‹ La princesse des UrsinsChapitre 57 sur 278 · ET SA PREMIÈRE DISGRÂCE. ICI · texte numérisé non relu

ET SA PREMIÈRE DISGRÂCE. ICI

Pour comble de malheur, le bruit courut que Philippe V, avani son départ pour l'armée de Berwick, avait promis à Orry de lui donner autant de cent pistoles qu'il prendrait de villes fortifiées, et, s'il faut en croire les Mémoires sur TEspagne dans Filtz-Moritz, douze mauvaises bourgades, dont le roi s'empara, furent comptées à Orry comme places fortes, et payées sur le pied convenu*. Si l'on joint à cet abandon, d'une part, à ces rapports, de l'autre, les plaintes incessantes de Portocarrero *, on ne sera pas suipris de voir que Louis XIV envoya dire à madame des Ursins par M. de Châteauneuf de partir à l'instant pour l'Italie, et, à Orry, de rentrer immédiatement en France, 1704. Le désespoir de la reine d'Espagne ne put, cette fois, rien empêcher. 11 fallut que madame des Ursins partit au mois d'octobre, malgré l'hiver, qui approchait à grands pas, et malgré ses soixante-deux ans, qui devaient lui en rendre les rigueurs plus sensibles. Mais aller en Italie, s'en retourner à Rome avec igno* minie, sans avoir pu se justifier préalablement devant Louis XIY, devant tous ceux qui l'avaient envoyée eu Espagne, était une chose qui révoltait à un trop haut degré la fierté de madame des Ursins, pour qu'elle s'y résignât, avant d'avoir tenté tous les moyens de s'y soustraire I D'Aubigny était tombé aussi avec elle ; il avait servi plus d'une fois de texte aux accusations dont elle était victime, il était intéressé par conséquent à une justification, qui pouvait le blanchir et le relever lui-même : c'est lui qu'elle envoya tout de suite à Paris, afin d'obtenir la permission d'y aller elle-même, ainsi que la grâce d'un jugement en forme, dont elle espérait les plus justes satisfactions d'honneur et peut-être de réintégration. Pour elle, malgré les assurances que lui donna le marquis de

* Filtz-Moritz, Mtm. dtun seigneur caMlan sur V Espagne III' liv., p. 223. — * Hém. de NoaUleê, t. lU, p. 188.

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Châtcauneuf, elle ne voulut point passer par la France, tant qu'elle n'aurait pas eu quelques nouvelles de Paris. Elle craignait d*4tre arrêtée à la frontière * ; elle aima mieux gagner, à petites journées, Yittoria, et y attendre son sort. De là, la fureur dans Tâme, elle seconda la négociation de son a^ent, non par d'humbles requêtes, mais par les plaintes, les reproches, Tindignation. La première personne qu'elle accabla fut la maréchale de Noailles, qui l'avait livrée aux d'Estrées. « Le mensonge vient de l'em- « porter enfin sur la vérité, lui écrivit-elle énergiquece ment ; et, quoique je puisse dire que jamais personne « ne servira le roi avec plus de zèle et de probité que je a l'ai fait, je me vois traitée comme une criminelle qui c( aurait trahi l'État, pendant que mes accusateurs triom- « phent. Je ne suis pas étonnée qu'on ait surpris la bonté c( du roi et sa justice. Quand les ministres sont de la ce partie^ il est aisé à des hommes aussi artificieux que c( le cardinal d'Estrées et son neveu de faire réussir une ce cabale contre une femme qui n'a d'autre soutien que Cl quelque peu d'esprit et une grande droiture de cœur, ce Mais j'admire que des gens que je croijais mes meilleurs ce amis^ que j'ai toujours honorés et qui seraient trèsce fâchés de passer pour injustes, aient pu travailler ù me eï perdre. Si vous êtes de ce nombre, madame, j'ai encore «r plus sujet de me plaindre de vous que de tout autre ; ex car vous n'avez point d'amie plus sûre que moi. J'étais a toujours occupée des obligations que je vous ai. Je n'ai a rien fait qui n'ait pu vous engager à m'aimer encore ce davantage, et vous aviez intérêt à ne pas laisser oppriec mer injustement votre parente par des gens qui ne sont ce que vos alliés et dont la méchanceté devrait vous faire if horreur. Tout ce que je puis me dire, pour vous dé-

• Mém. de ?icaiUes, i. UI, p. 195.

