CHAPITRE XI
RIVALITÉ DU CAEDI5AL d'eSTRÉES ET DE MADAME DES CRSIXS.
C'est avec madame des Ursins à présent que le cardinal d'Estrùes eut affaire. Elle combattit vivement, en toute occasion, sa politique outrée et ses airs de maître. L'ambassadeur eut beau l'accuser, en écrivant à Torcy, de vouloir se faire, contre les Français, le chef d'un parti, composé de quelques grands suspects, disait-il, tels que Médina-Cœli, rinfantado, et, par-dessus tout, le duc de Montellano; elle ne lui céda pas pour cela un pouce de terrain. Le roi et la reine d'Espagne, qui la soutenaient, se chargèrent euxmêmes de la justifier, et dirent à Louis XIV, dans leur lettre, que le cardinal d'Estrées était le plus grand obstacle à la paix, que son arrivée à la cour de Madrid en avait banni la bonne harmonie, prête à s^y rétablir, et qu'il n'était pas de jour qu'on n'eut à souffrir de son humeur intraitable et altière'. Madame des Ursins écrivit aussi; car elle n'était pas femme à ne pas s'aider elle-même, et à abandonner uniquement à autrui le soin de sa défense. Dans toutes ses lettres au roi et à M. de Torcy, elle affirma que sa politique était la seule qui pût procurer alors le bien des deux monarchies; tandis que celle de M. d'Estrées, heurtant trop de front les justes susceptibilités de
< Mém. de yoaiUes, t. III.
la nation espagnole, tendait à tout bouleverser. Ces missives ne produisaient pas un effet favorable au cardinal d'Estrées et à son parti. Que faire dans ce cas? Puisque madame des Ursins, comme personnage politique, ne paraissait pas déplaire à la cour de Versailles, on voulut voir si, comme femme, elle inspirerait la même estime au dévotieux entourage de Louis XIV et de madame de Maintenon. On fouilla donc dans la vie privée de la caraerera mayor, et Louville fit grand bruit d*une anecdote dont il avait été, assurait-il, le témoin oculaire, anecdote que Saint-Simon, à Paris, colporta dans tous les salons, et que nous rapporterons telle que la plume railleuse et habile de ce dernier Ta décrite.
Ce d'Aubigny, que nous avons eu déjà Toccasion de mentionner, et qui était fils d*un procureur au Châtelet de Paris, se trouvait toujours à Madrid. « C'était un beau et « grand drôle, très-bien fait et très-bien découplé de corps « et d'esprit, qui était à la princesse des Ursins, sur le « pied et sous le nom d*écuyer, et sur laquelle il avait un « pouvoir illimité... Or il arriva qu'une après-diner, où <i la camerera voulut parler au marquis de Louville et au « duc de iMédina-Cœli dans une pièce reculée de son ap- « partement, d'Aubigny, qui y était à écrire, n eut pas (( plutôt aperçu sa maîtresse, qu'il se mit à jurer, à lui « donner les noms les plus libres et à trouver étrange « qu'on ne le laissât pas une heure en repos. Il le fit si « brusquement, que tout fut dit avant que la princesse des « Ursins pût montrer avec qui elle était. Qu'on juge de « Tétonnement des uns et de la confusion des autres. « D'Aubigny de s'enfuir aih plus vite; Louville de s'arrêc( ter à considérer la chambre, pour laisser à madame des « Ursins le temps de se remettre et de pouvoir les pren- « dre eux-mêmes. Le rare est que, après cela, il n'y parut « rien, et qu'on se mit à conférer comme s'il ne fût
ET LE CARDINAL D'ESTRÉES. i43
