LA PRINCESSE DES URSIMS ET LADY CHURCHILL
On passa outre à sa cour; l'on ne tint aucun compte ni des allégations intéressées du favori, ni même des plaintes plus sérieuses du maître, el Philippe Y continua de s'abandonner aux volontés d'autrui. Décidément, « il élait « fait exprès pour se laisser enfermer et gouverner*. » Ce sort si triste, surtout pour un roi, ne lui manqua pas. 11 fut tour à tour gouverné par ses deux femmes, Marie- Louise de Savoie et Elisabeth Farnèse. Certains railleurs, dont les paroles trouvaient chez les Français un écho empressé, allaient jusqu'à dire, que la soumission parfaite du roi était souvent le prix du bonheur de Tépoux*.
' Mém. de SainlSimoUt t. IV, p« 65. — > Mém. de madame de Naintenon, par La Beaumellc, t. V, p. 230; et Duclos, Mém.j 1. 1, p. 100 et suiv.
CHilPlTRE m
PORTHAIT DE L\ i'BINCKSSE DES URSINA. — SA PREMIÈRE HISSIOX
I ROVE, iG97, EN yVF. DE LA SUCCESSIOH d'kSPAGNE ; SOU $É/ODR DANS CETTE VILLE
IVSQc'eX 1701. — POItTRAIT DU CARDINAL ESPAGNOL PORTOCARRERO.
Il ne fallait pas moins veiller à ce que cette volonté, si liien assouplie qu'elle parût, ne fût pas pervertie, à ce qu on n'induisit pas Philippe V ^n erreur sur ses véritables intérêts, et qu'il ne subît d'autre tutelle que celle de ses \Tais amis : en un mot, il fallait veiller à ce qu'un Richelieu possédât toujours Toreille de ce Louis XIII de l'Espagne. La cour de Versailles y apporta toute san attention ; et comme, en réalité, dans ce pays, pendant toute la durée de la guerre, le véritable roi fut une femme, c'est une femme aussi, Marie-Anne de la Trémoillc, princesse des Ursins, qui fut auprès de lui un nouveau Richelieu. «( Elle était, dit Saint-Simon, plutôt grande que petite, avec « des yeux bleus qui disaient sans cesse tout ce qui lui plai- « sait ; avec une taille parfaite, une belle gorge et un visage tf qui, sans beauté, était pourtant charmant; Tair extrê- R mement noble, quelque chose de majestueux en tout son M maintien, et des grâces si naturelles et si continuelles « en tout, jusque dans les choses les plus petites et les V plus indifférentes, que je n'ai jamais vu personne en « approcher, soit dans le corps, soit dans l'esprit, dont « elle avait infiniment et de toute sorte : flatteuse, caresse santé, insinuante, mesurée, voulant plaire pour plaire, « et avec des charmes, dont il n'était pas possible de se
« défendre, quand elle voulait gagner et séduire. Avec « cela, un air qui, avec de la grandeur, attirait sans efface roucher ; une conversation délicieuse, intarissable, et c< d'ailleurs fort amusante, parce qu'elle avait vu et connu c< des pays et des personnes ; une voix et un parler extrême mement agréables, avec un grand choix des meilleures « compagnies, un grand usage de les tenir, et même une a cour ; une grande politesse, mais avec une grande dis- « tinction; d'ailleurs la personne du monde la plus proie pre à rintrigue, et qui avait passé sa vie à Rome. Beau- « coup d'ambition, mais de ces ambitions vastes, beaucoup « au-dessus de son sexe et de l'ambition ordinaire des ic hommes, et un désir pareil d'être et de gouverner. C'éc< tait encore la personne du monde qui avait le plus de «( finesse dans l'esprit, sans que cela panlt jamais, et de < combinaisons dans la tête, et qui avait le plus de talent « pour connaître son monde et savoir par où le prendre et « le mener. L'entêtement de sa personne fut en elle la « faiblesse dominante et surnageant en tout, jusque dans « sa dernière vieillesse ; par conséquent des parures qui a ne lui allèrent plus et que, d'âge en âge, elle poussa tou- « jours fort au delà du sien. Dans le fond, haute, fière, « allant à ses fins, sans trop s'embarrasser