LE TABOURET
Ils éclatèrent le jour de la fête de saint Louis, le 25 août 1705. Les grands seuls, à la chapelle royale, avaient le droit d'être assis sur des bancs placés à la gauche et à la droite du roi. Les capitaines des gardes, au nombre de quatre, se tenaient debout. Mais Tun d eux, le prince de Slerclaës, venait d'être fait grand d'Espagne, et, en vertu de ce titre, il réclamait un siège comme les autres grands. En pareil cas cependant, c'était plutôt comme capitaine des gardes que comme grand qu'il devait asâster à la messe de Saint*Louis, et alors il semblait qu'il n'eût pas droit à plus de privilèges que ses camarades. La question fut posée au roi, qui, cette fois, sans consulter, à ce qu'il parait, son entourage ordinaire, déclara que la grandesse primait l'emploi militaire et ne pouvait aucunement s'effacer devant lui; à ses yeux, la charge de capitaine des gardes ne faisait que lui prêter un nouveau lustre : il décida donc que le prhice de Sterclaês aurait un tabouret pour s'asseoir, entre lui et les grands, qu'ainsi d'ailleurs le roi aurait plus à sa portée un des capitaines des gardes, pour lui donner ses ordres au besoin. Mais, û scandale! c'était là une chose inusitée. Entre les grands et le siège royal, il n'y avait jamais eu que les Infants, seuls audessus d'eux dans l'État. Ils pensèrent, ou peut-être ils savaient, que la princesse desïlrsins, assez souvent ennemie railleuse de toutes leurs étiquettes, était pour quelque chose dans cette innovation si blessante et qui n'était pourtant, dans la pensée du roi, que la conciliation des fonctions de capitaine avec les privilèges de grahd. Us coururent chez elle, pour lui dire qu'on avilissait leur dignité et qu'aucun d'eux n'irait à la chapelle. Us allèrent aussi effrayer Amelot, qui se rendit chez le roi pour le faire changer d'avis. Il n'était plus temps : par son ordre le tabouret était placé, tout le monde le savait; et, faire reculer le roi, c'élait porter atteinte à une autorité, plus
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nécessaire à maintenir que la dignité trop chatouilleuse des grands. Amelot lui-même le jugea ainsi. Il s'aperçut, en outre, qu'ils en voulaient à la nouvelle garde plutôt qu'au prince de Sterclaês, qui était grand d*Espagne, et que l'espèce de faveur dont il était l'objet n'était pour eux qu'un prétexte pour faire de l'agitalion, pour intimider le gouvernement et faire supprimer ce qu'ils ne pouvaient souffrir. Cependant Montellano, qui était un des leurs, les engagea à ne pas s'arrêter à une chose aussi futile, connaissant surtout la droiture parfaite des intentions du roi. Ils furent sourds à ses avis. Ils aimèrent mieux écouter le duc de Médina-Cœli, qui les excitait à la résistance. Mais Philippe V, soutenu par la princesse des Ursins, aussi bien que par Amelot, ne voulut pas avoir le dessous. La princesse des Ursins leur dit, de sa part, qu'il fallait d'abord se soumettre à ce que le roi avait ordonné, et que le lendemain il entendrait leurs observations, avec la plus sincère volonté d'y faire droit, s'il les trouvait justes. Trois grands assistèrent à la messe : les ducs d'Ossone et de Montellano et le comte d'Aguilar ; mais ce furent les seuls. I^e duc de Lessa et le comte de Lemos, autres capitaines des gardes , jaloux de la distinction accordée au prince de Sterclaês, se démirent de leur emploi, par zèle sympathique pour le corps des grands auquel appartenaient leurs familles, ou bien, selon les Mémoires de Noailles, furent destitués à cause de leurs plaintes et de leur opposition. A l'exemple des trois seigneurs, plus accommodants ou plus souples, qui avaient pris leur place dans la chapelle, « certains grands, dit le marquis de Saint-Phi- « lippe, se conformèrent avec le temps au goût du roi ; « mais plusieurs, extrêmement piqués comme tout le corps « des grands, n'en revinrent jamais, et la division était « si forte, que les ennemis s'en prévalaient au dehors pour « prouver combien était chancelant le trône de Phi-
^00 LA PRINCESSE DES UllSINS
(X lippe V ^ » C'est au fils du duc d'Ossone et à celui du comte d'Aguilar que furent données les places vacantes de capitaines des gardes; mais ils durent souscrire à ce qu'avaient déjà accepté leurs pères * : car enfin le cérémonial de la cour n'était pas une chose irrévocable, comme les lois fondamentales d'une société auxquelles on ne peut toucher sans s'exposer à une révolte ou à une révolution. Un roi, étranger d'origine , surtout une dynastie nouvelle, ne semblait pas obligé de s'y emprisonner comme dans un dogme immuable, sans avoir le droit d'y rien changer, sans oser régler un peu à sa guise Tétiquette dans sa maison. Il fallait sans doute ménager les préjugés d'un peuple, ses traditions, son esprit routinier, sa susceptibilité altière, mais non pas jusqu'à s'ôter toute liberté réglementaire dans la moindre cérémonie de la cour, ou se rendre ridiculement esclave dans son propre palais, comme on l'eût été sous la grande* maîtrise du marquis de Villafranca. Sous lui, en effet, il n'eût pas été possible, par exemple, de faire passer au capitaine de service la garde des defs du palais pendant la nuit. Il les voulait entre ses seules mains, comme une prérogative de sa charge, et il eût regardé cette innovation comme une injure, comme une défiance imméritée; avec quelque raison du reste, car il n'est jamais question, dans les mémoires contemporains, que sa conduite eût donné prise au soupçon. Cependant, si l'on se souvient des tentatives nocturnes contre l'appartement du roi , avant Tarrestation du marquis de Léganez; si l'on pense à cette foule d'ennemis que la dynastie nouvelle rencontrait parmi les seigneurs, aux infidélités faciles des domestiques, qui étaient si nombreux, et qui étaient donnés, comme di-
■ DépM de la guerre, t. IV, 1705, CCXCV lettre, 28 août, chcv. du Bourk à Chamillard. Mém. de Noailles, dépêche de M. Âmclot de la même date» p. 501 à 304. •- * Mém. âf Smnt'PhUippc. t. T. p. 360.