ET L'AMBASSADEUR AMELOT
quel il avait perdu son latin^. ïa)u\s XIY le sacrifia à madame des Ursins : Rivas fut remplacé par Majorada. Elle ne se souciait pas non plus, pour ambassadeur, du duc de Gramont, qu'elle savait h*ès-astucieux et très-peu sincère à son endroit, bien qu'il dit à Louis XJV, dans la lettre déjà citée, et qu'il honorait madame des Ursins, « qu'il Testimait, qu'il l'aimait, qu'il espérait bien marff cher avec elle*. » Louis XIV le rappela; il donna le temps seulement à madame des Ursins, pour ne pas trop désobliger les Nouilles, de le faire congédier avec honneur, en obtenant pour lui de la cour de Madrid l'ordre de la Toison d'or*. Avec Gramont partirent et le père Daubenton, qui céda sa place au père Robinet, jésuite plus accommodant, et le père Martin, oratorien, administrateur de l'hôpital des Français à Madrid, et agent très-zélé du cardinal d'Estrées contre la princesse des Ursins^. Parmi tons les diplomates mis à sa disposition, ou qui lui furent recommandés, elle connaissait Amelot, seigneur de Gournay et président au parlement de Paris. « C'était un homme d'honneur, de grand sens, de grand « travail et d'esprit, disent unanimement Saint-Simon et « le marquis de Saint-Philippe. Il était doux, poli, liant, cr assez ferme, de plus un homme fort ss^ge et fort mo- « desle... Il avait été ambassadeur en Portugal, à Venise, a en Suisse, et avait eu d'autres commissions au dehors, ff Partout il avait réussi. Il était de robe, conseiller d'Éff tat, par conséquent, point susceptible de Toison ni de ^^grandesse. Il était sans famille et sans autre protection « à Paris que celle de son mérite'. » Madame des Ursins,
* JX' leUre du 21' vol. des manuscrits Noaiiles. — * lùid., XXI' lettre. ^ ^S^MiSûmm, ibkL — « Mém. de Sa'na-Philifpe, t. i, p. 302, ci Smut- Siwton, I. IV, cb. xxti, p. 348, et Jetlre inédite du chcfalier du Bourk, 19 apûi 1705, à la maréchale deNoailles, XX' lettre, Bibliotb* impér.; Campagneu de Vendôme, S. P. ZT^. ^ > Saint-Simon, p. 349, t. IV.
196 DIVERS BRillTS, A PARIS
le trouvant à sa convenance, le demanda, et Louis XIV le lui accorda. 11 lui laissa 6n outrc-avec le caractère public d'envoyé du roi-prétendant d'Angleterre, et aux appointements de 6,000 livres, un colonel irlandais, de beaucoup de sens également et d'esprit, le chevalier <lu Bourk, dont nous avons déjà parlé : il était destiné à surveiller en Espagne les intérêts de la grande émigration jaeobite et catholique, liés au triomphe de la France, et à éclairer Chamillard par ses rapports particuliers, véritable gazelte du temps. 11 lui donna aussi Orry, que Louis XIV, dans le premier moment, à ce que prélcnd Saint-Simon, aurait voulu faire pcndre^ Elle allégua qu'il serait d'un grand secours à Amelot, et que, à raison de sa rare connaissance des finances de l'Espagne, elle ne pouvait se passer de lui^ Enfin, couronnant toutes ses bontés pour elle, le roi lui donna à elle-même une gratification de 40,000 livres, dont la moitié lui fut comptée bientôt après par Chamillard, qui devait lui payer le reste dans trois mois'.
Saint-Simon nous dit ici que, se voyant si bien traitée à Versailles et considérant d'un autre côté l'âge et la santé de madame de Mainlenon, elle eut la pensée de rester à Paris pour recueillir sa succession, et de renoncer définitivement $u\ orageuses grandeurs qui l'attendaient à Madrid. Mais on ne saurait trop se tenir en garde contre certaines des nouvelles que donne cet historien, et qui n'étaient que des bruits de salon, plus ou moins bien amplifiés par la jalousie ou la vanité. Que madame des Ursins ail comparé, plus d'une fois sans doute, la situation tranquille et brillante de madame de Maintenon, en France, aux tourments infinis que lui coûtait, en
* Saint-Simon ch. xrix, p. 238. — * iM. p. 548, et LeUres du roaréchal de Villeroi et de madame des Urhins, !*' toL, p. 27 à 37. — ' Archives htstoriqucf du dépôt de la guerre, Lettre de madame des Ursios à Chamillard, 1" janvier 1706, VJil- lettre, t. I.
SUR MADAME t^ES URSINS. 197
Espagne , l'éclat moins stable de la sienne , nous le croyons; que, dans ce cas, elle ait plaint son sort et envié celui de sa noble amie, nous l'accordons encore ; mais que, brodant là-dessus, comme on dut le faire sans doute, on nous dise que madame des Ursins se réservait pour succéder à madame de Maintenon, vu l'âge cl la santé de celle-ci, et qu'il fallut rarchevèque d'Aix, en juin 1705, pour la tirer de cette illusion * et la faire partir pour rÈspagnc, nous cessons de croire, parce qu'une telle supposition choque trop le bon sens et la solidité d'esprit que tous les historiens, et Saint-Simon surtout, se plaisent à lui prêter, et ressemble à une foule d'autres, également gratuites. N'avait-on pas entendu précédemment l'abbé d'Estrées assurer qu'elle était très-légitimement, quoique en secret, mariée avec d'Aubigny, à la manière de Louis XIV et de madame de Maintenon ? Pourtant, il existe une lettre inédile de madame des Ursins à Orry, où elle prie cet ancien ministre d'Espagne de présenter ses amitiés à la femme de M. d'Aubigny. A la vérité, cette lettre est de l'année 1718'. Mais si, à l'époque où nous sommes, elle avait épousé d'Aubigny, il Faut supposer que sa disgrâce dernière, en 1714, amena un divorce, et que, quelque sensible que dût élre à une femme, alors septuagénaire, la perte d'un jeune époux, ils n'en restèrent pas moins bons amis.
