ET LB CARDINAL DB BOUILLON A ROME
avait osé tenir un tel langage, le lui avait pardonne, il n'en avait pas été ainsi d'un ministre impitoyable et qa*il méprisait, d'un de ces bourgeois de génie, mais trop monarchique à ses yeux, dont le grand roi aimait à s'enlourer. Louvois l'avait réprimandé de cette hardiesse outrageante, en lui déclarant sèchement que, s'il avait reçu de I^uis XIV des abbayes nombreuses, il en était redevable à la mémoire de l'illustre maréchal autant qu'à son propre mérite. Outré de cela, le cardinal de Bouillon avait composé une satire contre Louis XIV lui-même, comme pour punir le maître dans la personne de tels serviteurs. Une expulsion de la cour, une première disgrâce, en avait été la suite : sa vengeance lavait fait tomber plus bas, et il se trouvait dans cette situation, en 1694, quand révéché de Liège, objet de ses désirs, devint vacant.
11 se mit sur les rangs pour l'obtenir ; il fit agir ses amis : tout fut inutile. Louis XIV était alors en guerre avec Guillaume d*Orange, pour le rétablissement des Stuarts, et, comme l'Espagne avait pris parti contre lui, il avait envahi les Pays-Bas espagnols. Si le cardinal de Bouillon, malgré sa parenté avec la maison d'Orange, avait été un homme sur qui Ton pût compter, Louis XIV n'aurait pas demandé mieux que de procurer ce siège à un Français fidèle, et qui, en dehors même du titre de prince-évêque de Liège, avait déjà une influence acquise dans cette contrée par les seigneuries de Bouillon et de Sténay. Mais Tèlèvation du cardinal de Bouillon à cette importante principauté ecclésiastique ne promettait au roi «lue dQ3 embarras et des dangers. Il lui fit donc préférer un prince de Bavière, plus intimement et plus constam* ment lié à ses intérêts. Mais, en sacrifiant de nouveautés désirs du cardinal de Bouillon à la raison d'État, il ne voulut pas laisser longtemps une tête si ardente aux prises avec les suggestions du mécontentement et de la
5f hk PRINCESSE DES URSINS
disgrâce. 11 rappela ce prélat à la cour, et, en 1698, après la paix de Ryswick, il l'envoya à Rome représenter la France.
C^était la plus belle ambassade qu'un homme d'Église pût désirer. Mais Louis XIV se trompait , s'il espérait le gagner, en lui témoignant d'autant plus de confiance qu'il en était moins digne. Ce procédé généreux ne réussit que dans les cœurs où un fonds d'attachement survit aux écarts de conduite et qui sont encore susceptibles d'élan. Le dépit et l'orgueil dominaient en maîtres chez le tardinal de Bouillon et étouffaient la voix de tout sentiment qui ne se rapportait pas à sa personne, à son ambition. Le siège épiscopal de Liège, organisé encore, dans Fintérêt temporel de ses pieux possesseurs, comme au bon temps du moyen âge; cet évêché, où le titre de seigneur^ réuni à celui d'évéque, pourrait lui rendre l'éclat féodal, et, jusqu'à -un certain point, l'indépendance de ses pères, voilà ce qu'il souhaitait toujours d'obtenir. On l'avait donné à un prince d'une maison régnante, et qui, politiquement, ne descendait point en venant l'occuper. Pour lui, le malheur des temps l'avait réduit, comme tous ceux de sa caste, à la vile condition de sujet , et Ton n'avait pas voulu le faire monter au rang d'un souverain. Son échec, croyait-il, tenait moins à la défiance dont il pouvait être l'objet qu'à la haine contre les grands : la cause générale l'emportait sur la cause particulière. Sans cela, lui aurait-on donné cette ambassade de Rome, où , au point de vue des intérêts divers dont il était chargé, il pouvait facilement desservir Louis XIV? Ainsi raisonnait le cardinal de Bouillon , en passant toutes choses à travers le prisme de son ambition et de ses préjugés. Ses mécomptes, loin de le corriger de son rêve de prince-évêque de Liège, n'avaient été pour lui qu'une compression, qui avait donné plus de ressort à ses désirs.