LEUR ÉLÉVATION EN ANGLETERRE ET EN ESPAGNE
Tout espoir de succès pour l'archiduc Charles, dans cette importante guerre, tous les moyens qu'il pouvait avoir de conserver en Europe deux maisons d'Autriclie, et de continuer cette grande dualité autrichienne qu'avait produite le sceptre de Charles-Quint, brisé en deux, reposaient principalement sur lalliance anglaise. Là était, pour les adversaires de Louis XIV, le nœud de la question. Avec les trésors de l'Angleterre, avec sa marine, avec ses troupes aussi, avec l'avantage de sa situation, qui lui permettait de faire tant de mal à la France, les Impériaux pouvaient beaucoup; sans elle, ils ne pouvaient presque rien. De là, pour eux, la nécessité d'y maintenir au pouvoir un parti qui leur fût favorable, le parti des wighs, celui qui préférait cette dualité ancienne à la dualité nouvelle, ambitionnée par Louis XIV au profit de la maison de Bourbon, et en effet plus dangereuse que Tautre pour les Anglais. Mais ce besoin en amenait un autre : il fallait avoir auprès de la reine Anne quelqu'un qui, à la cour, fût comme la sentinelle avancée des wighs, liés aux intérêts de l'Autriche, et n'y laissât pénétrer ou du moins prévaloir d'autre influence que la leur. Cette précaution était d'autant plus indispensable, que la reine Anne n'avait pour les wighs que des senli-
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menls officiels, et non une synipalhie réelle : à ces partisans zélés du parlement et de la liberté, à ces héritiers avoués de ceux qui avaient fait la révolution de 1640, elle préférait intérieurement les torys. Elle trouvait là des admirateurs du gouvernement absolu que Louis XIV, maître de la France au lieu de s'en faire le législateur, substituait depuis trop longtemps aux troubles trop méprisés de la Fronde ; et, bien qu'on pût les appeler, sous ce rapport, un véritable parti français^ elle penchait pour eux, parce qu'ils étaient les défenseurs de la prérogative royale. Les exigences, les lenteurs, les nombreuses formalités des monarchies constitutionnellest la fatiguaient à un tel point, que plus d'une fois le bruit courut qu'elle voulait traiter avec son frère, l'ex-roi Jacques IL Ces bruits n'étaient pas sans fondement, nous dit le maréchal de Berwick dans ses Mémoires; seulement, le désir de prévenir la guerre civile, que devaient amener les tentatives nouvelles de ce prince, était donné pour . généreux motif à un dessein qu'inspirait le dégoût d'un pouvoir trop limité ^ Les wighs surent conjurer ce danger. Mais ils avaient toujours à craindre qu'en gardant la couronne la reine Anne ne vît l'avantage de l'Angleterre, aussi bien que son propre plaisir, là où étaient ses sympathies: et qu'en se tournant du côté des torys elle n'enlevât à Tarcliiduc l'appui de l'Angleterre, c'est-à-dire son principal appui. Comment se garantir de cette fâcheuse éventualité? L'un des moyens qu'on imagina (et ce n'était pas le moins bon avec une royauté exercée par une femme), ce fut de procurer la charge d'intendante de la reine Anne à lady Churchill, femme habile du clief même des wighs.
L'intérêt de la Franco, en Espagne, élait tout à fait
• Mém. de Berwick, t. Il, p. 00.