On avança bien d'autres choses sur son compte. En 1714, quand Philippe V eut perdu sa première' femme, Marie-Louise, on dit partout que madame des Ursins aspirait à devenir la maîtresse du roi , voire même sa nouvelle épouse, bien qu'il y eût quarante ans de différence entre elle et lui, et qu'elle eiH déjà, d'après un autre bruit,
• Samt-Simon, t. lY, ch. xxxi. in-8», édil. de 1829. — « Recueil de M.-Geffroy, Lettre de madame des Ursins à Orry, 30 mars 1718, commutiiquue i>ar nous
108 LA PRINâESSE DES URSINS
un mari occulte, d'Aubigny : c'était pour cela qu elle en était jalouse à Texcès. Saint-Simon est rempli de toutes ces fables. Voilà ce qu'on disait, et néanmmns nous verrons d'autres historfens prétendre qu'elle voulait, malgré la jalousie dont elle était consumée, donner une maîtresse en titre à Philippe V.
Au surplus, rapprochons madame de Maintenon et madame des Ursins Tune de l'autre, en 1705, pour l'âge et la santé. Madame des Ursins, née en 1642, avait alors soixante-trois ans, et madame de Maintenon,. venue au monde en 1655, avait sept ans de plus : la disproportion d*âge n'était pas bien grande, et il n'y eut que trois ans d'intervalle entre la mort de celle-ci, arrivée en 1 7 1 9, et la mort de la première, arrivée en 1722. Quant à la santé, la différence était moindre encore, et peut-être que la sanié de madame des Ursins laissait plus à désirer que celle de madame de Maintenon. Nous ne voyons nulle part, en effet, dans les lettres de ces deux dames à cette époque, que la santé de madame de Maintenon ait donné alors de graves inquiétudes : il y avait une certaine langueur chez elle, il n'y avait pas de maladie ; tandis que madame des Ursins était réellement malade. Ses yeux étaient dans le plus mauvais état; une fièvre incessante, fruit d'une exaltation continuelle, la dévorait, et une toux d'irritation, dont elle ne pouvait se débarrasser, achevait d'épuiser ses forces *. Ainsi ni l'âge ni la santé ne pouvaient faire espérer à madame des Ursins cette succession, pour laquelle, dit-on, elle se serait quelque temps réservée. Nous repousserons donc cette allégation de Saint-Simon comme étant peu sérieuse, et, reprenant le fil interrompu de notre récit, nous dirons que, après avoir choisi ses hommes, elle fixa son départ pour l'Espagne au 15 juin 1705.
* Recueil de M. GetTroy, Lettre à Ja maréchale de Noailles, 6 juillet 1705.
ET CHâSIILLARD. 109
Chamillard n'aimait pas madame des Ursins ; mais il s'était vite plié à tout ce qu'avait dit madame de Maintenon, à tout ce qu'avait fait Louis XIV : il était le courtisan assidu de Tun, et il n'y avait personne avec qui le roi aimât davantage à faire sa partie de billard ; U était, en outre, la créature de l'autre. Ce n'était pas là, évidemment, un homme qui pût être un obstacle pour madame des Ursins. Lorsqu'elle était encore en pleine disgrâce, il n'avait pas plutôt appris qu'elle était autorisée à venir à Toulouse, et que le maréchal de Tessé l'avait vue, en passant par cette ville, qu'il écrivit à ce dernier pour savoir confidentiellement par* lui le motif de celte visite et tâcher de découvrir de quel côté allait souffler le vent. <c Je vous écris deux mots fidèles et sincères, lui répondit <c Tessé. En prenant congé de madame de Maintenon, je (c me suis aperçu que ce serait lui faire plaisir que de « voir madame des Ursins ^.. » C'en fut assez; Chamillard fut parfait pour elle à Paris, adopta ses idées, son plan de gouvernement pour l'Espagne, et, en annonçant lui-même son départ à Tessé : « Il faudra, lui dit-il, tra- « vailler à présent sur un nouveau système, et espérer a que l'arrivée de madame des Ursins, qui va partir, celle a d'Amelot, qui la précède et qui est présentement bien « près de Madrid, et celle d'Orry, qui est en chemin, « rétabliront, avec vous, le concert si nécessaire pour la €€ conser>^a(ion de la monarchie espagnole *. »
< Dépôt de la guerre, année 1705, (. I, 23 janvier 1885, CXXUI* lettre, Tessé à Chamillard.— * laid., 1705, t. Uf, UV* lettre, 11 mai, r.« 1885, Chamillard à Tessé.
aUO AMELOT ET ORRY £K ESPAGNE,