‹ La princesse des UrsinsChapitre 54 sur 278 · ET I/ABBÉ D'ESTRÉES · texte numérisé non relu

ET I/ABBÉ D'ESTRÉES

CHilPITRE XII

■ABÀIIE DES VnSrSS ET l'aBBÉ d'E8TR£E8. — BAPPEL DE l'uN ET DE l'aGTPE. rOIlTRAlT OU MARKCHAL DE BERWICK, l'REJIIER DUC DE FITZ-JAIIES.

Madame des Ursins avait été plus puissante contre ce (crrible ambassadeur que Porlocarrei*o luiemômc. Mais elle ne triomphait qu'à demi. La cardinal d'Estrées se survivait à lui-même dans la personne de son neveu. Ce fourbe et ambitieux abbé avait si bien fait, qu'il avait échappé au naufrage de son oncle et à celui de toute la coterie. Le cardinal d'Estrées délestait cordialement Orry. et le présentait comme un frippon fieffé ^ ; l'abbé le défendait et le donnait pour le plus honnête homme du monde. Naguère ennemi acharné de madame des Ursins, il s'était mis tout à coup à lui faire la cour, à flatter tous ses gens, à blâmer les hauteurs du cardinal et Tomnipotence des Français, à dire qu'il était bien revenu de son erreur à cet égard, à insinuer enfin, que, s'il ge trouvait à la place de son oncle, il n aurait pas la vanité de se donner des airs de ministre d'Espagne; qu^il regarderait son emploi comme un passage et un moyen pour mériter les grâces auxquelles il aspirait; qu'en conséquence il s'abstiendrait volontiers d'assister au Despacho, et pousserait même l'amour de la concorde jusqu'à montrer, s'il le fallait, à la grande camérisle

* Mém. de Noailles, t. Uf , p 1!», 156.

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toutes les dépêches qu'il enverrait en France*. S'exclure du Despacho et parler de livrer le secret de sa correspondance diplomatique à ceux dont ses antécédents ne justifiaient que trop la défiance, s'ôter ainsi tout pouvoir politique en Espagne et toute liberté d'action, pouvait-on prouver d'une manière plus forte qu'on était franchement et fermement résolu de se plier à tout? Madame des Ursins, pressée par Orry, qu'on avait su gagner en s'intéressant hypocritement à sa réputation, crut à sa bonne foi, espéra d'ailleurs faire plaisir à Louis XIV en gardant l'abbé d'Estrées, et engagea Philippe V à demander, pour successeur de l'ambassadeur rappelé, un homme qui ne devait pas entrer dans le Despacho et qui d'avance avait consenti à se fier les mains. Le roi de France, désireux en efTet d'adoucir un peu au cardinal d'Estrées l'amertume du coup qui était venu contristcr sa vieillesse, accorda cela de grand cœur, et tout parut aller pour le mieux à la cour de Madrid, vers la fin de Tannée 1 TiT).

Mais les deux personnages, qui venaient de faire ,1a paix et qui l'avaient cimentée par des obligations réciproques étaient trop antipathiques l'un à l'autre pour tarder longtemps à se brouiller. L'abbé d'Estrées, dont une ambition adroite avait un moment contenu, mais non éteint la haine, éclata le premier. Sous prétexte qu'il n'était pas possible que la princesse des Ursins lui portât un intérêt sincère, il sj régla sur les dispositions qu'il lui supposait, et ne songea qu'à la renverser. « Non, écri- « vit-il à M. de Torcy; en le remerciant de ne lui avoir « pas été non plus défavorable, non, je ne crois pas que ce « soit par amitié qu'elle ait souhaité que je demeurasse « ambassadeur; je ne suis redevable de cet état qu'à c( vous, à ma souplesse, et au bonheur que j'ai eu de

« Mém. de Saiiil-PhUippe, !. I, p. 245 el 253.

