‹ La princesse des UrsinsChapitre 84 sur 278 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

HADAK DES URSniS A MADRID. — LES GARDES DU CORPâ. — LE TABOURET DE STIRCLABS. — LES PORTS DE SAnfT-s£BA8TIElf. — CHUTE DE MOlfTELUNO.

La princesse des Ursîns se retrouvait donc sur ce théâtre épineux de la cour et des affaires d'Espagne. La duchesse de Béjar, femme d'une vertu exemplaire, avait donné sa démission de la charge de camerera mayor, qu'on lui avait fait accepter sous l'ambassade du duc de Gramont; une autre dame, madame d'Aguerri, amie ardente du cardinal d'Estrées, avait été reléguée en Andalousie *; le père Robinet, dévoué à la princesse des Ursins, avait pris la place du père Daubenton ; Tessé, Orry, Amelot, étaient parfaitement disposés à s'entendre avec elle; le nonce Aquaviva lui était favorable ; le chevalier du Bourk, homme fin et très-bien vu des grands, devait l'instruire de tout, comme il en informait régulièrement, chaque semaine, M. de Chamillard ; elle était adorée du roi et de la reine d'Espagne, et Louis XIV l'honorait d'une confiance dans laquelle il était entretenu , non par des flatteurs, mais par les personnes qui méritaient le plus son estime. La situation de madame des Ursins était donc autrement belle qu*avant sa disgrâce, et elle pouvait s'occuper plus librement de ce qu'elle appelait sans cesse,

* Mém tfun iàgneur, dans les lettres de Filtz-Moriti, UI* Hv., p. 224.

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dans ses lettres, lintérêt des deux rois\ Avant cet orage de courte durée, le marquis de Saint-Philippe trou^ail « qu'elle commençait passablement à faire usage de son i< pouvoir, et que déjà elle entrait dans les affaires les plus « importantes, la reine étant enchantée de ce quelle lui « conservait le cœur du roi. » Après son retour, ce fut bien pis : « Son crédit augmenta au plus haut point, dit-il, et « elle disposa à son gré de tous les emplois du palais V » Ce fut aussi le moment où son administration eut le plus d'éclat.

Un homme la gênait beaucoup, c'était Montellano. Elle lui avait supposé un esprit sincèrement conciliant, qui savait comprendre les exigences de l'union et les nécessités des temps ; elle l'avait cru surtout dévoué à sa personne, tandis qu'il était, avec une fidélité dynastique plus sûre, aussi exclusif et aussi éloigné d'elle que ceux qui Tétaient le plus parmi ses collègues moins puissants. Leur entrevue fut roide, froide, réservée. Montellano vit bien ce qui l'attendait. Il offrit aussitôt sa démission de président du conseil de Castille. Le roi l'ayant refusée, à l'instigation de la reine, qui tenait encore à ce seigneur, la princesse des Ursins ne dit rien; mais, Montellano insistant, c'est elle qui, après avoir parlé à la reine, décida le roi à l'accepter, et lui recommanda, pour mettre à sa place, le candidat dont avait déjà fait l'éloge le maréchal de Tessé, don François Ronquillo, corrégidor de Madrid.

Le marquis de Saint-Philippe et le chevalier du Bourk, l'un dans ses mémoires, l'autre dans ses longues lettres hebdomadaires, qui valent des mémoires, en ont fait tous les deux le portrait. C'était, selon leur commun témoignage, un homme d'une probité austère, d'une fidélité

* Lettres de madame des Ursins au maréchal de Villeroi, 10 jaoT. e<. ^^ mars 1706, p. 19 et 23. — * Mém. de Saini-Philippe, t. I, p. 210.1701; p. 302, 1705.

REMPLACÉ PAR RONQUILLO. 2fô

inébranlable, d'un désintéressement rare, d'un dévouement tout particulier envers le roi. Mais il était trop rigide, suivant le marquis de Saint-Philippe, et, d'après lui, ne compensait ce défaut que par sa roideur envers même les Français, incapable de ménagement et de grands égards pour eux, pas plus que pour d'autres, peu flatteur par conséquent, et fort renfermé en lui-même, ce qui donnait à son génie quelque chose d'inculte et de dur. 11 était faible au fond, malgré cette rudesse apparente, ajoute le chevalier du Bourk, crédule, scrupuleux à Texcès, peu édairé, aimant beaucoup la vertu, mais s'en faisant une idée fausse, ne sachant pas discerner la véritable, et fait pour être toujours la dupe des hypocrites. Heureusement il était conduit et dominé par le sage Amelot, dont l'ascendant garantissait l'emploi utile de son zèle et de ses précieuses qualités ^

