LEURS ACTES AVANT SON ARRIVEE
On allait donc essayer d'un nouveau système de gouvernement. L'exclusion politique des Espagnols au profit des Français, sous Portocarrero, sous Arias, sous le cardinal d*Rstrées, n'avait fait qu'exaspérer la nation, en l'humiliant de la manière la plus outrageante. Les idées de rapprochement et de conciliation inaugurées par la princesse des Ursins, d'après les instructions de l.ouis XIV et de Torcy, étaient toujours les meilleures à suivre ; mais les grands, qui étaient la classe dominante, trop susceptibles aussi et trop jaloux, ne s'étaient pas prêtés avec sincérité à ce plan salutaire : ils avaient dissimulé plutôt qu'approuvé. Se contenant devant madame des Ursins, afin de n'être pas mis de côté, ils s'étaient découverts en son absence et pendant sa disgrâce. Monlellano s'était fait lui-même leur champion et leur organe ; ils avaient manifesté hardiment leur hostilité contre les Français, et leur prédilection, non pas précisément pour le gouvernement des certes, ce qui eût été au moins national, mais pour le régime des conseils, qui ne représentaient qu'un
intérêt anarchique de caste, et dont ils ne voulaient pas, même temporairement, se départir.
Que devait-on faire dans cette conjoncture? Sans i-e-
mettre en vigueur les erremenls passés, il fallait tenir plus de compte des lumières et du concours sincère des Français, et obliger les grands à les subir par force à côté d'eux, s'ils ne voulaient pas les accepter de bon gré. Les moines étaient toujours séditieux ou même rebelles; Ton voyait dans les rangs de l'ennemi, entre autres religieux, des régiments dç capucins, qui, pour mieux se battre, se nouaient leurs barbes avec des rubans* : il fallait tâcher de lem* ôler Timpunité, en les poursuivant soi-OMÎme, ou en obtenant des brefs du pape contre eux. Quant â la forme de gouvernement, les conseils souverains et aristocratiques devaient également recevoir des modifications. Un régime plus centralisé, une sorte de dictature, exercée par le roi ou en son nom, était nécessaire; et, comme la bourgeoisie était fidèle, c'est par elle, c est par des hommes tirés de son sein qu il fallait recruter ces redoutables conseils, afin de limiter ou d'annihiler leur action. Appuyée par le peuple, la royauté pourrait alors organiser contre les grands, contre ce parti intraitable de l'opposition, un gouvernement à la Richelieu, les poursuivre, les déjouer, les arrêter, les lasser enfin par le spectacle d*un concert indestructible dans la direction supérieure et de la fermeté dans le commandement. Tel était le résultat des conférences de la princesse des Ui*sins, à Versailles, avec Louis XIV et avec madame de Maintenon : personnellement, elles avaient amené son triomphe, et, quant à TÉtat, elles avaient fait adopter le système le plus utile au salut du pays*. Sous ce rapport, c'était moins une disgrâce, qu'avait essuyée madame des Ursins, qu'une grande réforme politique, qu*on lui avait donné l'occasion de faire adopter ii la cour de France. I^ maréchal de Tessé était parfaitement dans ces idées.
• Wm. de Saint-Philippe, (. U, p. 16. — « Ibid., t. l p. 502.
202 CURIEUSE LETTRE ir^ÉDITB
L'on a pu $*cn convaincre par les extraits que nous avons donnés de ses Mémoires. Mais voici une pièce qui a phis d'autorité encore que des mémoires, parce qu'elle a plus d'actualité et qu'elle est plus précise dans les appréciations : c'est une lettre qu'il écrivait à Chamillard, le 8 juillet 1705, un mois avant l'arrivée de la princesse des Ursins à Madrid. Il est toujours d'un sans-façon invariable, et parfois impertinent, dans son style. Mais il faut lui passer cette excentricité, qui tenait à son caractère et à son état, en faveur de la justesse fréquente de ses aperçus. Jugeant d'abord la situation dans laquelle on allait entrer : « Passons l'éponge sur le passé, dit-il, et l'oublions, s'il <( est possible ; mais demeurons persuadés que tout était « près d'aller à l'envers, et que, depuis un an, si l'on avait « été payé par l'Angleterre, le Portugal et l'archiduc, l'on « n'aurait pas pu mieux faire pour leur service. » Puis, appréciant le caractère des personnages, et gardant plus que jamais ce ton sans gêne d'une conversation entre hommes du grand monde : « Je n'en fais point le fin, n ajoute-t-il, mais j'ai mis le doigt dessus, dès mon « second entretien avec le président de Castille, Montel- « lano. C'est un dangereux vieillard, qui s'est glissé •(( comme un serpent dans les affaires et a trompé le roi « d'Espagne, la reine, le duc de Gramont lui-môme. *» C'est une lime sourde, et, si j en étais cru, l'on mettrait <( à sa place le boiilwmme Ronquillo, corrégidor de Madrid, '(( insupportable aux grands. Je sais qu'on écrira au roi w de France qu'il faut contenter les grands ; et moi, je c< crois que le roi d'Espagne n'a d'autres ennemis qu'eux, « et que tout sera perdu ou prêt à se perdre, quand le « plus affectionné à nos affaires, de tous tant qu'ils sont, « sera au ministère. Ce vieux renard fait le chien couce chant auprès de M. Amelot et de la reine, très-dé abu- « sée ; mais, pour ce changement, il nous faut la princesse