des moyens ; « mais, sous une écorce honnête, naturelle, assez bonne et « obligeante en général, mais qui ne voulait rien à demi , « et qui exigeait que ses amis fussent à elle sans réserve : « aussi était-elle ardente et excellente amie, et d'une ami- « tié que les temps et les absences n'afTaiblissaient pas, et « consëquemment implacable ennemie. Enfin, un ton unice que dans sa grâce, son art et sa justesse, et une élo- « quence simple et naturelle en tout ce qu*elle disait, qui « gagnait au lieu de rebuter par son arrangement, telle- « ment qu'elle disait tout ce qu'elle voulait dire, et jamais « mot ni signe le plus léger de ce qu'elle ne voulait pas ;
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« fort secrète pour elle et fort sûre pour ses amis, avec « une agréable gaieté, qui n*avait rien que de convenable, ce une extrême décence en tout Textérieur, jusque dans M les intérieurs mêmes qui en comportent le moins, avec c( une égalité d'humeur qui , en tout temps et en toute «r affaire, la laissait toujours maîtresse d elle-même. Telle c( était cette femme célèbre*. »
Fille de M. de la Trémoille, duc de Xoîrmoustier, le plus ancien duc de France', et de Renée-Julie Aubri, d une famille de robe, elle était née à Paris en 1642, entre le ministère du cardinal de Richelieu et celui du cardinal Mazarin, et avait été mariée en premières noces avec l'aïeul d'un grand diplomate moderne, avec Adrien- Biaise de Talleyrand, prince de Chalais. Ce mariage s'était fait pendant les guerres de la seconde Fronde, et à une époque où la manie des duels, anarcliique et cruel effet des idées des Français sur le point d'honneur, avait puisé un nouvel aliment dans l'esprit de parti, et était devenue une véritable fureur. Or, dans un de ces duels, dans celui des deux MM. Frctte, où Ton se battit quatre contre quatre, et où le duc de Beauvilliers fut tué, en 1663, le prince de Chalais tigura comme un des champions. La loi des duels, portée par Henri lY, et renouvelée avec tant d'éclat par Richelieu contre le père du fameux maréchal de Luxembourg, était toujours en pleine vigueur : elle était terrible, et, pour se dérober à ses atteintes, le prince de Chalais fut obligé de s'enfuir. Il réussit à passer en Espagne, où il trouva un asile, et où sa femme le suivit. De là ils voulurent aller en Italie, et celle-ci s'y rendit la première, afin de préparer k Rome un hôtel et tout ce qu'il fallait pour des personnes de ce rang et pour un séjour qui pouvait être long. Elle y était arrivée, lorsqu'elle
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apprit que son mari, en venant la rejoindre, était mort subitement. Rome était remplie de Français de distinction, qu'elle connaissait, et, parmi eux, le cardinal d'Estrées, alors ministre de France près la cour romaine, auquel ne tarda pas à succéder le cardinal de Janson. Ils accoururent chez la princesse des Ursins à cette nouvelle, et lui prodiguèrent à Tcnvi des consolations de compatriotes ou d'amis. Ils tâchèrent même de lui en ménager une qui, pour une veuve encore jeune, pouvait plus que bien des soins : ils s'occupèrent de la remarier, et lui présentèrent à cet effet un seigneur romain fort riche et d'une haute naissance, Flavio des Ursins, duc de Bracciano, grand dTspagne, et de la même famille qu'avaient tant fait aimer en France, à Paris, à Toulouse, à Moulins, les vertus et les malheurs de la noble veuve du maréchal de Montmorency. La cour de France agréa cette union, et envoya au duc, comme marque d'honneur et de satisfaction, le cordon des Ordres du roi. Sous ces favorables auspices, la princesse de Chalais lui donna sa main en 1675, et devint la duchesse de Bracciano.
