NÉCESSITÉ POLITIQUE
soin de tout gouvernement après une révolution. Qu*en serait-il résulté? C'est que, dans la guerre du Palatinat, que Louis XIV avait dessein d'entreprendre et qui ne pouvait inquiéter beaucoup les Anglais, la France aurait peutêtre pu s'étendre davantage du côté du Riiin, Tune de ses frontières naturelles, au lieu de n'obtenir que des droits plus absolus sur la ville libre de Strasbourg, qu'elle possédait déjà. Mais une révolution , qui était le double triomphe de la liberté politique et delà liberté religieuse, ne pouvait être du goût de Louis XIV. Il se posait plus que jamais comme le représentant des deux principes contraires; et une longue habitude de pouvoir absolu, degloire,^ de respect, accompagnée des souvenii^ toujours vivants de la Fronde, lui avait fait regarder sa propre doctrine comme le dernier mot de la science gouvernementale des peuples. Mazarin, son maître, et, à beaucoup d'égards, son modèle, avait bien pu, malgré la pourpre romaine dont il était revêtu, malgré son aversion pour toute délimitation de l'autorité royale, s'allier avec le héros sanglant d'une révolution presbytérienne et démocratique, avec Cromwell, et le faire servir à la grandeur dé la France ; Louis XIV était trop roide, trop inflexible dans ses idées, trop pénétré en quelque sorte de sang espagnol, trop loyal aussi, il faut le dire, pour se décider à imiter un ministre, resté trop italien sur le sol français. Encore, si la révocation de Tédit de Nantes n'avait pas précédé la prompte révolution de 1688, Louis XIV aurait peut-être hésité, avant de repousser la nouvelle royauté anglaise. Cette mesure d'intolérance une fois accomplie, il ne pouvait reconnaître, sans se démentir, l'adversaire et le spoliateur du catholique Jacques II, l'ami et le refuge des protestants français émigrés. Il aima mieux la guerix3, la guerre avec la Hollande, qui faisait cause commune avec TAngleterre ; la guerre avec l'Empire et avec l'Autriclic,
qui ne pouvaient être pour lui ; la guerre d'un seul Etat contre presque lous. C'en était fait : Tentenle volontaire ou obligée, qui avait existé quelque temps entre l'Angleterre et la France, était rompue, et l'antagonisme de ces deux États redevenait une des lois, pour ainsi dire, du système politique européen.
* La France pourtant ne pouvait se passer d'un point d*appui dans ses démêlés avec l'Europe. A défaut de l'Angleterre, dont les sympathies, un moment détournées de leur direction naturelle, étaient acquises désormais et malheureusement à nos rivaux, liOuis XIV jeta les yeux sur l'Espagne. Mais FEspagne était aussi une vieille ennemie des Français. Que dis-je? elle était précisément, depuis deux siècles, l'objet acharné de leurs attaques ; et nul intervalle d'assez longue paix n'était venu assoupir les rancunes tenaces du génie espagnol : pour l'attacher au char de la France, comme on y avait un instant lié TAngleterre, il fallait la conquérir. Il y a plus : elle était meurtrie, abattue, épuisée des coups qu'elle avait reçus des Français. Après l'avoir soumise , c'est-à-dire après l'avoir encore épuisée davantage, il fallait pouvoir la rajeunir en inoculant à sa vieillesse la sève forte d'un Etat vigoureux, sans quoi on ne l'aurait subjuguée qu'en pure perte. Louis XIV ne recula devant aucune de ces nécessités. Sa lutte contre Guillaume III avait fait honneur à sa loyauté ; et la grandeur morale du maître avait rejailli sur les sujets, toujours un peu solidaires du prince, même sous les gouvernements les plus absolus. Mais la France s'était trouvée par là jetée dans un fatal isolement, dont il était urgent de la faire sortir. La guerre de la Succession d'Espagne eut pour objet de l'en tirer. Elle allait coûter bien cher à un pays, dont plusieurs autres guerres avaient déjà fort affaibli les ressources. Si l'issue néanmoins venait justifier la hardiesse de l'entreprise, elle
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devait rendre à la France le moyen d'opposer à ses ennemis un contre-poids, plus durable même et plus sûr, et replacer la politique française dans les bonnes conditions de balancement des forces, que la chute des Stuarts avait enlevées.
Cet avantage immédiat, que la guerre de la Succession d'Espagne pouvait produire, n'échappa point aux États' européens, rivîiux ou jaloux de la France. Et qui ne Tétait pas alors ? L'Angleterre et la Hollande virent en outre, dans ce rapprochement intime de la France ambitieuse cl de la maîtresse dégénérée du nouveau monde, un grand danger pour leur commerce maritime et colonial. C'en fut assez: la résistance fut décidée, la guerre immédiatement organisée, et leurs ouvertures de paix, la plupart d'ailleurs conditionnelles, n eurent pour but, aux yeux de bien des gens, que de gagner du temps, pour la mieux préparer * . L'archiduc Charles, qui avait des prétentions sur toute la monarchie espagnole, fut l'instrument dont elles se servirent contre Philippe d'Anjou, qui, seul héritier du roi d'Espagne Charles II, était la personnification et le lien de ce rapprochement redouté.
La guerre de la Succession d'Espagne, acc^eptée ou voulue par les puissances , avec des intentions diverses, éclata donc et embrasa l'Europe. Or une particularité remarquable qu'offrit, dès son début, la période historique à laquelle elle a donné son nom, c'est que deux femmes fuVent choisies pour être comme les sentinelles avancées, Tune du parti français en Espagne, l'autre du parti opposé en Angleterre : ce furent lady Churchill , femme du fameux Mariborough, intendante de la bonne
* Histoire manuscrite de Vélévatim de PfUlippe K, par Petit de la Croix, curieux ouvrage, où se trouvent toutes les intrigues de Guill. d*0range en vue de la guen-c, 1700 i701, n» 658, Bibliolh. de l'Arsenal; et Màn. de Saint-Philippe, l. I, p. 104.
reine Anne, et la princesse des Ursins, remplissant, sous le litre de Camerera-Mayor , les mêmes fonctions auprès de la nouvelle reine d'Espagne, Marie-Louise de Savoie, première femme de Philippe V.
Nous ne voulons parler aujourd'hui que de la seconde. Outre son origine française, qui sollicite nos préférences, elle a le pas sur la camériste anglaise par Tëclat plus retentissant de sa renommée, de sa fortune, de ses disgrâces, de sa chute, entin par la diversité curieuse des jugements qu'on a portés sur elle, et parmi lesquels flotte, incertaine et enveloppée de nuages, la vérité historique. Un exposé complet et raisonné de sa vie politique nous manque d'ailleurs, malgré l'invitation engageante de Saint-Simon lui-même, tandis qu il existe à peu près pour l'autre mtendante, et écrit par elle-même dans ses Mémoires. Mais ce qu'il y a de plus important, c'est que dans la vie de madame des Ursins se résume un point d'histoire peu connu, Thistoire intérieure de l'Espagne pendant la guerre de la Succession. L'opposition et les complots des grands, l'hostilité des moines, l'agitation et les antipathies réciproques des anciens royaumes de cette péninsule, les fuéros et la centralisation, les institutions de la France à côté des institutions espagnoles, les commencements des idées françaises en Espagne, leurs tâtonnements et leurs combats, la conduite eniin de l'Inquisition, sévère gardienne du génie national, qui était son premier principe et son plus sûr garant, tout est là, et sous l'œil ferme, vigilant et dominateur d'une femme !
Examhions d'abord les motifs des puissances relativement à ce double personnage politique, qu'elles avaient concurremment créé.