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identique. Ce n'est point par elle seule qu elle comptait faire triompher Philippe V cl réaliser avec lui la grande pensée, renfermée dans ces mots : « Il n'y a plus de Pyrénées I » c'est également par les Espagnols, surtout par les Castillans, ces fiers et indomptables enfants des conquérants de Grenade. La force de Philippe V était au dehors sans doute; mais elle était aussi au dedans.- La France avait à défendre chez elle ses frontières attaquées et les acquisitions territoriales récemment faites ; on retournait contre elle cet équilibre européen qu'elle avait elle-même élevé; et, en dernier lieu, elle ne put envoyer à ce prince qu'un général et presque pas de soldais. Il est donc bien probable que, si Philippe V n'avait eu d'autre bouclier que celui de sa patrie, les Autrichiens, les Anglais, les Hollandais, surtout avec le concours des Portugais à l'ouest, et celui des Catalans à l'est, l'auraient vaincu, renversé, écrasé. Mais avec les Castillans, dont il personnifiait les instincts jaloux, les désirs de suprématie, et, en quelque sorte, les droits d'aînesse; avec ce peuple . chevaleresque, qui, par lui, espérait garder dans la péninsule sa vieille hégémonie; avec un royaume montagneux, et qui était le plus étendu, le plus central, le plus puissant des autres anciens royaumes de l'Espagne, Philippe V était presque inexpugnable. Même avec de faibles renforts français, on pouvait croire qu'il l'emporterait, en définitive, sur ses ennemis conjuiés, et qu'il conserverait au moins le royaume d'Espagne. Un fait incontestable, c'est que, avec les seuls Castillans, commandés par Vendôme à Villaviciosa en 1710, il rendit son trône inébranlable, et que, à l'époque de la fameuse bataille de Denain, en 1712, il ne s'agissait plus de Phihppe V, que le dévouement de son peuple avait désormais raffermi en Espagne, mais de l'intégrité territoriale de la France, envahie et entamée au nord par les Impériaux. Yillars, qui
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fut le héros de cette journée décisive, ne sauva pas précisément TEspagne bourbonienne, c'e^t de la France qu*il fut surtout proclamé le sauveur.
Mais ces forces si nécessaires, et, à beaucoup d'égards^ prépondérantes de la Castille, il fallait s'en assurer la disposition exclusive et la direction continuelle ; il fallait veiller à ce qu*elles ne tombassent point entre des mains suspectes. Tout, en effet, était-il bon et fidèle dans la Castille elle-même? Ne s'y trouvait-il pas, là aussi, un parti de mécontents, ou, comme on disait, de malintentionnés T Les grands d'Espagne, en général, aimaient mieux un roi autrichien : succédant à des rois de sa race, un prince, pensaient-ils, ne changerait rien aux formes anciennes du gouvernement; il les laisserait dominer à leur gré dans cette quantité de sénats, que l'on désignait, dans une énumération pompeuse, sous le nom de Conseil de Castîlle ou de Justice, Conseils d'Aragon, d'Italie, de Flandre, des Indes, des Ordres, des Finances, de la Guerre. C'est ce qu'attçstent les Mémoires de Louville, Tun des gentilshommes qui accompagnèrent Philippe V à Madrid ^ Le marquis de Saint-Philippe, grand d'Espagne, et auteur moins suspect sur ce point qu'un seigneur français, nous apprend, lui aussi, que Louis XIV ne pouvait compter sur les grands, parce qu'ils craignaient qu'il ne voulût, par son petit-fils, abaisser l'aristocratie en Espagne, comme il Pavait fait en France après les troubles de la Fronde. « Les adversaires de la France, « dit-il, étaient en grand nombre parmi les premiers de « rÉtat, conjecturant que le duc d'Anjou ne serait pas aussi « indulgeiU que Charles II, et que l'orgueil invétéré des « nobles courait risque d*ètre abattu*. »
* Mém. êecreti de ÏjonviUe, 1. 1, cli. iv, p. 68-69. — « Mém. de Samt-Vhiiippe, t. I, p. 78.