Elle fut donc définitivement habitante de Rome et romaine. Qu'y fil- elle? comment vécut-elle avec un mari italien? quelle ambition puisa-t-elle de bonne heure dans la position plus élevée où la plaçait, à Rome, son second mariage ? quels talents, quelle aptitude politique, parurent en elle, et se développèrent auprès d'une cour réputée si habile? comment la finesse et la ruse italieimes vinrent-elles s'unir et s'iiarmoniser avec la pénétration vive et le tact délicat de la Française? quel parti le gouvernement français, qui, depuis la mort du prhice de Chalais, ne pouvait plus la traiter, comme une proscrite, voulut-il tirer aussitôt de sa résidence et de ses dispositions? quelles furent ses relations avec les premiers personnages de la cour de France, avec les cardinaux ro-
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mains, avec les ambassadeurs français a Rome, avec les l'cpréscntants ou les principaux personnages des autres pays, el quel faste déploya-telle dans son palais, par goût de naissance et par calcul d'ambition? En un mot, quelle fut la vie et quelle est l'histoire de la duchesse de Bracciano, à Rome, avant qu'elle allât, sur un autre théâtre, faire l'application de la science qu'elle^ dut acquérir? Ce sont là des points curieux et intéressants, sur lesquels les documents nouveaux, trouvés par M. Geffroy, el joints aux cinq longues Iettre<% publiées par l'abbé Millot parmi les pièces justificatives des Mémoires du maréchal de NoailleSy nous permettent de donner des détails à peu près complets, de 1675 à 1701 .
Avec une personne remplie de charmes, le palais des Ursins fut plus que jamais le rendez-vous de la meilleure compagnie. La duchesse de Bracciano y eut une véritable cour, et aussi nombreuse que distinguée. Chacun aimait à y venir pour contempler de ses yeux jusqu'à quel degré de perfection et de grâce pouvait atteindre une dame française. Les hommes surtout recherchaient sa société ; car, quoique femme, et plus femme que beaucoup, les sujets habituels de leurs conversations lui plaisaient mieux que ceux des personnes de son sexe, et elle y montrait une solidité d'esprit, une sûreté de vues, une clarté précise d'expression, qui séduisaient tous lés nobles romains et leur faisaient trouver de la satisfaction à lui soumettre leui^ idées et à les entendre discuter par elle. Le duc de Bracciano n'était pas à sa hauteur, et néanmoins, dans les premiers temps qui suivirent leur mariage, temps d'affection complaisante, où la susceptibilité était contenue par une admiration plus facile, il se sentait flatté des hommages qu'elle recevait, et qui semblaient être l'éloge de son choix el de son bon goût. Mais, à la fm, trop médiocre ou trop effacé, n'ayant pas assez d'esprit lui-même pour goûter celui de
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sa brillante compagne sans rougir du sien, ou bien, n*étant pas assez ménagé dans Tinévitablc réveil de son amourpropre d'homme, il se formalisa des louanges qu'elle s'attirait, et ce qui aurait pu faire son orgueil devint le sujet de son tourment. C'eût été toutefois manquer à sa dignité que d'avouer ou môme de trahir le secret motif de sa blessure; mais le luxe^excessif de sa femme, et les dépenses énormes, oîi elle l'entrainait, prêtaient ample matière a ses plaintes : c'est sur ce terrain qu'il se rejeta. Celle-ci comprit malheureusement, et passa outre sans doute : alors commença la mésintelligence.
