A TOULOUSE
« liant est trop grand sur moi pour ne pas vouloir tout ce « qui vous plait; et, puisque vous m'ordonnez de croire que « vous m'honorez d'une sincère tendresse, je m'y soumets « sans répliquer davantage : c'est un penchant si doux, « qu'on y tombe sans peine ^ »
Dans cette lettre, que M. Gefl'roy a retrouvée tout entière, madame des Ursins disait aussi que la reine d'Espagne écrirait de temps en temps à madame de Maintenon, conformémpnt au désir de celle-ci, et qu'elle était heureuse de le lui apprendre. Toute disgraciée qu'elle était, elle rendait de bons offices à ses plus hauts protecteurs et était en mesure de payer d'avance leurs bienfaits. Elle y traçait également à la maréchale de Noailles le tableau de la fausseté qu'elle avait rencontrée parmi les hommes, dans la position qu'elle venait d'occuper, et se montrait disposée, aussitôt que le roi aurait voulu l'entendre, à s'en aller à Rome, « où, disait-elle, on peut vivre « au moins avec qui l'on veut*. »
Elle ne fut pas réduite à cette extrémité, que les dégoûts présents semblaient lui faire souhaiter comme un bonheur. Le roi de France lui donna une nouvelle marque déconsidération, en recommandant son frère, l'abbé de la Trémoille, au souverain pontife pour le chapeau de cardinal. Mais c'était un bienfait indirect; il lui en accorda un plus personnel peu de temps après. La jeune reine d'Espagne demanda elle-même pour la princesse des Ursins la permission d'une justification verbale à Versailles même : « Vous rendrez justice à son innocence, « disait-elle à Louis XIV, quand vous l'aurez entendue, et c< châtierez les coupables. Non-seulement elle vous infor- « mera de tout sans passion, mais aussi elle pourra, si a vous le voulez, vous dire beaucoup de choses que vous
* Mém. de NoaHUes, Lettre de niaitamc des Ursins, t. 111, p. 198. — ^ Kcciieii de M. GelTroy, XLVU' lettre, 4 iio?embrc 1704.
<x ne serez pas fàchë de savoir ^ » Ces instances, exprimées avec une conviction si naturelle et si sûre d'elle-même, et appuyées, à Versailles par une bouche toujours écoulée, décidèrent Louis XIV à appeler à sa cour la camerera mayor disgraciée. Il répondit, le 16 novembre, à la reine d'Espagne qu'il écrivait lui-même à madame des Ursins d'y venir*. Presque au môme moment d'Aubigny arriva à Toulouse : cette concession de Louis XIV terminait sa mission, et il venait annoncer à sa maîtresse qu'à Paris on avait compris ce que signifiait cette faveur royale; quon la regardait comme justifiée par avance; que tout s'apprêtait pour la bien recevoir, et que la marédiale de Noailles, dont il ne pouvait trop louer le zèle, devait aller à sa rencontre aussi loin qu'elle pourrait '.
Avec plus d'autorité, le maréchal de Tessé, qui la vit à Toulouse, lui confirma tous les détails que lui avait donnés d'Aubigny, et lui apporta en même temps d'autres nouvelles d'un grand intérêt. Le maréciial de Tessé allait en Espagne. Là, le duc de Berwick avait échoué dans sa f)remièrè campagne. Il ne l'attribuait pas à la néglig«;nce de la cour de Madrid, comme le veut Saint-Simon, mais à la lenteur parcimonieuse de Chamillard, ainsi qu'il l'affirme lui-même dans ses Mémoires. Quoiqu'il en soit, il n'avait pas été heureux, et le maréchal de Tessé allait prendre sa place. Le duc de Gramont, en outre, ne pouvait le souffrir, et il ne plaisait pas trop non plus à la jeune reine. Elle ne l'accusait pas, comme certains le prétendaient, d'avoir entravé les démarches qu'avait faites madame des Ursins pour obtenir une audience à Versailles, puisqu'il n'avait rien à en redouter; mais elle n'aimait pas les manières de ce grand diable d^Anglais, comme elle disait, trop roide et trop see^ et qui, s'il ne cherchait