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a fendiv, c est qu'on vous a trompée. Mais, madame, « comiaissez-vous messieurs d*Estrées mieux que \ous ne « me connaissez? Depuis TafTaire du DexpachOj avez-vous « pu douter un seul moment que la passion et la haine « ne fussent la source des calomnies qu'ils ont inventées « contre moi, et est-il possible que tant de raisons que « vous aviez d'être en garde contre les faussetés qu'ils « ont dites ou fait écrire ne vous aient point intéressée à c( i^rendre mon parti ? Il faut en vérité que Tamitié dont « vous m'honorez soit bien différente de celle que j'ai u pour vous, si, ayant fait ces rétlexions, qui sont les « seules que vous pouviez faire, votre cœur et votre bon c( esprit ne vous ont point portée à me défendre. Per- « mettez-moi ces reproches, madame ; j'ai encore assez « de politesse pour être fâchée de vous les faire ; mais, « me voyant sacriliée à une troupe de scélérats, je n^ai « pas assez de modération pour les supprimer \ »

U n'était pas possible de montrer en termes plus forts et plus précis qu'elle n'acceptait pas les hontes qu'on pouvait attacher à sa disgrâce, et que, dans sa pensée, tout devait retomber sur ceux qui en étaient les auteurs. Cette lettre eut un bon effet, et fut un auxiliaire puissant pour le succès des démarches de d'Aubigny. Madame des L'rsins écrivit aussi à madame de Maintenon, qui, sans prendre parti pour personne, avait laissé faire; mais ce ne fut que plus tard. En ce moment, elle ne chercha qu'à se préparer les voies à sa protection : pour cela, dans la lettre à la maréchale de Noailles, elle parut louer ses habitudes de réserve, et prédit pourtant que, par un effet de la justice d'en-haut, madame de Maintenon en sortirait pour faire éclater son innocence. « Je sais, disait-elle, « qu'éloignée d'entrer dans de pareilles affaires, madame

* Mém, de NoaiUeSf Lettre de madame des Ursins, 23 mai 1704, t. Hl, p. 196.

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<c de Maintenon n'aura agi ni pour ni contre. Mais je suisr c( sûre que Dieu, à qui je demande tous les jours de me « punir ou de punir mes ennemis, suivant ee que chacun ce mérite, se servira d'elle, malgré elle-même, pour faire « connaître mon innocence et l'imposture de ceux qui « m'ont calomniée * ». Adoptant une manière déparier indirecte et adressant ce langage à une personne d'une dévotion mystique, c'était une manière presque certaine de trouver le chemin de la persuasion. Cet exorde ne resta pas sans fruit. La princesse des Ursins apprit bienl(M que, sans entrer dans les causes de sa disgrâce, la maréchale de Noailles, de son côté, témoignait la plus grande peine de la voir honteusement renvoyée à Rome, et que, d'autre part, elle était chargée de lui exprimer le regret qu'en éprouvait aussi madame de Maintenon. Ces marques de condoléance ne lui étaient transmises toutefois que par l'intermédiaire de son chargé d'aflaires à Paris ; mais elles étaient le prélude de lettres personnelles et prochaines *.

Du reste, madame des Ursins eut le bon esprit de ne pas se fâcher de ce procédé. Dans une nouvelle lettre à la maréchale de Noailles, elle adoucit même son ton, et se montra très-touchée de sa sympathie, afin de l'augmenter ; bien plus, la prenant de nouveau et tout de suite pour sa patronne, c'est à elle qu'elle envoya une lettre pour madame de Maintenon, et elle la lui adressa non cachetée '. La réponse de celle-ci fut obligeante, quoique toujours réservée. Madame de Maintenon fit plus en actions qu'en paroles : des faits significatifs ne tardèrent pas à prouver à madame des Ursins, que, grâce à l'influence de cette protectrice discrète, Louis XIV commençait à revenir sur

* Mt'm, de NoailleSt Lelire de madame des Ursins, 23 mai i 704, t. UI. p. 197. — » Recueil de U. Gcffroy, XLVr letlrc, 25 septembre 1704- — ^ IMd.