Les démêlés de Louis XIV et d'Innocent XI furent peutêtre une autre source de désunion. La famille des Ursins était en quelque sorte une famille sacerdotale, en môme temps qu'elle marchait à la tôle de l'aristocratie romaine : elle avait toujours fourni à l'Église des pontifes ou des cardinaux; il n'est donc pas probable que le duc de Bracciano, qui en était le chef, eût, dans ces démêlés fameux, une opinion contraire à celle du saint-siége, surtout si, comme on le disait, n*ayant pas d'enfant, il avait, par une adoption longtemps tenue secrète, cherché un fils dans la famille d'Innocent XI lui-même. On ne peut pas tirer les mêmes inductions des actes qui composent la vie de la duchesse de Bracciano. A Rome, à Madrid, les idées de la cour de Versailles sur les questions dogmatiques, ou sur les rapports de l'Eglise avec l'État, furent les siennes, et en Italie , auprès même du saintsiége, elle détestait les jésuites, en qui se personnifiaient les doctrines ultramontaines. Ce fut là vraisemblablement une nouvelle pierre contre laquelle vint se heurter Tharmonie conjugale, déjà si fort ébranlée par toutes les dissemblances d'habitudes, d'appréciation et de goûts, qu'engendrait la différence de nation. « Ce ménage ne fut pas concordant, dit « Saint-Simon, quoique sans brouillerie ouverte, et les
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« époux furent quelquefois bien aises de se séparera » Pour échapper à ces causes diverses d'ennuis domestiques, la duchesse de Bracciano vint deux fois revoir la France : elle se lia étroitement avec la maréchale de Noailles, dont elle était la parente ; elle lit connaissance avec Torcy. qui sut apprécier toutes les ressources de son esprit, et elle fut présentée à madame de Maintenon, qui était devenue la déesse de la cour. Son second voyage s'effectua non loin de Tépoque du traité de Ryswick, c'est-àdire, près de ce moment fatal où liOuis XIV voyait TAngleterre lui échapper sans retour, appuyée qu elle était sur l'alliance hollandaise, et n'avait d'espoir que du c6té de l'Espagne pour contre-balancer l'union formidable de ses ennemis. Ce fat une raison pour que chacun de ces personnages, à Versailles ou à Paris, entretint la duchesse de Bracciano des intérêts de la France dans la future succession dEspagne, et les lui recommandât auprès de la cour romaine, auprès de l'ambassadeur d'Espagne à Rome, le duc d'Uzéda, ou enlin auprès des autres Espagnols de distinction, qu'elle pourrait voir dans cette ville, lorsqu'elle serait obligée d'y retourner. L'âge ou la santé de son second mari ne tarda pas, en effet, à l'y rappeler, et le bonheur voulut qu'elle y rencontrât l'iiomme le plus influent de l'Espagne, Portocarrero, archevêque de Tolède, qui y était venu pour recevoir le pallium et le chapeau de cardinal.
C'était un homme de haute naissance, d'un mérite reconnu, mais d'un esprit plus opiniâtre qu'éclairé. Oœupant le premier siège de l'Espagne, il croyait que la principale place dans l'État lui appartenait de droit ; et il recherchait le pouvoir avec une ardeur, qui semblait commandée par le désir de ne pas amoindrir son fief ec-
* Saint-Simon, l. IV.
clésiastique, mais qui était aussi reffct ambitieux de ses propres instincts. Capable de tout, si l'on portait alteinle à ce qui était, selon lui, un privilège légitime et traditionnel de son évéché, il s'imposait par les craintes qu'inspirait son caractère autant que par la prééminence spirituelle de son rang. C*était aussi un vrai Castillan : l'or* gueil de race égalait chez lui la fierté héréditaire du nom et la soif de domination ; il ne voyait que la Castille en Espagne; il réclamait pour elle seule le commandement suprême de la péninsule hispanique, comme elle avait, dans le passé, le plus grand lot de gloire nationale; il la voulait reine immuable du pays, et ne regardait les royaumes environnants, qui, depuis Charles-Quint, s'étaient fondus politiquement dans la monarchie castillane, que comme des provinces étrangères ou tout au plus vassales. A ce titre,'et avec ces préjugés enracinés, il songeait déjà, dans la prévision de la mort prochaine du faible Charles II, à donner à l'Espagne un roi, choisi par les- Castillans comme par les aines de la famille espagnole, un roi qui, avant tout, convint à leurs goûts, à leurs vues, à la perpétuité de leur antique suprématie, surtout non émané du suffrage des Aragonais, ces jaloux et odieux voisins de la Castille. Dans ce but, il n'était pas éloigné de soutenir, auprès du dernier rejeton mâle et direct de la branche aînée d'Isabelle, les prétentions* d'un fils de France, pourvu toutefois qu'en récompense d'un appui qui, de sa part, pouvait être décisif, il en reçût, à la cour, cette éminente autorité politique, qui pouvait faire de lui le second Ximénès de l'Espagne.
