu*clle n'en ait pas prévenu les effets. Après avoir procuré une seconde femme à Philippe V, apri^ s'être prononcée pour celle qui, matériellement et politiquement, oITrait le plus d'avantages à l'Espagne, elle aurait dû sentir qu'elle avait fait son temps et que sa position, ne pouvait survivre aux circonstances qui, seules, en avaient fait l'opportu* nitë. Au lieu de se poser en souveraine et de se donner cet air auprès des puissances contractantes, elle aurait dû voir qu'elle pouvait devenir un obstacle à la conti* nuité de Tunion des deui pays, en tant que personnifiée par l'union de leurs souverains, et que vouloir rester, malgré la force des choses, c'était provoquer un coup d'édat, puisqu'il n'était pas possible de s en débarrasser autrement. Il est vrai que, si elle s'était aveuglée sur son compte, elle n'était pas seule coupable : les gouvernements qu'elle servait lui avaient mis eux-mêmes un bandeau sur les yeux, l'un, en l'accablant de titres et d'honneurs qui l'avaient éblouie, l'autre, en la laissant endormie au bord du précipice. Pourquoi en effet, du moment où le mariage avec une princesse de Parme était voulu par Philippe V, conununiqué préalablement à liOuis XIV et agréé par lui, contracté par procureur et regardé comme une chose irrévocable, pourquoi, dis-jc, la cour de Versailles ne faisait-elle pas entendre sans détour à madame des Ursins, que, la paix étant signée, son rôle était fini en Espagne ; que, si elle avait pu encore, même après la gueire, être utile à Philippe V et à ses enfants, dans l'état d'isolement où les avait mis une perte cruelle, on ne jugeait pas à propos qu'à son âge elle renouvelât, avec la seconde femme de ce prince et sans certitude de succès, l'expérience, souvent douloureuse, qu'elle avait faite avec la première, et qu'elle continuât de rest»* à Madrid? Pourquoi ne pas lui insinuer qu'il était temps qu'elle vint jouir
DE LOUJS XJV ET DE MADAME DE MAINTEKON. 5H
quelque part d'une retraite honorable, et que Philippe V, voguant désormais sur une mer assez tranquille, pourrait à présent, sans beaucoup de péril, tenir seul le gouvernail? Elle aurait murmuré peut-èlre, elle aurait crié à l'ingratitude, elle se serait plainte de la dureté et de linjustice des cours ; mais on aurait insisté, et elle se serait exécutée d'elle-même, elle serait partie avec les honneurs qu'elle méritait et sans le scandale injuste et cruel d'une expulsion publique.
Et il ne faut pas dire, même en admettant avec Saint- Simon que Louis XIV et madame de Maintenon n'eussent pas été consultés pour le choix de la princesse de Parme, que madame des Ursins fut sacrifiée à leur mécontentement et à une sorte de pique, ce qui semble impliquer qu'elle aurait été maintenue sans cela, a Votre disgrâce a vient de si loin, qu'on ne peut y penser, lui répondit aus- (c sitôt madame de Maintenon elle-même ; et soyez sûre « que je ne vous manquerai pas, mon attacliemeni n* ayant a pas eti pour objet le personnage, qui fait constamment a mon admiration, mais la femme, qui aura toujours mon <c estime ^ » C'est bien plus : dans une lettre du 6 juin 1715, que nous citerons plus loin, madame des Ursins semble dire que madame de Maintenon, même à cette époque, lui avait conseillé de ne pas quitter Madrid*. Certes, ce magnifique témoignage ou ce conseil n'annonce pas que madame de Maintenon eût beaucoup changea son égard. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'on avait laissé aller les choses de manière que Philippe V, prince faible et subjugué, ne pouvait dénouer le nœud gordien autrement qu'en le laissant trancher par le bras violent d'Elisabeth.
Tout avait donc concouixi à la chute de madame des
* filtres de macbmede Miintonon et de madame des Ursins, t. III, p. 90. — ' Lellres au rnaréchal de Villeroi, suivies de quelque^ lettres à madame de Mainlenon, 6 jain 1715, p. 334.
542 CHUTE D£S AMIS DE MADAME DES CRSIIfS, EN ESPAGNE.
Ursins, son propre aveuglement, le silence d'une des deux cours, la servitude de Tautre; ses instruments de salut étaient devenus les artisans de sa perte, et, triste victime de la fatalité, elle cheminait lentement et péniblement, au milieu de la neige et de toutes les intempéries d'uhe saison rigoureuse, de Saiut-Jean-deLuz à Bayonne, de Bayonne à Bordeaux, de Bordeaux à Châtellerault. Là elle reçut la visite d un seigneur espagnol de ses amis, qui retournait en Espagne et qui lui remit des lettres, par lesquelles madame de Maintenon et Torcy lui-même, lui témoignaient le bienveillant désir de la voir arriver à la cour. On lui apprenait aussi que son neveu, don Alexandre Lanti, s'était fort bien acquitté de sa commission à Versailles. Le roi lui avait accordé une audience à laquelle Toix^y avait assisté, il lui avait parlé obligeamment de ce qui la regardait, mais sans entrer dans aucun détail, ne voulant le faire qu'avec elle.
Elle était maintenant assurée de voir le roi en particulier et de lui l'aconter à lui-même tout ce qu elle avait eu à endurer. Elle voulut aussitôt le faire savoir a Orry, qui était encore à Madrid, et, par lui, à ses amis d'Espagne, que sa disgrâce subite avait dû atteindre peut-être, ou tout au moins remplir de constei*nation et d'eîTroi. Elle profita, pour cela, du passage de ce seigneur à Châtellerault. Elle le chargea d'une lettre pour Orry, et pria ce dernier de donner de ses nouvelles à ses amis, de leur dire qu'elle parlerait d'eux et des affaires d'Espagne à Louis XIV.
Elle écrivait ainsi le 15 février, et elle espérait être à Paris le 22. Mais, hélas! s'y fût elle trouvée déjà, que ses démarches auraient été faites trop tard. A cette date, tout son camp, en Espagne, avait été dispersé. Par un décret du roi, du 10 février, rinquisilion avnit été rétablie dans ses privilèges, ainsi que le clergô: Orry, peu après, avait reçu