Tel était Ronquillo, jugé au point de vue espagnol et au point de vue français. Il pouvait servir avantageusement Philippe V. On n'eut qu'un tort, selon nous, à ce sujet, ce fut de le créer comte de Gramédo, de le tirer de la bourgeoisie, dont il était l'honneur sans se croire audessus d'elle, pour lui donner des titres, qui apportaient avec eux leurs préjugés et qui, en le rangeant parmi les seigneurs, lui donnèrent plus tard un peu de leur hostilité envers la cour de Madrid. On prend ordinairement les opinions de sa classe. Déclassez un ami, vous vous exposez à le perdre. L'histoire est remplie d'exemples d'infidélité de la part d'hommes chez qui 1 on avait changé le courant de leurs convictions naturelles, en les élevant au-dessus de leur naissance. Montellano en était lui-même une preuve vivante. 11 n'était que comte primitivement, et

' Dép6t de la guerre, n* 2177, 1700, t. I, CUV let.,S9 juillet. Le chevilicr du Roark à M. de Voisin, minitlra de h guerre. Mém. lie SahU-Philippe, 1. 1, p. a05, 304.

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n'appartenait qu'à la moyenne noblesse, chez laquelle on trouvait moins d'esprit de domination et moins de morgue. La princesse des Ursins, après lui avoir procuré la présidence du conseil de Castille, l'avait fait nommer duc, puis grand dTspagne ^ ; elle Favail peixlu et s'était par suite exposée elle-même. Placé parmi les grandesses, Montellano dut payer son droit d'entrée dans cet ordre, en adoptant leurs idées, sous peine d'y être plutôt toléré qu'accepté, d'y être vu de mauvais œil, et de n'en faire partie que de nom. N'eùt-il pas eu à subir cette pression considérable, que, par une pente inévitable et irrésistible, provenant du sentiment même de ce qu'il était devenu, il en aurait pris peu à peu les tendances et les opinions exagérées. D'ami zélé et de partisan de la princesse des Ursins, il devint son adversaire ardent, haineux même. Il ne fit rien pour empêcher sa disgrâce, et, quand il fut question de la possibilité de son retour en Espagne, il osa, devant le roi, mais plus modestement sans contredit que ne l'affirme à dessein le duc de Gramont, menacer la reine d'un soulèvement général, si elle la faisait revenir, si elle travaillait ainsi à consolider l'absolutisme dans l'État '. On comprend : cela signifiait que le corps des grands, dans lequel il était maintenant, voulait, comme par le passé, commander au lieu d'obéir, et que, lui, il payait son tribut à sa nouvelle classe. <c Montel- « lano, fait duc et grand d'Espagne, en était bien plus « libre et plus décidé, » disent les mémoires du temps*, venant à l'appui de notre jugement sur ce ministre, d'ailleurs estimable, de TEspagne. Son attachement vrai pour la reine et pour Philippe V, et le peu d'indépendance que lui donnait la médiocrité de sa fortune, continrent

< Mém. de Sainl-PkUippe, 1. 1, p. 245, 248. — * Dépêche de Gramooi à Torcy, 10 janv. 1705, dans les Mém. de SoaUles, p. 2G2. — > /M/., p. 2(^.

REMPUGÉ PAR RONQUILU). ±21

ordinairement son opposition dans des limites légales ; mais il était évident qu'il ne marchait plus aussi bien avec le gouvernement et que ses inclinations politiques s'étaient tournées du cdté de ceux au niveau desquels les faveurs imprudentes de la cour l'avaient élevé. Après qu'on eût accepté sa démission de président du conseil de Castille, il se fit nommer conseiller d'État ; il resta aussi au DespachOy et Amelot nous dit, dans une de ses dépêches à Louis XIV, qu^il changea soudain, qu'il ne fut plus ce qu'il avait été, hors des regards de madame des Ursins et au milieu des encouragements de Gramont, qu'il était, au contraire, souple et complaisant dans ce conseil privée C'est qu'il dissimulait, c'est qu'il rongeait son frein en silence, parce qu'il voyait bien que la princesse des Ursins, irritée de sa conduite contradictoire et hostile, par-^ viendrait à le faire disgracier complètement, s'il ne capitulait pas sur certains points.

Quand donc il s^agit de nommer un majordome mayor, à la place de Villafranca, décédé, et d'établir les privilèges des nouveaux gardes du corps, créés sur le modèle des gardes françaises, et fournissant à la haute police des milliers de bras énergiques et dévoués, le duc de Montellano ne donna aucun sujet de plainte à la cour. Il n'en fut pas de même des autres grands : ils étaient furieux de l'établissement de cette garde nouvelle ; non qu'il n'y en eût pas une sous Charles II, mais elle avait été entièrement remaniée, et, dans les conditions où on l'avait rétablie, ils la prenaient pour un instrument de despotisme, pour un signe aussi de méfiance à leur égard. C'était d'ailleurs une idée d'Orry et de madame des Ursins, de qui ne pouvaient sortir que des projets favorables au pouvoir royal, et par conséquent odieux.

■ Amelot au roi, ibidf p. 306.

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