Tel est l'homme que vit à Uome madame des Ursins, et qu'elle cultiva avec toute l'assiduité que produit la poursuite d'un grand intérêt. Son langage, sa manière de penser, plurent à Portocarrero, qui conçut pour elle une vraie amitié. 11 lui lit recouvrer la confiance de son mari, et
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parla si bien en sa faveur, que le duc do Bracciano, atteint bientôt après d'une maladie grave, laissa en mourant à sa femme toute sa fortune, au préjudice du jeune seigneur, don Livio Odelscalchi, qu'il avait, dit-on, adopté. Pleine de reconnaissance, la duchesse de Bracciano rendit, à son tour» à Porlocarrero quelques services auprès de certains cardinaux de la cour romaine. Cette réciprocité de bons procédés lui procura de sa part un surcroit d'attachement, et elle put alors se permettre, sous forme d'abord de causerie familière, et plus sérieusement ensuite, de lui glisser quelques mots sur la succession espagnole, et lui recommander vivement les intérêts de la France dans cette importante question. Elle lui fit entrevoir tous les avantages qu'il pourrait puiser lui-même dans la juste gratitude de Louis XiV, et Porlocarrero, séduit par ses insinuations et ses raisonnements, prit avec elle rengagement de ne favoriser en Espagne, dans le règlement définitif de cette succession, que les droits d'un prince français*.
Ce fut là le début de la duchesse de Bracciano dans la carrière diplomatique. Louis XIV, qui savait tout le crédit dont jouissait Porlocarrero à la cour de Charles II, regarda dès lors comme assuré un dernier testament en faveur du duc d'Anjou, et Torcy, chargé de témoignera l'heureux auteur de la négociation la satisfaction qu'on en éprouvait, lui écrivit gracieusement qu-'il n'avait désormais qu'à baisser pavillon devant elle en fait de diplomatie et à se constituer son élève.
Une pension, qu'on lui accorda sur sa demande en 1691), fut un gage plus significatif et plus sensible du contentement de la cour de Versailles. La fortuné que lui avait
* ilht. secrète de la cour de Madrid , 1701 à 1719; atlrbuéc h Roussel, et écrite dans un intérêt «uiricliicn. Cologne, 1719.
'Se U FRINGESSË DES URSLNS
léguée son mari, et que lui avaient value quelques mois seulement d'entente conjugale, avait été ébréchée par les dettes et le procès de la succession. La duchesse de Bracciano s'était vu disputer tout son héritage par don Livio Odelscalchi, neveu de l'ancien pape Innocent XI, lequel avait exhibé des papiers qui prouvaient son adoption par le duc défunt. Plusieurs de ces pièces étaient fausses, ce qui devait annuler l'adoption avec les droits qui s'y rattachaient. Mais il fallait l'établir d'une manière certaine, et de là la longueur de l'enquête et du procès qui eurent lieu à celte occasion. Louis XIV intervint comme médiateur. Don lâvio reconnut ses torts, remit même à la duchesse de Bracciano les papiers controuvés; mais, s'appuyant sur les autres, il maintint toujours ses prétentions. Il voulait à tout prix avoir le droit de prendre le titre de duc de Bracciano. Le tribunal de la rote, chargé de prononcer entre les parties, ne savait trop que faire, les personnages étant si importants. Cependant , comme il ne semblait pas trop disposé à donner raison au demandeur, il y eut une proposition d'accommodement , faite par la duchesse de Bracciano , et que <lon Livio parut d'abord agréer.
