T LE CARDINAL D'ESTRÉES
la maréchale de Noailles, qui, dans cette circonstance, semblait donner raison à MM. d'Estrées. Madame des Ursins, sattendant peut-être à ce qu'elle serait montrée, y parlait d'elle-même et des sentiments des Espagnols à son égard, avecun accent de vérité, éminemment propre à faire revenir sur son compte ceux que les rapports de ses ennemis auraient pu lui aliéner, a Vous savez, lui disait-elle, tf les dégoûts qu'on prévoyait en France que j'aurais à « souffrir. Cependant je n'en ai reçu aucun, et, bien loin « que l'on profite de l'occasion qu'on a aujourd'hui de « m'en donner, on fait dans toute cette ville des prières « pour que je reste. Les villes les plus éloignées regardent « comme un malheur que je me retire, et le peuple préce sente des suppliques au roi pour qu'il me retienne. Ce- « pendant je ne resterai que sur les ordres positifs dû roi « de France, et encore preudrai-je la liberté de faire ma « très-humble remontrance à Sa Majesté... Il ne me sied «t peut-être pas de faire ainsi mon apologie: mais, en « vérité, on m'avilit assez d'ailleurs, pour que je me « permette une vanité qui me justifie ^.. Après tout, du c< reste, ajoutait-elle ironiquement, dans une lettre écrite « à M. de Torcy, qu'on se fie au cardinal d'Estrées, qui « saura si bien ramener les grands. Quant à moi, je me « réjouirai en pensant que mon ministère va finir*. »
La communication de cette correspondance changea brusquement la face des choses : Louis XIV consentit à surseoir au rappel de madame des Ursins, pourvu qu'elle pût s'entendre avec le cardinal d'Estrées. Aussitôt cette concession obtenue, le roi et la reine d'Espagne s'occupèrent activement de satisfaire le roi de France. On amena le cardinal d'Estrées à faire une visite à la princesse des Ursins» et, celle-ci lui ayant assuré qu'elle ne négligerait
* (.eUre do madame des Ursins à la maréchale de Nouilles, ibid. 1. IV, l. m. — « fàid.
rien pour bien vivre avec lui, on écrivit immédiatement à Louis XIV que le rapprochement était fait et la bonne intelligence rétablie.
Mais cette réconciliation était fausse et fardée. La différence de caractère et de manière de penser subsistait. De nouvelles disputes ne tardèrent pas à s'élever, surtout quand le cardinal d*Estrées apprit que des deux hommes^ Louville et Orry, proposés pour aller rendre compte à Louis XIV de tout ce qui se passait, c'était le dernier qu'on avait préféré. « Tout Paris, s'écria-t-il, sera en émoi, « quand on saura que Orry, le grand Orry, va arriver ! » Mais, pour lui, il ne voulait à aucun prix travailler avec cet insolent personnage, et il le traitait, lui ainsi que d'Aubigny, de vil affranchi^. Madame des Ursins, qui les protégeait Tun et l'autre, « n était qu'une femme fausse, disait, à « son tour, l'abbé d'Estrées, instruite dans tous les manéties il de la cour de Romet qui accoutume les gens à dissimuler « et à finasser*, » On ne se contentait pas de ces marques générales de mépris pour elle et pour ses amis, on citait des faits qui devaient la perdre, et empêcher en même temps le retour d'Orry en Espagne.
Les partisans de ce ministre, et madame des Ursins en tète, soutenaient que ses affaires privées allaient fort mal, qu'on pouvait s'en assurer par sa femme, qui était à Paris et qui ne cessait de se plaindre des préjudices causés à sa maison par l'absence de son mari. Mais c était là un grossier mensonge, disaient brutalement ses ennemis : pension de France, pension d'Espagne, rien ne lui manquait, et, comme si cela ne suffisait point, la princesse des Ursins offrait chaque jour quelque nouvelle proie à sa cupidité. Elle trafiquait, assuraient-ils, des charges de TEspagnc, et l'argent qu'elle en retirait, elle s'en servait
' Lellre de madanic des Ursins à la maréchale de Noaillei, ibid»y 1. IV, t. ni. p. 99 et 105. ^ s Ibid , p. 01. Lettre de l'abbé d'Estrées i Tony.