lùT L'ABBÉ D'ESTAÉES. 155

c< profiter des conjonctures. Madame des Ursins iiaii si c( fort M. le cardinal d'Eslrées, qu'il est difiicile qu'il ne « retombe pas quelque chose de cette haine sur moi. » 11 annonça, dans cette même lettre, qu'elle allait à présent gouverner seule avec Orry ; il continua de promettre qu'il les laisserait faire; mais il ne cacha pas la répugnance qu'il éprouvait pour le rôle de courtisan qu'il lui faudrait jouer, au lieu de garder exclusivement son rang et sa dignité d'ambassadeur ^ Mais, pour nuire à celle qu'il ne pouvait s'empêcher de considérer comme son ennemie, comment faire^ avec l'engagement qu'il avait pris de lui donner connaissance de toutes les dépêches destinées pour la France ' ? 11 n'y avait qu'un moyen, c'était de lui en soustraire quelqu'une, et d'y déposer mystérieusement tout son fiel, tout ce qu'il avait sur le cœur, tout ce qui lui déplaisait dans la conduite de madame des Ursins. 11 le fit : mais les courriei*$ ordinaires, ne voyant pas sans doute, sur la dépèche infidèle, le signe de laisser-passer, convenu avec madame des Ursins, en avertirent celle-ci. La dépêche fut immédiatement saisie, et madame des Ui"sins n*y lut pas sans indignation que l'abbé d'Es- Irées y parlait de réformer le Despacho^ qu il exagérait l'autorité de d'Aubigny, « ajoutant que c'était l'écuyer « de la princesse, et qu'on ne doutait pas qu'elle ne leùt « épousé. » Oh! pour mariée, non! écrivit-elle aussitôt, à la marge de la dépèche, et, n'écoutant que son dépit, ne pensant pas aux conséquences déco qu'elle allait faire, elle la montra à Philippe V et à la reine d'Espagne, et l'envoya, ainsi apostillée, à son frère le duc de Noirmoustier'. Ce dernier en fit part à Torcy, et Torcy, contraire-

I UlU*c 4)c I abbé d'Eslrces à M. de loa'), dans les Mém. de Noaiiles, l. III, p. 159. — « Mém. de Saint-Simon, l. IV, ch. xiv, p 165 .— * Wid., et Mém. de Berwick, t. 1, p. 231. Recueil de Bl. Gclffoy, l.ctlici» XI.IT, XUII*, XL1Y% novembre et décembre 4705

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ment aux intentions de madame des Ursins, n'eut rien <le plus pressé que d'en parler au roi.

Cette lettre arriva dans un mauvais moment : I^ouis XIV n*était plus content de la cour de Madrid. Au commencement de Tannée 1704, on avait voulu marcher contre le Portugal, qui s'était laissé gagner par les Anglais. Qu avait fait alors madame des Ursins? Ne se souciant pas qu'un général, français d'origine, commandât en clief les troupes françaises en Espagne, elle avait demandé que ce titre fût donné à Berwick, duc de Fitz- James, et frère naturel du prétendant Jacques III. C était un jacobite, émigré, pauvre, désirant de prendre rang dans l'aristocratie française, et d'arriver à la fortune aussi bien qu'aux honneurs. Fonder en France une maison, qui ne fût pas trop inférieure au superbe hasard de sa naissance, était son idée fixe ; il en était tellement inquiet et dominé, qu*il ^tait disposé, pour réussir, à faire les plus grandes concessions. On le vit bien, plus tard, même quand tous ses désirs furent accomplis, et qu^il fût devenu, sous le régent, gouverneur de la province de Guienne, après l'avoir été du Limousin : alors, en effet, invité par ce prince à aller attaquer en Espagne ceux qu'il avait toujours défendus jusque-là, ceux qu'il avait même sauvés dix ans auparavant, il n*eut pas assez de force d'âme pour se soustraire à cette tâche par une démission qui l'eût honoré, que tout le monde eût comprise et louée, mais qui aurait pu déranger ou compromettra ses plans. Son caractère ne fut pas à la hauteur de ce sacrifice, et, plutôt que de risquer tous les précieux fruits de sa prudence et de ses travaux, il préféra détruire la glorieuse unité de sa vie militaire, et mettre en pièces à Fontarabie les nobles lauriers d'Almanza ! « Madame des Ursins, dit avec raison, (( quoique avec un sentiment jaloux, le duc de Saint- « Simon, le connaissait doux, souple, fort courtisan, sans

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