La duchesse avait des terres et des maisons considérables, mais peu d'argent, et elle voulait de l'argent : elle proposa donc à don Livio de lui vendre le duché de Brac- •ciano avec toutes ses dépendances et avec le titre qui y était attaché. Don Livio, désespérant de gagner son procès, n'était pas éloigné d'accepter ; mais voilà que le pape, alors régnant. Innocent XII, parla de le nommer cardinal, croyant sans doute faire plaisir à la duchesse de Bracciano, •en ouvrant à don Livio, par la perspective de la pourpre romaine, un horizon aussi beau que celui que pouvait lui promettre la reconnaissance, incertaine d'ailleurs, de son adoption. II se trompait : la duchesse aurait mieux
aimé céder à don Li\io terres et litre du duché de Uraccianu, et changer de nom elle-même, afin de réaliser les fonds nécessaires au payemenf des délies de son mari, des siennes peut-être, et des frais de la succession , augmentés par ceux du procès. Mais comment atteindre ù ce but? L'espérance du cardinalat avait été donnée à don 1/ivio : il s'y attacha par toutes les illusions de sa vanité, et il ne pensa plus aux propositions de la duchesse de Bracciano. Heureusement cette voie naturelle des dignités politiques, dans un pays où l'Église elle-même était l'État, lui lit défaut : celui qui avait eu l'intention de la lui frayer mourut en 1700, emportant avec lui l'espoir qu'il avait fait naître, et qui s'évanouit sous son successeur. Force fut alors de revenir à la vente proposée. Don Livio acheta le duché de Bracciano deux millions, et en prit le litre. Quant à la duciiesse, elle se fil appeler, ù partir de ce moment, princesse des Ursins, titre qui est resté son nom historique, et sous lequel nous la désignerons désormais.
(Iroirait-on que, d'une somme aussi considérable, il ne lui resta, tout payé, que dix-sept mille livres de rente? C'est elle-même qui l'affirme dans une lettre à la maréchale de Noailles. 11 n'est donc pas étonnant que, dès Tannée précédente et dans cette prévision, elle eût besoin que le gouvernement de France l'aidât à supporter le fardeau de ses dépenses, de crainte qu'en se reslreignant elle ne parût descendre. Ne devait-il pas lui-môme, d'ailleurs, trouver son bénéfice dans l'emploi fastueux qu'elle allait faire de ce juste secours ' ?
Au rang où l'avait placée son alliance avec les Ursins,
' Mém. de SamtSm&n, t. IV, p. 200, et surtout le précieux recueil des cent dix-neuf Lettres originales, que va publier M. GeiTroy par les soins du même éditeur, i*' registre, Lettres à la maréchale de Noaille$, VI*, VII' et Xlir let , 1699, 1700.
elle s*était vue lancée nalurellement dans un monde tout politique, et son aptitude pour les aflaires de cour y avait trouve un aliment et un secours. Elle avait pu se Taire connaître, et se perfectionner en mùrae temps chaque jour à l'école des diplomates romains. Elle avait été bien jugée par Torcy lui-môme, qui, au nom de Louis XIV, lui avait conlîé des intérêts très-graves et trés-disputés ; enfin, en récompense d'un début qui semblait être le gage de tout ce qu'on attendait d'elle, elle avait obtenu de la cour de Versailles une pension, c'est-à-dire un traitement, qu'elle pouvait regarder comme un titre réel. Elle avait lieu d'être satisfaite : elle commençait à être posée conformément à ses goûts et à ses vœux ; elle était comme un ambassadeur de la France à Rome.
Elle ne se négligea pas en si bon chemin : toutes ses lettres au maréchal ou à la maréchale de Noailles, ses intermédiaires habituels auprès du gouvernement français, curent pour objet d'affermir ou même d'étendre ce rôle désiré, en montrant que par elle, mieux encore et plus largement que par l'ambassadeur véritable, on pouvait agir sur une foule d'hommes marquants. Son hôtel était la seule maison française qui fût, dans Rome, ouverte au vrai public, écrivait-elle à la maréchale de Noailles. On y voyait, à ses soirées, plus d'hommes de toute nation qu'aux réceptions de l'ambassadeur et des caTdinaux français. Tout était officiel chez ceux-ci, et par conséquent roide, circonspect, réservé. Plus d'aisance, plus d'abandon régnait chez elle. « Les spéculatifs, pour nous servir de ses « expressions, n'y subtilisaient pas sur de simples devoirs c( qu'il semblait qu'on lui rendait. ^> C'était une femme ; elle n'était le supérieur hiérarchique de personne ; on remplissait auprès d'elle un devoir de politesse et de courtoisie, non les froides obligations de subordonné ou de collègue, et l'expansion familière des conversations n'y
était jamais gùnée par la crainte ou la rivalité. Elle précisait, en deux mots, les avantages de ses réunions, en disant « qu'on y était avec liberté, parce que c'était la « coutume, et qu'en outre on y pouvait parler à des gens « qu'il était difficile de rencontrer ailleurs. » Pour le prouver, elle citait à la maréchale de Noailles un Tait qui, rapporté à la cour de Versailles, pouvait rehausser encore davantage son importance.