A celle classe, qui avait contre la France Tinlluence de (a forlune cl du nom, la considération de quelque haute charge, Tesprit insinuant, que donne Thabitude du grand monde ou des cours, se joignait une autre calêgorie de gens, non moins hostiles à Thilippe V et encore plus dangereux : c'étaient les moines, de tout temps riches, nombreux, protégés et redoutant alors le caractère réformateur du gouvernement français. Les faits abondent à l'appui de cette assertion. Citons, avant de les mentionner, une lettre du chevalier irlandais du Bourk, espion de Chamillard à Madrid. Elle est d'un catholique librepenseur, et trés-curieuse, très-soignée, comme toutes celles qu'il écrivit, aussi souvent que possible, à ce ministre, et qui se trouvent aux archives historiques du Dépôt de la guerre. « Je prends la liberté, lui dit-il, de « rappeler à Votre Excellence ce que j'eus l'honneur de « lui dire à l'Étang, avant mon départ, au sujet des « moines de ce pays. Le clergé fait pour le moins un « tiers de ce royaume, et le tiers le plus puissant et le « plus accrédité. Les moines ont la meilleure part de la « substance du pays entre leurs mains, et, si jamais il y a « quelque soulèvement en Espagne, ce seront les moines « qui (pour des considérations purement temporelles) « exciteront les peuples et fourniront les moyens. Le « gouvernement présent n'a pas de plus dangereux en- « nemis qu'eux. Il y a longtemps que les agréments de la « vie et les avantages de la fortune sont attachés au froc « dajts ce pays-ci; en un mot^ on peut quasi dire que les « moines sont en Espagne ce que Varmée est en France. « Mais ils craignent maintenant que cela ne change. « Les uns sont irrités de ce qu'on leur a ôté le confes- « sionnal du roi pour le donner à la Société de Jésus ; « les auli'cs tremblent pour la réforme qu'on voit en « France (allusion aux droits de régale et aux libertés de
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« rÊgtisc gallicane, aflaires de 1082^ et lous ensemble a appréliendeni quon ne leur ôte répiscopat et quon ne « donne tous les évêchés aux prêtres séculiers, au lieu que, « sous les règnes précédcnls (comme cela existe encore a dans rÉglise grecque), les moines seuls avaient droit « à répiscopat, et il n'y avait pas deux séculiers, évoques,. « dans tout le royaume ^ » <( Aussi les moines agissaient- « ils déjà, en 1701, sur les esprits, disent les Mémoires « du maréchal de Noailles. On peignait les Français « comme des hérétiques. Plus tard on taxa le duc d'Uzéda « d'hérésie, parce que, malgré sa conduite toujours susw pecte, il avait eu de grandes liaisons avec eux". » Ailleurs, quand Barcelone, Sarragosse, Valence, tout l'ancien royaume d'Aragon se révoltent, en 1705, les mêmes Mémoires ajoutent que « pour la Catalogne et Barcelone, a il avait sudi de quelques miquelets, commandés par un « moine, pour les faire soulever; que les moines contri- « huèrent à cette révolution plus que personne; qu'on les « croyait auteurs des pamphlets séditieux et des pasquia nades qui se renouvelaient sans cesse, et que le roi a d'Espagne n'avait pas de plus grands ennentis '. d A Grenade, c'est (m minime, qui, à la même époque, se mit a la tète d'une conspiration avec quelques-uns de ses confrères; et, le saint-siége n'ayant pas voulu permettre aux tribunaux laïques de le juger et de le traiter comme il le méritait, il promena iièrement partout sa criante impunité, a ce qui, dit une lettre de la cour de Madrid à la ex cour de Versailles, donna aux autres moines la hardiesse « d'^e les chefs de toutes les révoltes, ou même de re-
* Dépôt de U guerre, n* 1885, l. III, o57- lellre. le chevalier du Bourk à ChamUlard, Madrid. On sait que Chamillard avait un château, qui existe encore, à l'Étang-la-Viile, près Saint-Germain. — * Mém. de Koatlles, t. Il, p. 16-57, par Tabbé Millot, composé! sur les nombreux manuscrits de la famille. — ' /M., t. 111. p. 500.