1 Mém. de Noailles, t. Hl, p. 244, 245. ~ "< IbM.r p. 24G. — > Recueil de M. Gciïrov, XLVllI- lettre.
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pas à nuire à sa chère eaméristc, ne lui paraissait guère disposé à la servir ^ Elle lui préférait le maréchal de Tessé, dont la liaison avec la duchesse de Bourgogne lui promettait plus de complaisance à cet égard, et qui alors avait une réputation militaire égale à celle de Berwick. Louis XIV aussi estimait beaucoup ce général; et il fallait bien qu'il en fit grand cas, puisqu'on lit, dans une lettre inédite de Chaipillard, qu'il autorisa le maréchal de Tessé à modifier, comme il Tentendrait, ses instructions relatives à la guerre, lui témoignant par là une coniiance, bien peu justifiée toutefois, il faut le dire, par les talents réels ou par les succès ultérieurs de ce général *.
Le maréchal de Tessé se rendait donc en Espagne, et, a\ec l'agrément de Louis XIV, il passa par Toulouse, pour voir madame des Ursins. Il y resta trois jours.. Il lui assura que c'était à madame de Maintenon qu'elle devait la permission d'aller à Paris, et que celte prolcctrice, toujours obligeante sans bruit, l'avait chargé de lui dire qu'elle attendait une réponse à sa dernière lettre, ce qui était une invitation délicate à continuer de lui exposer ses besoins. Madame des Ursins ne lui avait pas écrit une lieconde fois; elle n'avait pas cru répondre à une lettre, qui n'était elle-même qu'une réponse : mais, voyant que madame de Maintenon ne redoutait pas ses confidences, puisqu'elle les réclamait avec une si aimable spontanéité, •elle sortit de son silence discret; seulement elle lui fit encore tenir sa missive par la maréchale de Noailles, son intermédiaire le mieux placé ^.
Il n'était pas possible de mieux se conformer aux exigences déposition et au caractère de madame de Mainte-
* Saint-Siniûtt, t. IV, cli. mx, p. 238; Mém. de Berwick, t. 1, p. 253, 254. 27 J, 973, 274, 289, 290; Mém. de NoaUUs, l. lU, p. 252. — « Dépôt 'lit! l\ guer.c, UUre de Chamillard à Tesso, 11 mai 1705, t. UJ, LIV lettre, i,« 1885. — 5 Recueil ilc M. GolTroy, Xr.VIII' leUrc
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non, ni de lui prouver d'une manière plus parfaite qu'on était digne de ses communications écrites, aussi bien que de son intérêt. Quant au maréchal de Tessé, madame des Ursins fut si contente du choix qu'on en avait fait pour l'armée d'Espagne, de son caractère franc et ouvert, de la sympathie qu'il lui témoigna, qu'elle le recommanda de la manière la plus flatteuse à la cour de. Madrid. Ce général ne manquait pas de raisons pour partager cette joie. « Il voulait une fortune en Espagne, dit c< Saint-Simon (qui ne croit pas au désintéressement et « à la sincérité chez le grand nombre de ceux qu'il n'aime « pas), et il la savait, pour ce pays-là, entre les mains de « madame des Ursins. C'est pour cela, ajoute-t-il, qu'il « avait été trop bien avisé pour aller en Espagne tout « droit \ » Disons toutefois que, pour la fortune, il n'avait guère à en attendre des pauvres souverains de Madrid. Philippe V, qui naguère, en allant rejoindre BervN'ick au camp, « n'avait pu trouver 100,000 êcus, dit aussi Saintce Simon, qu'avec le crédit de l'abbé d'Estrées, avait « pourtant envoyé en une fois à la princesse des Ursins « 1 ,500 pistoles ^. » On lui avait dit une chose assez vraie, c'est que, dans Fespace de trois ans, elle s'était à peu près ruinée en Espagne, pour des nécessités de politique et de représentation, ou pour soutenir des habitudes prises. Dans celte croyance, il s'épuisait à la secourir dans sa résidence provisoire de Toulouse. Ainsi Tessé ne pouvait pas trop espérer de s'enrichir à Madrid ; il n'y acquit que plus d'éclat extérieur : Philippe V le nomma grand d'Espagne '.
C'est après la visite importante et plus significative encore de ce général que la princesse des Ursins, quoique» malade de toutes les tortures morales quelle endurait dc-
* Mém. d9 Saint-Simon, ch. xxii, l. IV, p. 268. ^*lbi<i., p. 477. — ^ IM., vh. xwii, p. 3J9.