Les Napolitains, sujets des Espagnols en Italie, aussi bien que les habitants du Milanais, penchaient plutôt pour l'Autriche que pour la France, dans la question de la succession d'Espagne. C'était donc une nation à ménager et où il fallait chercher à se faire des amis . Or la princesse des Ursins, à la faveur de celte affluence d'étrangers, qu'attirait le chaime spécial de ses réunions, avait acquis du crédit parmi eux : il y avait déjà trois ou quatre des plus grands seigneurs du royaume de Naples qui, d'eux-mêmes, lui avaient dit qu'ils s'adresseraient à elle, s'ils avaient jamais quelque chose à traiter avec la France*.
Ce sentiment de contiance, et la disposition qui en découlait, n'étaient pas particuliers seulement à ces seigneurs napolitains. Frappé de la grandeur du personnage qu'elle jouait à Rome, Innocent XII lui-même avait exprimé à l'abbé, plus lard cardinal de la Trémoille, frère de madame des Ursins, et résidant ù Rome, le désir qu'il avait de la voir, disant qu'il lui demanderait conseil en beaucoup d'occasions, et qu'il était persuadé qu'elle lui donnerait de meilleurs avis que ses cardinaux*. On ne pouvait pas témoigner pour elle plus de considération ; c'était aller jusqu'à la flatterie. L'on pense bien que les plus hauts dignitaires de la cour romaine n'agissaient pas autrement
I Même rcc. de M. GcfTroy, VI' Ict., 6 ocl. 1699, IX', 15 juin 1700. et 1V«, 4 août 1699. — «/Wrf., VI' Ict., 6 octobre 1G99.
que le maître. Un nouveau nonce à Paris, nommé vers le mois de mai 1700, était un ami intime de la princesse des Ursins ; elle le déclare elle-même à la maréchale de Xoailles, en lui faisant même connaître une chose trèsessentielle en cette année 4700, le caractère de cet ambassadeur romain, « homme sincère, disait-elle, et, ce « qui était mieux encore, très-bon serviteur du roi *. »
Le cercle de ses liaisons n'était pas limité à ces sommités aristocratiques ou sociales; il s'étendait aussi aux personnages de second ordre, chez qui elle trouvait de la finesse, de la bonne volonté, et un caractère plus communicatif. De ce nombre étaient le père Charonier, le père Peira, Tabbé Fédé, qui l'instruisaient aussitôt de tout ce qu'ils avaient pu apprendre, découvrir, ou seulement soupçonner. Le père Peira, celui d'entre eux qui avait le plus d'amis dans le personnel de la cour romaine, et dont les renseignements embrassaient tout, avait été gagné déjà par le cardinal d'Estrées, et recevait une pension du roi de France. U n'y avait pas jusqu'à l'ambassadeur de ]jOu\s XIV dont elle ne sût toute la conduite, et, pour ainsi dire, les pensées les plus secrètes, par Poussin, premier secrétaire de l'ambassade française, et qui était de ses amis.
Parmi toutes les factions (c'est le mot dont elle se seit elle-même dans ses lettres), qui se partageaient, ou plutôt se disputaient l'influence à Rome, la plus puissante, la mieux posée en cour, était celle des Florentins ou du grand-duc de Toscane. Louis XIV leur avait fait toutes les avances possibles, ainsi qu'à d'autres factions italiennes. Il voulait se les rendre favorables, ou du moins non hostiles, auprès du saint-siége, et les détacher de PAutriche, la principale rivale de la France dans la future
■ Même rec. de M. GeiTroy, lel. VU*, 3 mai 1700.
