G ELLE NE SAIT OU ALLEU SE FIXER
« je ne Tai plus revue. Elle ne respira que lorsqu'elle fut « arrivée à Lyon *. Elle avait songé à se retirer en Hol- « lande; mais les États-généraux ne voulurent point « delle à la Haye ni à Amsterdam. Elle avait pourtant « compté sur la Haye. Elle pensa alors à Ulrecht, mais « elle s'en dégoûta bientôt et tourna ses projets sur Tlta- « lie '. La Hollande, avec l'égalité et Tunisspn d'une repua blique, contre-balançait en elle le plaisir de la liberté ix dont on y jouit. Mais, tout en pensant décidément à Tltau lie, elle ne pouvait se résoudre à retourner à Rome, « théâtre où elle avait régné autrefois, et de s'y rencontrer « proscrite, vieille, comme dans un asile. Elle craignait « encore d'y être mal reçue, après la nonciature fermée a en Espagne et les démêlés qu'il y avait eu entre les « deux cours. Elle y avait perdu beaucoup d'amis et de « connaissances ; tout y était renouvelé depuis quinze ans « d'absence, et elle sentait tout l'embarras qu'elle y trou- « verait à l'égard des ministres de l'empereur et des deux « couronnes et de leurs principaux partisans. Turin n'était « pas une cour digne d'elle ; le roi de Sardaigne n'en « avait pas toujours été content, et ils en savaient trop « tous deux l'un pour l'autre. A Venise, elle n*eût su que « faire ni que devenir. Agitée de la sorte, sans avoir pu a se déterminer, elle apprit l'extrémité du roi, toujours a grossie par les nouvelles. La peur la saisit de se trouver « à sa mort dans le royaume. Elle partit à Tinstant, sans « savoir où aller, uniquement pour en sortir ; elle alla à a Chambéry, comme un lieu de sûreté le plus proche. Ce « lieu fut sa première station ' . »
Un peu avant d'y arriver, elle apprit la mort du roi. « Il faut baisser la tète sous la main qui nous frappe, lui « écrivit madame de Maintenon, de Saint-Cyr, où elle s'ê-
« Mém. de SaitUSimM, i. XXII, p. ^54, 255, 256. — « Wrf., p. W5. - */«rf., p.256,257.
ELLE SE DÉCIDK FINALEMENT POUK ROME. 5â7
« lait promptement retirée. Je voudrais que votre état fût H aussi heureux que le mien. J'ai vu mourir le roi comme « un saint et comme un héros. J'ai quitté le monde, que c< je n'aimais pas. Je suis dans la plus paisible retraite, et « surtout, madame, je serai, » etc. ^ Madame des Ursins répondit qu'elle partageait son admiration pour une si belle mort. « Moi, ajouta-t-elle, j'ignore encore où je pour- « rai mourir • ! »
Elle se trouvait alors à Pont-de-Beau voisin, sur l'extrême frontière, dans le département actuel de l'Isère, et à quelques lieues de Chambéry, où elle se hâta de se rendre. ti Elle y arriva, dit Saint-Simon, hors d'haleine. Elle s'y « donna le loisir de choisir où se fixer et de s'arranger c( ])our s'y établir. Tout bien examiné, elle préféra Gênes ; « la liberté lui en plut ; le commerce d'une riche et nomce breuse noblesse, la beauté du lieu et du climat, une ma- <i nière de centre et de milieu entre Madrid, Paris et Rome, « où elle entretenait toujours du commerce et était affa- « mée de tout ce qui s'y passait. Le renversement de tant « de si grandes réalités et de desseins plus hauts encore « n'avait pu venir à bout de ses espérances, bien moins « df ses désirs. Déterminée enfin pour Gênes, elle y « passa. Elle y fut bien reçue, elle espéra y fixer ses taber- « nacles et elle y passa quelques années. Mais à la fin l'en- « nui la gagna, peut-être le dépit de n'y être pas assez « comptée. Elle ne pouvait vivre sans se mêler, et de quoi (c se mêler à Gênes, quand on est femme et surannée ? « Elle tourna donc toutes ses pensées vers Rome. En 1 719 (c elle en sonda la cour ; elle se rapprocha avec efTorl du « cardinal de la Trémoille, son frère, qui avait paru assez « indifférent à ses disgrâces ; elle réchauffa ce qui lui « restait d^ancien commerce, renoua avec qui elle put
^ Lettres au maréclial de ViUeroi, suivies, etc., p. 235) 11 septembre 1715. — * ilrid., p 25G, 27 septembre 1715.