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puis longtemps, se mit en roule pour Paris, alîn d'y arriver avant le gros hiver. Le 3 décembre, elle était à Orléans. Là elle s*arréta quelques jours. A une époque où les moyens de transport étaient si fatigants et les trajets si longs, elle avait besoin de se reposer, sachant surtout qu'à Paris l'aflluence des intéressés et des curieux ne lui laisserait pas un instant de répit. Elle ne pouvait oublier d'ailleurs le dessein qu'avait formé la maréchale de Noailles de venir au-devant d'elle; elle en avait vu tout de suite le côté utile autant que le côté agréable, et elle était bien aise, avant d'aller plus loin, de l'informer du jour de son arrivée, iixée au 21 du même mois, et de savoir Pheure et le lieu où elle pourrait la voir. « Elle avait tant <( besoin, disait-elle, de recevoir ses instructions et ses « conseils M » A cet effet, d'Aubigny continua de faire route vers Paris. Il était muni d'une lettre pour madame de Noailles, et il devait revenir à Orléans, avec les renseignements qu'il avait à prendre et tout ce dont la maré> chale voudrait, en outre, le charger. Dès son retour, la princesse des Ursins reprit la poste, et se dirigea, sans plus s'arrêter, vers la capitale, où, malgré sa diligence, elle ne fut rendue que le 4 janvier 1705.
Il faut lire, dans le récit pittoresque, animé, malicieux aussi, cela va sans dire, de Saint-Simon, tous les détails de l'arrivée de madame des Ursins à Paris, l'inquiétude de ceux qui., au fond du cœur encore, comme Torcy, étaient contre elle, et la joie délirante des amis, que le flot remontant de sa prospérité multipliait à Pinfini et faisait sortir de tous côtés. Elle allait arriver dans Paris comme une reine sûre de vaincre, et déjà traitée comme si elle avait vaincu. A l'endroit et à l'heure convenus, elle rencontra la maréchale de Noailles,
* Becoeil de M. Geffroy, XLVHl" lettre, novembre 1704, et XLIX\ Orléanit, 3 dccembre 1704.
ilî I.A PRINCESSE DES URSINS
OU bien les Noaiiles, selon Saint-Simon, « qui, dit-il, allèrent plus loin que tom, » ne voyant dans leur démarche qu'une attention intéressée de courtisanerie pour euxmêmes, et non, en même temps, un but d'utilité pour celle qui en était lobjet. Le duc d*Albe, ambassadeur d'Espagne, et la duchesse d*Âlbe, sa femme, allèrent aussi à sa rencontre, hors des portes de Paris, ainsi que plusieurs {lutres personnes de distinction, et, avec tout ce brillant cortège, elle entra dans la capitale : c'était une véritable entrée triomphale.
Le duc d'Albc, certain de faire plaisir ù son souverain, voulut qu'elle descendit chez lui à Thôtel de Tambassade espagnole, comme une personne qui appartenait toujours à la cour d'Espagne, et, le jour même, il fêta son arrivée par un banquet somptueux et une splendide soirée. Après quoi, ce fut à qui aurait le premier la princesse des Ursins, pour lui faire les mêmes honneurs. Elle fut littéralement assiégée chez le duc d*Albe, qui lui-même était trèsdésireux de la garder, et ce n'est qu'après des engagements à un terme plus ou moins rapproché, qu'elle put aller loger chez madame la comtesse d'Egmont, sa nièce à la mode de Bretagne, et nièce véritable de l'archevêque d'Aix, un de ses plus grands amis. Elle comptait trouver là une hospitalité qui la laisserait plus libre; car, dans l'expectative de cette audience qui lui était promise devant un juge 5i majestueux et sur des sujets si importants, elle avait souvent besoin d'être à elle-même, de coordonner ses souvenirs et ses pensées, de préparer, en un mot, dans le calme d'un isolement facile, tous ses moyens de défense. Hélas ! elle ne put se procurer tout de suite, même dans Tasile moins tumultueux de cette pai*cnte, la paix et la liberté qui lui étaient indispensables. I^s visiteurs coururent l'y chercher dès les premiers jours : la curiosité, la crainte, le torrent de l'exemple, et une sorte de mode, à