DEVANT BARCELONE
a J'espère beaucoup plus, écrivait-il à Chamillard, du c bruit que ces préparatifs de levées en masse pourront « faire vers les frontières que d aucun secours qu'on en « pourra tirerS » Et ailleurs : « La reine, dit-il, après sa « harangue aux Conseils, a obtenu d'eux un secours de « 6,000 pistoles. Quelques grands, à Texemple du mar- « quis de Gastelrodrigo, ont donné aussi de Fargent et de « la vaisselle; mais tout cela s'est fait avec tant de c réserve, ajoute-t-il, qu'une dame espagnole disait qu'ils « imitaient cette pauvre femme qui ofTrait un cierge à « saint Michel, et un autre au diable, pour le besoin « qu'elle pourrait en avoir '. » Que dis-je? prévoyant la conduite prochaine des grands à Madrid, si les ennemis étaient de nouveau victorieux, le chevalier du Bourk conseillait déjà d'envoyer la reine dans les montagnes de la Navarre, sous prétexte d'aller rejoindre le roi en Catalogne, et il émettait cet avis dans sa lettre du t28 avril, le lendemain de la prise des deux principaux forts de Barcelone : c'est que, dix jours auparavant, pendant que Berwick défendait les abords de Badajoz, le gouverneur d'Alcantara, don Miguel Gasco, officier général très-distingué, s'était rendu aux Portugais avec toute la garnison, composée de plus de dix bataillons, après cinq jours de siège seulement et avant même que la brèche fût faite. Le marquis de Saint-Philippe ne donne pas ces détails ; il prétend seulement que, d'après le comte d'Aguilar, les fortifications d'Alcantara n'étaient pas assez bonnes pour résister longtemps. Mais, l'année précédente, à l'époque où l'Amirante de Castille vivait encore, cette place avait résisté plus longtemps, elle avait même résisté victorieusement ; il semble donc que, en 1706, surtout avec une garnison
* Dépôt de la guerre. Clievalier du Bourk à Chamillard, 28 avril 1706. — * lind. Us même au même, 7 mai. Rapportée aussi par l'ubbé Hillot, p. 359,
t. ni.
SSœ TESSÉ ET PHILIPPE V
dont Berwick, général si capable, avait augmenté le nombre, elle pouvait tenir plus de cinq jours. Aussi, bien différent du marquis de Saint-Philippe el du comte d*Aguilar, Berwick attribua-t-il à la lâcheté ou à la trahison la reddition si prompte d'Alcantara, et il écrivit à Amelot que, si jamais Gasco revenait en Espagne il méritait d'ètré fusillé *. La princesse des Ursins le croyait comme lui, ainsi qu'on le voit dans une autre lettre du 25 avril, où elle parle à Chamillard des levées en masse décrétées par la reine, et déclare qu'elles sont nécessaires, non-seulement pour la prise de Barcelone, mais aussi pour la défense de la Castille, « qu'a mise en danger, dit-elle, la conduite lâche « du gouverneur d^Alcantara. »
a Quel coup heureux serait-ce, » écrivait-elle d un ton enjoué à Chamillaitl, le 18 avril, le jour même où, à son insu encore, était livrée cette place importante, « quel coup « heureux, si Ton pouvait prendre prisonnier l'archiduc « dans Barcelone ! Madame de Maintenon me mandait, « dans une de ses lettres, qu'il serait reçu à Versailles « avec beaucoup d'honneur. Vous lui rendriez sans doute « vous-même des respects avec plaisir, puisque vous lui « seriez très-obligé de vous donner le moyen de faire une « paix aussi honorable qu avantageuse *, » caractère que n'oflrait point celle que proposaient les alliés. Mais, le 35 avril, après raffairc d'Alcantara, de tristes pressentiments assombrissaient son style et en bannissaient la gaieté, indice de l'espérance. Chaque jour, depuis, ne fll qu'accroître son anxiété, celle de la reine et des quelques vrais amis qui l'entouraient. Un autre fort de Barcelone, le Fort-Vieux, s'était rendu, quatre jours après la prise des deux autres, par conséquent le 27 avril, et la fin de
* Mém. de SatrU-Philippe, t. II, p. 56, et dépêche de Bcnvick i Amelot, dans les Mém. du maréchal de NaaWes, l. III, p. 355. — • D(5p6i He li guerre, 1. 1, 1706. 18 avril. Madame des Ursins à ChamiUard, el letl. do 25 av.
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ce mois arriva, les cinq premiers jours du mois de mai s'écoulèrent, sans qu'on livrât l'assaut général, qui, d'après l'opinion commune, devait étire couronné de succès. Les troupes brûlaient d'ardeur, et le maréchal de Tessè ne donnait jamais l'ordre d'attaquer. 11 semblait craindre de prendre la ville et vouloir par là, comme on l'en accusa, faire la cour au duc de Bourgogne, partisan des conditions de paix présentées par les ennemis '. Le siège de Barcelone avait été commencé deux mois trop tard, comme le soutint toujours, avec juste raison, la princesse des Ursins, plus éclairée sur ces matières que le ministre de la guerre lui-même ; mais c'était un motif de plus pour se presser, puisque, malgré cet inconvénient, on n'avait qu'un dernier effort à tenter, pour se rendre maître de la place et, très probablement, de la personne même de l'archiduc. On savait d'ailleurs que l'amiral anglais Lake, mandé en toute hâte de Gibraltar au secours de Barcelone, ne devait pas être bien loin, à l'époque de l'année où l'on était arrivé. Fatigué de ces lenteurs préjudiciables, Philippe V, d'après le conseil du duc de Medina-Sidonia, son grand ôcuyer, et du comte de Frigiliana, nouveau président du conseil d'Aragon, ordonna lui-même, le 6 mai, de s'apprêter pour Tassant. Hélas 1 c'était trop tard! Le comte de Toulouse, qui tenait la mer non loin de Barcelone, fit savoir à Philippe V que l'amiral anglais avait dépassé Valence et que, pour lui, il allait mettre sa petite flotte en sûrelè à Toulon, après avoir débarqué sur le rivage les vivres et les munitions dont il était chargé pour les assiégeants. Il pensait que son départ n'empêcherait pas le maréchal de Tessé de commander l'assaut. Mais on crut ' qu'auparavant il était plus prudent de connaître le chiffre oxact des troupes auxiliaires qu'amenait la flotte anglaise.
' Mém de Saint- Philippe,, p. 29, t. !!.
SSa TESSÉ ET PHILIPPE V DEVANT BARGELOKE, 1706.
C'était donner à Tamiral Lake le temps d'arriver el de rétablir tout à fait par sa présence la confiance de la garnison. Deux jours après, en effet, le 8 mai, il entrait sans obstacle dans le port de Barcelone. Il ne portait pas beaucoup de monde, et il n avait pas un seul soldat de vieilles troupes. Mais la renommée en grossit le nombre : on dit qu'il avait amené dix mille hommes d'infanterie et deux mille chevaux. La panique se mit parmi les Espagnols et les Français, et le lendemain, 9 mai; on levait précipitamment un siège si fort avancé, quoique si tardivement entrepris, et dont certains généraux, malgré le ravitaillement fâcheux de la place, prédisaient encore le succès.