o5S nilUPPK V LUI KCIÎlT i^UELLV, SKOA TIlftS-BTEN TnAITKK
« (léœminent, làta le pu vu partout, mais sur toutes choses « fut attentive à s'assurer du trailomcnt qu'elle reccvrail « de tout ce qui tenais à la France et à TEspagne ^ » De ceux qui représentaient la France à Rome elle ne devait pas espérer beaucoup d'honneur; le duc d'Orléans était devenu Régent, et il Tétait encore en 1719. Mais de l'Espagne, malgré Tancienne animosité d'Élisabetii Farnèse, malgré l'élévation d'Albéroni, qui l'avait si perfidement abusée, elle pouvait attendre quelque marque de considération. Ce qu*elle avait prédit à Saint-Simon s'était accompli. Le Régent et Philippe V étaient en guerre ouverte, et l'union, si laborieusement obtenue, entre la France et l'Espagne, avait fait place à une rupture aussi éclatante qu'impolitique. Dans cette situation, les esprits, en Espagne, revenaient un peu de leur jugement sur madame des Ursins, et, à la cour surtout, les sentiments d'aversion qu'y entretenait la présence d'Elisabeth Farnése se trouvaient combattus par le dépit qu'inspirait la politique extérieure du Régent. Aussi Philippe V n'eut-il pas plutôt appris, par ses agents diplomatiques à Gènes, que la princesse des Ursins s'inquiétait de la manière dont elle serait reçue à Rome, après ses longs démêlés avec l'Inquisition et avec le saint-siège, qu il s'empressa de la rassurer à cet égard, et Albéroni, sans encourir en rien le mécontentement de sa royale et altière maîtresse, se cpnforma à cette obligeante initiative du roi. Le marquis de Saint-Philippe était alors ambassadeur d'Espagne à Gènes.; c'est lui que la cour de Madrid chargea d'apporter à la princesse des Ursins, qu'il n'avait jamais aimée, ces assurances flatteuses. Il ne parle pas de celte particularité dans ses Mémoires; mais une nouvelle lettre inédile de la princesse des Ursins à Orry
* l.olties.'iii in:ir.'clial de Villcroi, suivie:», elc, p. 257.
A nOME, V\\\ TOUT CK QUI TKNAIT A L'KSPAC.NK. 559
la rupporle, à la date du 2) avril 1718. Madame des Ursins voulut aussitôt faire connaître à Orry cette attention de Philippe V, comme étant, de la part de ce prince, un témoignage destime. dintérèt, ou même peut-être une réhabilitation tacite, qu elle ne pouvait recevoir sans la partager avec son plus zélé coopérateur.
a Vous et tout ce qui vous appartient, monsieur, lui « dit-elle, avez pris une trop véritable part à tout ce qui « m'est arrivé, pour que je ne me fasse pas un plaisir de « vous apprendre la consolation que je viens d'avoir. Le « roi d'Espagne m*a fait Tbonneùr de me faire dii'e par le « marquis de Saint-Philippe, qui est venu en courant chez « moi, par Tordre que lui a donné Sa Majesté, qu'il m'ho- (c norait de la continuation de son estime, de son amitié «c et de sa protection, et que partout oii je pouvais me « trouvei\ elle commanderait à ses mhustres de faire con-' <r nattre les mêmes sentiments. M. le cardinal Albéroni, c( dont ce marquis me rendit une lettre, aussi honnête (( qu obligeante j m'assure qu il a marqué au cardinal Aqua- « viva les intentions de Sa Majesté. Je n'aurai pas de peine, « monsieur, à vous persuader à quel point je suis sensible a à des choses qui me sont si glorieuses et si agréables. Je •« me donne donc l'honneur de m'en réjouir avec vous et a de vous prier de croire que je serai toute ma vie, plus <c sincèrement que personne, votre très-humble ser- « vante*. » Il parait que, outre ces assurances, Philippe V lui accorda alors une pension.
Ainsi, de toutes façons, la princesse des Ursins avait la certitude de n'être pas mal reçue à Rome, et elle était contente. Néanmoins son départ de Gênes ne suivit pas immédiatement la communication que le marquis de Saint-Philippe était venu lui faire. Elle attendit jusqu'au
' Letlre autognphe de la princesse des Ursins. comuiuniquôe aussi par M. Cliardvay. On la trouyerj dans le Recueil de M. Getïroy.