ET LE GARDIflAL DE BOUILLON A ROME. 31
succession (l'Espagne. Pour cela, il fallait surtout les effraycr de rétablissement éventuel, dans les provinces espagnoles de Tltalie, d'une puissance aussi ambitieuse que Tétait TAutriche, traînant après elle les Allemands, toujours odieux aux Italiens, et allemande elle-même, enfin ayant d'autant plus de moyens d'opprimer qu elle serait plus rapprochée de ses possessions nouvelles. Des intelligences parmi ces diverses factions étaient donc précieuses, et cet avantage, on pouvait l'avoir par la princesse des Ui'sins. L'abbé Fédé, dont nous avons parlé pbis haut, était précisément l'agent principal des Florentins. Parmi les Génois, le jeune marquis de Doria avait aussi de l'amitié pour elle et se trouvait souvent à ses réunions; et enfin, s'il faut citer un nom propre parmi les grands seigneurs napolitains, qui lui témoignaient également de la considération, nous nommerons le prince Belvéder, aussi influent à Rome que puissant à Naples \
Avec tous ces moyens d'action, inhérents ou étrangers à sa personne, la princesse des Ursins était en état de rendre bien des services à la cour de Versailles et de réaliser peut-être tout ce que Torcy espérait, à Rome, de son bon concours. Une seule chose, qui plus lard se présentera aussi en Espagne, la gônait. L'ambassadeur de France à Rome n'était pas d'accord avec elle : c'était le cardinal de Bouillon, sous-doyen du sacré-coUége. Appartenant à la famille de la Tour d'Auvergne, dans* laquelle se perpétuaient, par les femmes et par droit d'héritage, le nom et les possessions des la Marck, ducs de Bouillon et de Sténay, il était fier de compter, parmi ses aïeux maternels, le premier héros des croisades, et parmi ses proches, du côté paternel, le second Duguesclin de la
* Voir cinq lettres de madame des Ursins au maréchal de Koailles, dans les Mém. de NoaUlet, pièces justifie, t. U, p. 367 à 397.
■32 LA miNCESSK DES URSLNS
monarcllic. Mais il étîiit issu d'un père, rebelle sous Richelieu et frondeur sous Mazarin ; sa mère était étrangère, et il tenait, en outre, par ses domaines, à la France et à la Ijermanie : son patriotisme se ressentait donc du milieu où il avait été nourri, et avait quelque chose de mixte comme son origine et ses biens . 11 paraissait même plutôt allemand que français, par ses alliances, par ses amitiés, par ses instincts. 11 était cousin de Guillaume III d'Orange et de Nassau, et de plusieurs autres princes allemands, dont sa mère, Catherine de la Marck, Tavait rendu parent, et il affectionna toujours beaucoup TEmpereur. Ancien chanoine de Liège, il aspirait au titre de prince-évèque de cette ville, titre qu'avaient porté certains de ses ascendants maternels : ce n'était pas seulement pour rattacher à sa maison une ancienne gloire de famille, mais aussi pour appartenir définitivement à une terre étrangère et n'être presque plus français. 11 n'aurait eu ainsi que quelques propriétés dans les États des Bourbons, sans continuer d'en èlre sujet. Pourquoi, en effet, aurait-il aimé à servir ces rois absolus, et qui n'appuyaient leur trône sur la noblesse qu'après l'avoir et qu'en la tenant asservie? Sans leur opposition systématique à toute souveraineté, possédée par les grands, n'auraient-ils pas peut-être laissé à sa famille la principauté de Sedan, qu'ils lui avaient prise sous Richelieu, et par laquelle elle n'aurait d'égale que parmi les maisons souveraines d'Allemagne?
liC titre seul de Dauphin (V Auvergne lui paraissait une compensation raisonnable, quoique encore insuffisante, à la perte de ce bel héritage des la Marck. Il l'avait demandé pour un des siens, un prélat n'étant pas apte à le porter; et il n'avait pas craint, à cet égard, de faire valoir oralement les services rendus aux Bourbons par le maréchal de Turenne, son oncle. On lui avait répondu par un refus. Bien plus, si Louis XIV, devant lequel il