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« fuser Tabsolution à ceux qui ne se déclaraient pas pour « Tarchiduc ^ » Cette animosité monastique paraissait si insurmontable, qu'on n'avait d'espoir de la conjurer que lout autant que les Maures d'Afrique viendraient seconder le parti autrichien. « Oui, écrivait de Madrid un ambas- <c sadeur français, constatant ce mal et en signalant le « seul remède ; oui, le plus grand bonheur qui pût ar- « river serait qu'il vînt des Maures, comme le bruit s'en « répand , au secours des ennemis : les prêtres et les « moines, qui refusent tout, deviendraient alors proie digues, pour éviter le pillage de leurs églises, et à î'in- « stant on aurait plus de 00,001) hommes sur pied*. »
La situation n'était donc pas entièrement favorable dans la (bastille elle-même, et ce qui la rendait plus inquiétante, c'est que les mécontents n'avaient pas à faire, en Espagne, à un roi ferme, pénétrant, capable à la fois et désireux de se conduire lui-même. Philippe V n'était pas un Fjouis XIV : bon, généreux, affable, dévot, à laisser en arrière les plus fervents d'entre les Espagnols', il avait toutes les qualités de l'âme et du cœur; mais, sans initiative dans l'esprit, il n'avait dans les affaires aucune résolution, et n'était ferme qu'autant qu'il était soutenu. « Cadet d'un aine, vif, violent, impétueux, plein d'esprit, « mais d'humeur terrible et de volonté outrée, Philippe V « avait été élevé dans une dépendance, dans une soumis- « sioh, nécessaire à établir, pour éviter les troubles et « assurer la tranquillité de la famille royale. Ainsi le « voulait la raison d'État, qui est la suprême loi *. » On y était complètement parvenu, et la conscience qu'il
* lettre de madame des Ursins, dans les Jtf^m. de Noailles, (. I, p. 321, 322 cl 293, el Louville, Mém. secrets, l. 1, p. 151, ch. vi. . — • Lettrr d'Amelot, 8 octobre 1705, dans les Mém. de Noailles, t. Ur, p. 251. — ' Mém. de SatrU-PhUippe, 1. 1, p. 364 : Qnéann terUendo un rey santo^justissimo, y amigo de la verdad*>. — ^ Màn. de Saint-Simon, t. IV, p. 65, in-8, édil. de 1821).
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semblait avoir lui-même de sa médiocrité y avait nidé. Aussi, à l'époque où il fut appelé au trône d'Espagne, avait-il si bien contracté celte habitude d'obéissance et d'abnégation, que, même dans des conditions si différentes d'existence et de rang, il ne put la perdre, et qu'il lui fut constamment impossible de mettre en pratique celte règle de conduite, que Louis XIV lui avait tracée avec une si grande majesté de ton et d'expression, quand il lui avait dit : « Écoutez, mais décidez vous seul. Dieu, « qui vous a fait roi, saura vous donner les lumières né- « cessaires pour en remplir les devoirs, si vous avez de « bonnes intentions. » Et ailleurs : « Marié, ne vous « laissez pas gouverner. C'est une faiblesse et un déshon- '< ncur. On ne le pardonne pas aux particuliers, et les « rois, exposés à la vue du public, en sont encore plus « méprisés, quand ils souffrent que leurs femmes domi- « nent^ » Relies maximes, mais qui allaient mal à leur adresse. Quelquefois, il est vrai, le sentiment de ce qu'il était, en Espagne, et le souvenir de ce qui lui avait été recommandé de si haut, en France, éveillaient en lui une opinion et une volonté prononcées, mais c'était seulement une velléité d'amour-propre, que le contraste d'une docilité journalière faisait taxer d'entêtement, et qui ne résistait pas longtemps à la pente d'une habitude prise et devenue en lui, bon gré mal gré, une seconde nature. Vainement le marquis de Louville, chef de sa maison française, et qui, fort en crédit auprès de lui, aurait voulu le dominer sans partage', se plaignait-il à chaque instant qu'on traitait Philippe V comme un enfant * ; vainement Philippe V lui-même, poussé par lui, écrivit-il un jour à Louis XIV qu'il était très-peiné de n'être pas consulté*.
* lostractions de Louis XIV à Philippe V, dans les Mém. de NoailleSj t. U, p. 2 et 176. ^ • Saiiti-Swiott, t. I, p. 69. — > Mém. de I/tuviile, t. TI, p. 4. — * JHém. de Noailles, l. UF, p. 58-4>9.