500 Qll nKNCONTRE-T-ELLE A ROME. ET QUI PAIT-ELLE?
traité qui mît fin à la guerre de la quadruple-alliance et au ministère d*Albéroni. « C'est alors, dit Saint-Simon, « qu'elle quitta Gônes et retourna dans son nid V Elle fut (( reçue à Rome avec beaucoup de considération du pape u et de sa cour, du sacré collège et de tout ce qu'il y avait a de principal et de plus grand. Elle y trouva, qui donc? c« le cardinal del Giudice, grand inquisiteur, qui, enfin, (( démissionnaire de cette charge et transfuge forcé par c( Albéroni du service du roi d'Espagne, s'était jeté dans ce cehii de Vempereiir^ dont il n*avait pas honte d*étrc « chargé des affaires à Rome, où il se baignait d'aise du « reste de l'étal de son rival Albéroni, devenu à la lin (c vagabond, caché et accusé juridiquement devant le pape, « depuis qu'il venait déti'e chassé de l'Espagne *. »
Cette péripétie était inévitable : le triomphe du duc d'Orléans devait amener la chute du ministre qui avait cherché à le renverser lui-même. La peine du talion était une satisfaction et une sûreté, dues au vainqueur. Albéroni s'était obstiné à bouleverser l'Europe pour une entreprise louable, mais mal appuyée, et dont, sans le concours de la France, tout son génie ne pouvait assurer le succès. 11 eût été plus prudent de l'ajourner jusqu'à la fin d'une régence qui ne pouvait qu'être hostile, et de s'occuper uniquement jusque-là d'en préparer, par l'administration et par les bienfaits réparateurs de la paix, l'heureux accomplissement. IjC génie impatient d'Albéroni voulut tout faire à la fois et ambitionna l'une et l'autre gloire. Il succomba à la tâche, et, faute d'avoir assez vu qu'il serait jugé moins sur la grandeur du but que sur la solidité des moyens et la possibilité de la fin, il n'emporta de la scène politique que Tépithëte de téméraire, lorsque, en sachant se borner, en limitant plus sagement la force réelle de son
« W/w. (le Saint-Simon, t. XXII, p. 237. 258. — * fbiâ.. l. XXXIV, p. 167,
SA MORT, 5 DECEMBRE 4722. :m
esprit, il aurait pu ôtre regardé comme Tun des meilleurs ministres de l'Espagne. Il s'était privé de ce solide honneur, et, en outre, ce pouvoir, qui en eût pu être l'instrument, il ne l'avait plus. Il n'était pourtant pas vagabond, suivant l'expression outrageante et haineuse de Saint-Simon; mais, à l'exemple des hommes politiques ou des ministres marquants, dès qu'ils sont proscrits, il avait de la peine à trouver où résider en paix. Gènes l'avait repoussé, Rome Tavait reçu ; et c*est là que madame des Ursins, sa protectrice jadis et sa victime, le rencontra, après ses propres pérégrinations.
Il eût été intéressant de connaître les rapports qu'eurent entre eux, dans cet asile de tant de grandeurs déchues, tous ces personnages rivaux, qui s'étaient renversés l'un l'autre. Mais l'histoire elle-même est terrible pour les vaincus, et souvent toute leur renommée antérieure ne peut la faire sortir de son silence. Saint-Simon nous dit seulement, sur la princesse des Ursins, qu'à Rome elle ne tarda pas à s'attacher aux Stuarts, sans toutefois faire partie de leur maison, et à les gouverner. « C'était, ajoutea til, une idée de cour et un petit fumet d'affaires, pour c( qui ne s'en pouvait plus passer. Elle acheva ainsi sa <x vie dans une grande santé de corps et d'esprit et dans a une prodigieuse opulence, qui n était pas immie aussi « à cette déplorable cour. Du reste, médiocrement consi- (( dérée à Rome (ailleurs \ il dit fort honorée), mais nullece ment comptée, désertée de qui sentait l'Espagne, mé- « diocrement visitée de ce qui était français, mais sans « rien essuyer de la part du Régent, bien payée do la «France et enfin de l'Espagne, toujours occupée du «monde, de ce qu'elle avait été, de ce qu'elle n'élait « plus, mais sans bassesse, avec courage et grandeur.
« Ww. tfr Sainf-Simon, t. XXXVIU, p. 111.