A VITTORIA. ifô

son compte, et rétractait peut-être déjà dans son cœm* les paroles suivantes, adressées naguère à son petit-fils : « Ne balancez pas à renvoyer incessamment la princesse CI des Ursins; il y va de tout pour vous \ x> Exposons ces faits, et voyons-en la portée.

Elle était encore à Vittoria, lorsqu'elle vit arriver chez elle le duc de Gramont. C était le nouvel ambassadeur que les Noailles avaient fait nommer à la place de Tabbé d*Estrées, afin de maintenir toujours cette ambassade dans le cercle de leurs alliances de famille : malgré cela, ce seigneur avait ordre de la traiter avec honnêteté. Il lui •avait été prescrit aussi, à la vérité, de n'avoir avec elle aucune explication sur ses affaires, et il suivit tellement <:ette recommandation, que la princesse des Ursins lui dit : c< Vous êtes propre à cette ambassade, monsieur, « puisque vous avez la principale qualité d'un ambassa- ^ deur, le secret ^ » Mais il est certain, néanmoins, que madame des Ursins, tout en tenant compte de Tutilité qu'un ambassadeur en Espagne devait espérer d'une entrevue avec elle, avait quelque lieu de regarder cette visite <x)mme une marque de considération pour elle et un premier gage de confiance dans l'avenir.

Les faits ultérieurs en furent une preuve plus frappante •encore. 11 lui fut permis de passer en France et de demeurer à Toulouse. Elle n'avait pas la faculté d'aller plus loin ; mais cette faveur lui faisait penser qu'elle éviterait peut-être un exil en Italie, ou du moins qu'elle n'aurait pas la douleur d'y être renvoyée sans avoir vu le roi. A Toulouse, en effet, elle ne devait pas manquer d'occasions pour voir des diplomates ou des généraux français se rendant à Madrid ; elle pourrait leur glisser quelques mots sur ses intérêts ; elle se les attacherait peut-être

* Mém. de NoailUê, Lettre de Louis XIV h Philippe V, i9 mars 1704, J. ni, p. 192. - « /W</., p. 207.

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par la promesse de son appui auprès du roi et de la reine d'Espagne; dans tous les cas, elle serait à mAme de recevoir plus tôt et plus souvent des nouvelles de ce pays, cl de travailler plus efiicacement à Taccomplissement de ses désirs. Ce que lui écrivait d'Aubigny des sentiments de madame de Noailles ou de madame de Maintenon était d'ailleurs on ne peut plus rassurant : aussi, le 4 novembre de la même année 1704, écrivit-elle, de Toulouse, à la première de ces dames une lettre formelle de réconciliation et d'oubli, où éclate tout son talent, et qui est un modèle de grâce, de noblesse et de tact. Elle lui disait : <x Est-ce vous ou moi qui avons raison? Vous avez a si bien parlé à M. d'Aubigny, qu'il me dit qu'il n'y a perce sonne de plus zélé que vous pour mes intérêts, et qu'il <c croyait q«ie je devais m'abandonner à vous en confiance, a 11 m'en a persuadée, car j'étais convaincue que vous «t deviez m'aimer plus que qui que ce soit.,. Je me disais « continuellement à moi-même : Serait-il possible que la « femme du monde que j'estime le plus, qui a le cœur et « Tespritlcs meilleurs, à quij*ai des obligations si essence lielles, et pour laquelle il n'y a rien que je ne voulusse « faire, soit capable de me sacrifier à des hommes « dont la manière d'agir et les sentiments sont si opposés « aux siens? Non, cela n'est pas croyable; cependant elle « fait tout de son mieux pour me le faire croire. Quel parti « dois-je prendre? Est-ce celui de la haïr ou de conti- « nuer à l'aimer? Dans la confusion des pensées qui « me venaient, opposées l'une à l'autre, j'étais ou tou- « jours en colère contre vous de ne pouvoir vous re- « garder comme une ennemie, ou fâchée contre moi- « même de vous croire capable de Vêtre devenue; et cela ff me mettait dans une si cruelle agitation, que je ne de- « vrais pas vous pardonner du moins le mal que vous « avez fait à ma santé. Cependant, madame, votre asccii-

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