a rien arrivé... Bientôt ce compagnon, qui n'était, qu'un « avec Orry, qui le gorgea de biens dans la suite, fut « logé au palais comme un homme sans conséquence « par son état. Mais oùf dans Tappartement de Tinfante « Marie-Thérèse, devenue Tépouse de Louis XIV, et, cet <( appartement paraissant trop petit pour ce seigneur, on « y ajouta quelques pièces contiguês. Ce ne fut pas sans « murmures d'une nouveauté si étrange; mais il fallut « bien le supporter : grands et petits, tout fléchit le genou « devant ce favori'. » D'Aubigny, un simple écuyer, un si petit sire^ disant à son aise de gros mots à la princesse des Ursins, et deux seigneurs, dont l'un au moins devait être si enchanté de l'aventure, entendant tout, sans être aperçus ! on conçoit combien ce tableau était piquant et et prétait à la médisance : c'était une scène de haut comique, et qui, sous la touche malicieusement pittoresque de Saint-Simon, dut singulièrement égayer le grand monde, aux dépens de Thérome imperturbable, mais non indifférente, de la pièce. En d'autres temps, de tels récits auraient été sans conséquence à la cour de Versailles, alors que chacun en faisait ouvertement tout autant; mais, à l'époque de la vieillesse religieuse du grand roi, on s'en scandalisa, et l'on dit clairement que c'était d'un très-mauvais exemple et d'un fâcheux effet dans un pays comme l'Espagne. Louis XIV, subjugué d'ailleurs par son ambassadeur, et ne pouvant se décider à lui donner tort, résolut de rappeler madame des Ursins, mais par une lettre écrite de sa main, avec douceur, avec tous les égards que méritaient à la fois son dévouement à ses maîtres et l'attachement que ceux-ci lui portaient. Il ne voulait pas, lui écrivait-il, l'exposer à tous les désagréments qu'un désaccord entre elle et le cardinal d'Estrées pouvait amener, et il
* SaifU'Simon, t. IV. p. 71, cl Mém. de T/wvUle. t. H, ch. xiv, p. 55 et tmy.
avait le plus grand désir de Tentendrc, avant qu'elle s'en allât à Rome, où pourtant il ne lui cachait pas qu'il faudrail retourner *. Cette lettre Ht tressaillir de joie la cabale LeuvUle et d'Eslrées, et fut, au contraire, un coup de foudre pour le roi et la reine d'Espagne. « Vous m*ôtcz la prin- « cesse des Ursins, écrivit aussitôt celle-ci à Louis XIV. « Quelque grand que soit ce coup pour moi, je le recc- " vrais sans me plaindre, s'il venait de votre main; mais, « quand je pense que c'est l'effet de Tartifice du cardinal « et deFabbé d'Estrées, je vous avoue que je suis au dés- « espoir... Je vous en prie, délivrez-moi de la vue de ces « deux hommes, que je regarderai toute ma vie comme ^ c< mes plus cruels ennemis*. »
Au fond, Louis XIV approuvait le plan de madame des Ursins : il aimait que son petit-fils gouvernât par luimême; il le lui avait dit dans ses instructions, et il lui avait plus d'une fois recommandé par écrit de ne pas se renfermei* invisible dans la honteuse mollesse de son palais^. Il sentait toutefois que, pour le tenir à cette hauteur de volonté et de résolution, les exhortations de la reine étaient insuffisantes. Jeune princesse de seize ans, elle ne pouvait toujours, malgré la sagacité précoce de son esprit» prêter à ses paroles l'autorité qu'elles auraient empruntée d'un âge plus avancé. Il désirait donc intérieurement que les choses s'arrangeassent de manière que madame des Ursins pût rester à Madrid, dans le poste où elle lui paraissait indispensable ^ Au surplus, madame de Maintetenon lui lut certaines lettres particulières de madame des Ursins, qui firent sur son esprit plus d'impression que des dépêches officielles. L'une d'elles était adressée à madame
* M^m. de NoaUles, t. III, p. 44, Icîlrc du 9 Wvrier 1703. — « l.eUre de la reine d'Espagne, 48 el 21 février 1703. iWd., p. 45. — '» Lettres de Louis XIV à son pelit-fils, du 4 Février el du 5 mai 1703. Ibid., p. 30 cl 89 — ^ Ibid.t P- 34 el 55. LcUrc de Louis XIV à son pclil-lils, du 18 février.